Une odeur persistante de beignets flotte au-dessus de l'eau. Le long de la Meuse, les forains ont déroulé en cette fin de de mois d'août les manèges, autos-tamponneuses et autre grande roue pour la foire annuelle de Huy. Parmi les badauds, certains ne semblent guère s'intéresser aux attractions. Ils se dirigent d'un pas décidé vers le centre culturel, cerné par les baraques à frites et les stands de tir. Dans le grand hall, la drôle de faune se salue et s'interroge. " Et celui-là, tu l'as vu ? " " Non, j'y vais demain, il paraît que c'est bien... " Soudain, les portes s'ouvrent, le public gravit un escalier pour s'installer dans le dispositif du spectacle Petit mouchoir, la dernière création de L'Anneau Théâtre. Ariane Buhbinder, la metteuse en scène, aide les gens à se caser sur les gradins en L. " On a prévu une jauge pour une salle d'enfants principalement. 130 enfants, avec des petites fesses et des petites jambes ", souffle-t-elle. " Ici, ce ne sont quasiment que des adultes. " Les retardataires s'encastrent comme ils peuvent dans les trous. La lumière baisse. Ça va commencer. Pour la compagnie, ce moment est l'aboutissement de plusieurs années de travail. C'est ici, aux Rencontres de Huy, que ça se joue : ça passe ou ça casse. Explications et flash-back.
...

Une odeur persistante de beignets flotte au-dessus de l'eau. Le long de la Meuse, les forains ont déroulé en cette fin de de mois d'août les manèges, autos-tamponneuses et autre grande roue pour la foire annuelle de Huy. Parmi les badauds, certains ne semblent guère s'intéresser aux attractions. Ils se dirigent d'un pas décidé vers le centre culturel, cerné par les baraques à frites et les stands de tir. Dans le grand hall, la drôle de faune se salue et s'interroge. " Et celui-là, tu l'as vu ? " " Non, j'y vais demain, il paraît que c'est bien... " Soudain, les portes s'ouvrent, le public gravit un escalier pour s'installer dans le dispositif du spectacle Petit mouchoir, la dernière création de L'Anneau Théâtre. Ariane Buhbinder, la metteuse en scène, aide les gens à se caser sur les gradins en L. " On a prévu une jauge pour une salle d'enfants principalement. 130 enfants, avec des petites fesses et des petites jambes ", souffle-t-elle. " Ici, ce ne sont quasiment que des adultes. " Les retardataires s'encastrent comme ils peuvent dans les trous. La lumière baisse. Ça va commencer. Pour la compagnie, ce moment est l'aboutissement de plusieurs années de travail. C'est ici, aux Rencontres de Huy, que ça se joue : ça passe ou ça casse. Explications et flash-back. Petit mouchoir (1) a commencé par un texte. " Après la mort de mon père, je voulais écrire sur la perte et le vide que ça crée", confie Ariane Buhbinder lorsqu'on la rencontre chez elle, à Ixelles. " J'ai tout écrit en 2009, quasiment d'un seul jet. C'est l'histoire d'un petit mouchoir perdu, qui se retrouve dans un environnement complètement inconnu. Il rencontre toute une série de personnages qui ont perdu quelque chose et qu'il est amené à consoler. Au début, ce petit mouchoir qui n'est jamais sorti de sa poche pense qu'il n'a pas la force, mais progressivement, il se rend compte que sa petitesse n'est pas un obstacle. Le texte offre plein de possibilités au niveau du traitement scénique. Je ne savais pas comment monter ça, pour ne pas trop dire, trop montrer. Il a fallu que je le mette de côté pour laisser les images venir à moi. " Sept ans plus tard, elle a tout : deux comédiens formidables, Julie Nayer et Renaud Tefnin, dont l'expérience en musique est un atout pour maîtriser ce texte très rythmique, ponctué de chants et de moments percussifs, et puis une scénographie simple mais ingénieuse, en forme de carré noir, boîte à surprises dont on peut entrer et sortir grâce à des bandes élastiques. Hier, Ariane Buhbinder a rempli sur Internet le dossier d'inscription de Petit mouchoir pour les Rencontres théâtre jeune public de 2016. En tant que compagnie " agréée " par la Fédération Wallonie-Bruxelles (c'est-à-dire qui bénéficie de subventions régulières), L'Anneau Théâtre est, comme 18 autres cette année, sélectionné d'office pour Huy. Ce n'est pas le cas de tout le monde. Le soleil brille dans ce petit trou de verdure en bordure