Hitler et ses hordes n'ont débarrassé le plancher qu'après avoir semé mort et désolation. L'Europe libérée depuis 1945 peine à s'en remettre. Mais au coeur du continent dévasté se produit un miracle économique. Il est belge et est attribuable à une sortie de guerre moins destructrice qu'ailleurs pour l'appareil industriel. La Belgique vit un état de grâce. On dit même d'elle qu'elle est un fool's paradise. Sa bonne santé en devient presque insolente au regard des voisins sinistrés. Ses dirigeants en retirent fierté et assurance.
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Hitler et ses hordes n'ont débarrassé le plancher qu'après avoir semé mort et désolation. L'Europe libérée depuis 1945 peine à s'en remettre. Mais au coeur du continent dévasté se produit un miracle économique. Il est belge et est attribuable à une sortie de guerre moins destructrice qu'ailleurs pour l'appareil industriel. La Belgique vit un état de grâce. On dit même d'elle qu'elle est un fool's paradise. Sa bonne santé en devient presque insolente au regard des voisins sinistrés. Ses dirigeants en retirent fierté et assurance. Alors, lorsque le 5 juin 1947, depuis le campus de l'université d'Harvard, un général US devenu secrétaire d'Etat, George Marshall, annonce que les Etats-Unis offrent d'aider le Vieux Continent à se relever de ses ruines en l'inondant de dollars, Bruxelles se permet de poliment tendre l'oreille. Sans céder à l'euphorie qui gagne les autres capitales dans la dèche. Quinze jours après l'appel du pied américain, le socialiste Paul-Henri Spaak, à la fois Premier ministre et ministre des Affaires étrangères, briefe posément ses collègues : " La France, la Grande- Bretagne et les Pays-Bas démunis de devises fortes montrent une certaine précipitation à répondre aux offres faites par les Etats-Unis. " La Belgique, concède le chef du gouvernement, " ne peut ni ne désire se soustraire au mouvement d'enthousiasme né dans les capitales de l'Europe occidentale ". Mais la main tendue par l'Oncle Sam doit s'envisager " avec calme et circonspection ". Autant y regarder à deux fois avant de la saisir, puisque le pays en a les moyens. " La Belgique est à l'époque le seul pays d'Europe quitte de toute dette de guerre à l'égard des Etats-Unis. Sur ce plan, elle ne leur doit rien ", relève Ginette Kurgan-van Hentenryk, professeure émérite d'histoire économique à l'ULB. Au fond, les Etats-Unis n'inventent rien. En octobre 1947, Gaston Eyskens (CVP), ministre des Finances, peut affirmer sans craindre le ridicule que " la Belgique avait réalisé un plan Marshall avant la lettre à l'avantage des pays européens ". Son industrie fournit ses partenaires en biens nécessaires à leur rééquipement et leur consommation. " Sa monnaie, à l'exception du franc suisse, était alors le "dollar européen". La forte position du franc fait de la Belgique le banquier de l'Europe ", rappelle une récente histoire économique du pays (1). La maison belge fait donc volontiers crédit aux Etats désargentés. Avec, parfois, l'intransigeance du financier à qui la fortune sourit. L'Angleterre financièrement aux abois renâcle-t-elle à verser à temps et à heure l'or qu'elle doit à la Belgique ? Londres demande un peu de patience, histoire de ne pas se retrouver dépourvue en métal jaune à la veille d'entamer de délicates négociations avec les Etats-Unis. A Bruxelles, on trouve le prétexte un peu léger. " Sorry, I want my money back ", réplique le gouvernement belge. Les Anglais sauront s'en souvenir. De là à snober le geste peu désintéressé que pose le géant américain à l'été 1947... Les Etats-Unis se font du souci pour la Vieille Europe toujours au bord du chaos économique et à la merci de la menace soviétique. Il y va de leurs intérêts stratégiques et diplomatiques. Il y va aussi du salut du monde occidental dit libre. Qui ne peut laisser indéfiniment insensible la petite et florissante Belgique. Spaak en est conscient. " La Belgique doit renoncer à l'idée de pouvoir se sauver seule. Rien ne peut être sauvé en Europe ni, par conséquent, en Belgique sans l'aide du plan Marshall dont on ne peut compromettre l'entrée en vigueur par des positions irréductibles ", recommande le Premier ministre à son équipe. Sages propos, appréciés outre-Atlantique. Où l'on tient d'ailleurs la Belgique en grande estime. " Loin de constituer une menace pour la pax americana, la Belgique a le mérite, aux yeux des Américains, d'avoir fait oeuvre de pionnière de l'intégration économique européenne en créant le Benelux qui n'existe encore que sur papier ", poursuit l'historienne de l'ULB. Le voisin batave, durement éprouvé et lourdement endetté, presse d'ailleurs son partenaire d'abandonner ses réserves, tant " les propositions américaines sont une aubaine inespérée pour les Pays-Bas ". Va donc pour prendre langue avec Washington. Les Néerlandais s'adjugent la négociation rentable des problèmes économiques, les Belges se chargent du rôle plus politique et du volet plus financier des discussions. C'est là une très mauvaise division des tâches. Car elle revient à " négliger la prise en compte des besoins d'investissement