Il a publié son livre en néerlandais, il y a plus de dix ans. Une traduction en français vient enfin de sortir (1). Le texte n'a rien perdu de sa pertinence. Au contraire. Le populisme se porte de mieux en mieux, partout dans le monde : Donald Trump aux Etats-Unis, Matteo Salvini en Italie, Viktor Orban en Hongrie, Jair Bolsonaro au Brésil, le parti Vox en Espagne, la remontée du Vlaams Belang en Belgique, le succès grandissant de l'AfD en Allemagne, la récupération du mouvement des gilets jaunes par Marine Le Pen en France... La liste est encore longue de ces échantillons qui montrent que la démocratie, telle que nous la vivons depuis le début du xxe siècle, est usée jusqu'à la corde. On parle désormais de " postdémocratie " : " Un système politique qui présente toutes les caractéristiques d'une démocratie (élections, Etat de droit, débat public, etc.) mais qui, vu de l'intérieur, en diffère profondément ", écrit, dans son essai, David Van Reybrouck qui est aussi historien de la culture et archéologue. Pour lui, le populisme est le " symptôme " de cette érosion.

Une idée reprise par ailleurs, depuis lors. " Les populistes sont des lanceurs d'alerte ", affirme le journaliste du Figaro Alexandre Devecchio dans Recomposition, qui vient d'arriver dans les librairies (Cerf). Un livre parmi de nombreux autres sur le populisme, récemment édités, dont celui de Yascha Mounk, Le Peuple contre la démocratie (L'Observatoire), au titre évocateur. Le brillant et jeune politologue de Harvard y explique que nous avons commis l'erreur de croire que les démocraties qui se sont montrées stables dans de nombreux endroits du globe depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale allaient durer.

Après la chute du mur de Berlin, certains intellectuels, comme l'historien américain Francis Fukuyama, pensaient même que la démocratie libérale allait s'imposer dans le monde entier. L'auteur de La Fin de l'histoire a déchanté face au succès planétaire des populistes. Aujourd'hui, il analyse : " Le meilleur carburant du populisme, c'est le dédain des élites libérales à l'égard de ces citoyens qui n'ont pas grand-chose à perdre. " Il pointe notamment " les partisans du maintien du Royaume-Uni dans l'UE qui ont fait la leçon aux tenants du Brexit en fustigeant leur manque d'éducation ". Et d'ajouter : " Ces questions ne sont pas seulement d'ordre économique, elles traduisent une soif de dignité et de reconnaissance. "

La " démocratie des diplômés "

Ce constat figurait déjà dans l'ouvrage de David Van Reybrouck, en 2008. Pour expliquer le succès des populistes, l'écrivain belge pointe, avant tout, le fossé culturel existant entre les citoyens " peu " et " très " scolarisés. Dans son plaidoyer, il cite des chiffres révélateurs : " Un quart de la population belge est très qualifiée, soit universitaire ou non universitaire (2), mais au Parlement fédéral, ce quart décroche 93 % des sièges. " Le décalage est plus important encore si l'on ne considère que les universitaires. Dans cette " démocratie des diplômés ", où le diplôme permet l'accès au pouvoir, la représentation a perdu de son sens. Or, une représentation parlementaire adéquate reste le coeur de toute démocratie.

Pour Van Reybrouck, le lien entre un niveau de scolarisation peu élevé et le populisme est évident. Même si ce n'est pas leur seul électorat, tant Donald Trump que le Vlaams Belang cartonnent auprès des peu diplômés qui craignent davantage pour leur avenir. Le populisme de droite, que Van Reybrouck qualifie d'" obscur ", est une doctrine de la rancune. " La grogne est la raison d'être " de ses leaders qui - paradoxe - appartiennent, eux aussi, à la caste des " très " diplômés. Cette rancune fait partie intégrante de la démocratie qui promet un inaccessible idéal d'égalité. Mais elle est surtout exploitée par les partis populistes qui savent que la rancune est plus mobilisatrice que la satisfaction et promettent toute sorte de bienfaits, à travers des programmes délibérément inachevés, voire flottants.

Démocratie par le peuple

L'auteur néerlandophone (parfaitement bilingue), est néanmoins convaincu que le populisme n'est pas incompatible avec la démocratie. D'où son plaidoyer pour " un populisme éclairé qui va plus loin que la politique de l'esbroufe ". Son verdict est clair : " La légitimité d'une politique ne se mesure pas seulement à la validité des décisions mais aussi à la manière dont ces décisions ont été prises. " Et encore : " La démocratie est là pour le peuple mais aussi par le peuple. "

La suite est logique. Si, dans son bouquin de 2008, Van Reybrouck pose le diagnostic, dans le livre Contre les élections, publié en 2013 (Actes Sud), il suggère le remède : face à l'énorme crise de confiance dont pâtissent les institutions démocratiques, dans des pays comme la Belgique où la fonction de parlementaire est devenue une carrière à part entière et où les gouvernements ont de plus en plus de mal à se former, il faut renouveler le système représentatif électif par une démocratie " à l'athénienne " basée sur le tirage au sort. Le moins qu'on puisse dire est que l'idée a fait son chemin, depuis six ans... Elle est aussi, plus que jamais, d'une brûlante actualité.

En Belgique particulièrement, le labo démocratique tourne à plein régime, avec la mise en place au sein de la Communauté germanophone, à la fin de l'été, d'une assemblée citoyenne permanente tirée au sort ( Le Vif/L'Express du 31 octobre), sous l'égide du G1000, la plateforme d'innovation démocratique dont Van Reybrouck est l'un des principaux fondateurs. Des politiques de nombreux pays, parfois très lointains, sont venus voir la révolution en marche à Eupen.

Et voilà maintenant que l'informateur royal Paul Magnette (PS) s'apprête à mettre sur la table le remplacement du Sénat par une nouvelle forme de participation citoyenne. Dans un pays rongé par la particratie (la Belgique n'est pas le seul, loin de là), organiser des élections ne suffit plus pour garantir la démocratie. Pour sortir de la crise de légitimité, il est temps de passer du droit de vote au droit à la parole.

(1) Plaidoyer pour un populisme, par David Van Reybrouck, éd. Samsa, 100 p.

(2) La proportion a quelque peu évolué depuis dix ans. Aujourd'hui, en Wallonie, un tiers des plus de 25 ans ont un diplôme supérieur de type court ou long (Iweps). Le décalage reste cependant profond.