sud de la Région de Bruxelles-Capitale qu'est le site du Théâtre de la roseraie. Didier Maes, du Théâtre de l'alambre, est un peu nerveux pour cette présentation en petit comité de son dernier-né : Le Dompteur de vents, un spectacle avec une marionnette qui respire, jongle avec des plumes et soigne les bourrasques. Demain, c'est devant le jury de la commission de concertation Spectacles à l'école - composée d'artistes, d'enseignants, de programmateurs professionnels et de représentants des pouvoirs publics - qu'il jouera dans l'espoir d'être repris dans la programmation des Rencontres de Huy. " C'est sans doute le jour le plus important des trois ou quatre dernières années de ma vie ", dit-il. Les enjeux sont en effet de taille. Jouer à Huy, c'est non seulement l'assurance d'être vu par des dizaines de programmateurs, belges et étrangers, mais c'est aussi synonyme d'inscription dans le catalogue Spectacles à l'école de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Les spectacles qui y sont réunis bénéficient " dans les limites des crédits disponibles " d'une intervention financière dans le cachet pour les représentations scolaires. A la clé au total : 1 500 séances par an. " Les compagnies que nous représentons adhèrent à ce principe de sélection parce qu'on ne veut pas que l'on montre n'importe quoi dans les écoles ", précise Virginie Devaster, directrice de la CTEJ, la Chambre des théâtres pour l'enfance et la jeunesse. " Ce catalogue, c'est la reconnaissance d'un travail professionnel à présenter aux enfants. C'est d'autant plus important qu'il s'agit d'un public captif. " Label de qualité et vitrine sur le plan national et international, Huy est un double sésame qui se trouve aujourd'hui confronté à un problème en forme d'entonnoir. En 1976, l'année de la fondation de la CTEJ, l'assocation rassemblait dix compagnies, pionnières, dont certaines demeurent brillamment actives, comme le Théâtre de la galafronie, le Théâtre du tilleul et la compagnie Gare centrale. Aujourd'hui, la CTEJ en regroupe 90 et la réputation du théâtre jeune public belge francophone, apprécié pour son audace, a pris des dimensions internationales. Victime de son propre essor, le secteur s'est trouvé confronté à des limites. Concernant Huy, la taille des salles et le planning des programmateurs n'étant pas extensibles, il a fallu établir une sélection, en essayant tant bien que mal de suivre des critères " objectifs ". Cette année, sur les 29 spectacles candidats à la sélection de Huy dont le dossier a été retenu, quatorze ont été sélectionnés. Pour Didier Maes et son Dompteur de vents, la porte vient de se refermer. " Il y a eu plusieurs couacs techniques pendant le spectacle, avec pour conséquences des problèmes de rythme ", précise le comédien, très déçu. " Passer ce jury, c'est beaucoup de pression. On sait que ce n'est pas une représentation comme les autres. " Pour Caroline Bouchoms, de Chouak Théâtre, le verdict est lui aussi négatif. Son Panthère et vautour, une histoire à plusieurs niveaux mêlant narration, jeu, voix off et marionnettes, ne passera pas à Huy car " trop complexe, pas assez lisible ", selon la commission. " Ce n'était vraiment pas une bonne séance ", convient la comédienne. " J'ai été prise d'un trac terrible, que je n'ai absolument pas contrôlé. Je me suis dit que j'étais en train de jouer mon boulot pour les deux ou trois années à venir. Je n'ai pas fait passer le sens comme j'aurais dû, mais je reste convaincue que les enfants sont tout à fait capables - plus facilement que les adultes d'ailleurs - d'entrer dans un spectacle plus impressionniste, pas forcément linéaire. Mais ce n'est peut-être pas le format requis pour participer aux Rencontres... " Y aurait-il un profil de spectacle ? Des critères officieux pour passer à coup sûr la sélection ? Le risque d'uniformisation guette et, avec lui, celui du consensus mou. Face à cette question épineuse de la sélection, Emma Van Overschelde, membre du jury en tant que programmatrice de la Roseraie, entend rassurer : " Aller à Huy avec un spectacle qui présente trop de faiblesses, c'est très dur pour une compagnie. Non seulement son spectacle ne tournera pas mais, en plus, elle se grille pour le