de l'industrie belge, dont certains experts dénoncent le caractère vétuste et la vulnérabilité face à la modernisation de ses partenaires européens ", prolonge Ginette Kurgan-van Hentenryk. Mais les mises en garde sont inaudibles. La Belgique industrieuse vit sur son nuage. Inconsciente que sa vigueur économique et l'étalage qu'elle en fait vont lui jouer des tours. " La fierté que retiraient les dirigeants belges de la rapidité du redressement économique après la guerre se retourne malencontreusement contre eux. " Les responsables US en mission sous nos latitudes sont bluffés par l'effort de reconstruction belge. Ils s'en félicitent. Et en tirent des conclusions logiques. " Dans la préparation des plans américains d'aide à l'Europe, la Belgique ne figure pas parmi les pays prioritaires. " A quoi bon assister un si bon élève, débarrassé qui plus est du péril rouge depuis le départ des ministres communistes en mars 1947 ? Rien n'incite les Etats-Unis à délier généreusement les cordons de leur bourse. Pas même la Belgique, qui fait savoir qu'elle se contentera de peu. " En septembre 1947, elle est l'unique Etat, parmi les seize pays participant aux négociations de répartition de l'aide américaine, à ne pas demander une aide directe aux Etats-Unis ", souligne l'historien Michel Dumoulin (UCL). Par rejet farouche de l'ingérence américaine. Lorsque le plan Marshall commence à répandre ses bienfaits sur l'Europe, le prix de cette indépendance se vérifie rapidement : sur la première tranche annuelle de 5,3 milliards de dollars versée en octobre 1948, la Belgique et le Luxembourg, territoires d'outre-mer compris, obtiennent royalement 295,5 millions de dollars. A l'expiration du programme en 1951, la Belgique aura eu droit à 577 millions de dollars sur les 12,4 milliards distribués par les Etats-Unis. Soit moins de 5 % de l'aide américaine totale, essentiellement accordée sous forme d'aide conditionnelle : des dollars étaient versés en contrepartie des droits de tirage en francs belges que la Belgique devait établir en faveur de ses clients européens. Une portion aussi congrue a fini par faire grincer des dents. Et le traitement de faveur réservé aux partenaires et concurrents commerciaux par poser question. Car ceux-là s'abreuvent à la manne américaine pour relever et moderniser à toute vitesse leur industrie, ce qui leur permet de se fournir directement aux Etats-Unis et... de tourner le dos aux produits belges. Les Pays-Bas ne sont pas les derniers à décrocher la timbale : ils captent 800 millions en dons directs, là où les Belges en reçoivent 32 millions." Ils ont pu, grâce à l'aide Marshall, développer une industrie textile de fibres artificielles et investir dans la sidérurgie ", appuie Michel Dumoulin. Les Belges n'ont pas ce flair. " La Belgique se complaît dans des investissements à caractère défensif et le renforcement des structures traditionnelles ", signale l'économiste Isabelle Cassiers (UCL). Elle choisit de consacrer la maigre part du gâteau qu'elle décroche à financer les vieilles gloires de sa splendeur industrielle : charbon, acier, textile, rail. Ses dirigeants préfèrent aussi assurer la paix sociale en octroyant à la population des revenus plus élevés. " Afin de favoriser le redressement économique, le gouvernement a, dès 1944, privilégié la consommation et la production. Et les investissements ont été négligés ", précise Michel Dumoulin. Fausse bonne idée, " mais en 1947, nombre de dirigeants, politiques et même industriels, ne sont pas conscients de ce danger ". " La grande industrie dominée par les holdings a manqué de perspicacité ", abonde Ginette Kurgan-van Hentenryk. Survient une tardive et vaine prise de conscience du piège qui se referme lorsqu'à la fin des années 1950, la récession mondiale pointe le bout du nez et frappe la Belgique plus profondément que ses partenaires mieux outillés. Sollicité, Washington refuse de prendre en considération la détérioration de l'économie belge, que vient aggraver la concurrence de ses voisins requinqués et dopés par les fonds Marshall. L'Oncle Sam ne rejette pas seulement la demande d'aide directe du gouvernement belge, il le force aussi à augmenter ses crédits aux autres pays européens. De " miracle belge ", il n'en est bientôt plus question. " Dix ans après l'intervention du plan Marshall en Europe, la Belgique a perdu sa position avantageuse ", constate Isabelle Cassiers. Elle ne la retrouvera jamais. Il reste la désillusion et l'amertume. De se retrouver victime d'un redressement rapide après la guerre et de l'aide fournie aux autres pays européens. Victime d'une " autosatisfaction dominante qui a eu pour résultat d'étouffer les mises en garde déjà exprimées à l'époque ", pointe Ginette Kurgan-van Hentenryk. La morale de l'histoire est d'une cruauté infinie. " Le pays européen le plus conforme au modèle américain a reçu le moins d'aides. Et en ayant reçu le moins d'aides, il a été le plus actif dans la participation à la politique américaine d'intégration européenne ". Une opération fort peu win-win. (1) Het gestolde land, par Kristof Smeyers et Erik Buyst, éd. Polis, 2016.