futur. Je peux assurer qu'il y a énormément de bienveillance au sein de la commission, même dans les critiques formulées. Il arrive que l'on rende un avis négatif, mais en précisant qu'en étant retravaillé, le spectacle pourrait devenir magnifique. Il arrive que la compagnie se représente l'année suivante, que la qualité soit montée d'un cran et que cela mène finalement à la sélection. " Pour Ariane Buhbinder et son Petit mouchoir, la pression monte. Après plusieurs semaines de résidences, aujourd'hui c'est la première, avec un vrai public, au théâtre La montagne magique à Bruxelles. Et c'est sold out. La caille qui ne retrouve plus son oeuf, le chat qui a perdu une dent de lait, la théière qui pleure sa jeunesse... Les personnages se succèdent et les enfants sont scotchés. Regards et gestes calés à la seconde près, répliques en ping-pong ou lancées en choeur : le spectacle de l'Anneau est une machine de précision qui se doit d'être bien rodée avant d'arriver à Huy. " Huy, c'est un peu l'examen obligatoire et toute la vie du spectacle en dépend ", souligne Ariane. " On a beaucoup discuté de ça entre compagnies et il reste que c'est la moins mauvaise solution. On joue notre spectacle jeune public devant une salle de professionnels, avec au maximum une dizaine d'enfants. Du coup, ça crée de drôles d'effets. On a parfois des spectacles qui sont ovationnés à Huy et qui ne tournent pas ensuite. Ou le contraire. Un autre effet pervers, c'est que comme tout le monde se connaît et papote, certains avis provoquent un effet boule de neige. C'est très difficile à gérer... " Sans compter les articles de la presse - qui elle aussi profite de la concentration de représentations - qui vont coller aux basques des spectacles pendant toute leur carrière, quelle que soit leur évolution. Même si L'Anneau s'apprête à fêter ses 20 ans (2) et rayonne internationalement (son spectacle Nox vient d'effectuer une grosse tournée au Japon et est demandé en Chine), les enjeux de Huy restent déterminants. Et certains n'y voient pas que du positif. " Ma génération a péché par une certaine lâcheté en acceptant les règles et en acceptant d'être infantilisée ", reconnaît pour sa part Michel Van Loo, fondateur du Théâtre de la guimbarde, qui a vécu le lancement des Rencontres. " On avait des compagnies qui faisaient le tour du monde et on continuait à passer des sélections. Est-ce que le théâtre pour adultes passe des sélections ? " Il regrette aussi que ces Rencontres, au départ conçues pour des échanges entre gens de théâtre et enseignants, se soient muées en un grand marché pour les programmateurs. " Ce n'est plus un lieu de réflexion. On a perdu le sens de ces Rencontres. Par rapport à ma génération, les spectacles sont de meilleure qualité en général, mais il faudrait un système qui permette au théâtre de redevenir un outil citoyen, et pas un objet de consommation. " Sur la scène du centre culturel de Huy, Petit Mouchi vient de retrouver le propriétaire de sa poche. Applaudissements. Lumière. Pour Ariane Buhbinder, l'heure est au soulagement. Au sortir des représentations, plusieurs programmateurs lui ont adressé des petits signes genre " on s'appelle " ou sont venus la trouver pour lui faire part de leur enthousiasme. Plusieurs ont été frappés par la proximité du spectacle avec le public, la " boîte magique " où évoluent les acteurs se trouvant à un mètre à peine du premier rang. Une tendance, visiblement, cette année : le même jour, on a vu l'Agora Theater opter lui aussi dans L'Histoire d'une longue journée pour un dispositif hyperproche, avec les acteurs et les spectateurs partageant la même lumière et le même espace délimité par un rideau fleuri et, Julie Annen de Pan ! (la compagnie) porter son Etrange petite ville à l'aide d'une structure ultralégère, conçue pour être montée dans des lieux non équipés ou avec les classes. A Huy, au-delà de l'aspect marché, il est encore possible de faire des Rencontres. Des belles, des vraies. (1) Petit mouchoir (4+), le 16 octobre à 11 h et 15 h, Petit Théâtre Mercelis, Ixelles, tél. : 02 515 64 63. (2) Les 20 ans de L'Anneau Théâtre, du 18 au 25 mars 2017, à La montagne magique, avec plusieurs spectacles du répertoire de la compagnie.