Une invitation à faire une conférence publique, en 2014, à l'université de Lviv, ville ukrainienne proche de la Pologne, vous incite à enquêter sur le destin de votre grand-père maternel, Leon Buchholz. Enfant juif, il a vécu dans cette ville appelée alors Lemberg, occupée par les Allemands dès 1941. Pourquoi n'en aviez-vous pas ressenti le besoin auparavant ?
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Une invitation à faire une conférence publique, en 2014, à l'université de Lviv, ville ukrainienne proche de la Pologne, vous incite à enquêter sur le destin de votre grand-père maternel, Leon Buchholz. Enfant juif, il a vécu dans cette ville appelée alors Lemberg, occupée par les Allemands dès 1941. Pourquoi n'en aviez-vous pas ressenti le besoin auparavant ? Comme dans beaucoup de familles, le silence prévalait. Quand on est enfant, on respecte le silence des grands-parents et des parents. On ne pose pas de questions. Dès que j'ai compris que Lviv était Lemberg, j'ai vu dans cette invitation une opportunité de connaître mon grand-père et de me connaître moi-même. Je ne savais pas qui était Leon Buchholz. Pour moi, il était un Parisien, qui habitait rue de Maubeuge, près de la gare du Nord. Vers 12 ans, j'ai dû apprendre qu'il était venu de Vienne. Mais je n'avais jamais entendu parler de Lemberg. Comprenez-vous ce silence ? C'est un silence protecteur des générations à venir. Un silence de honte. Un silence de dignité. Il pensait qu'il agissait au mieux pour nous et pour lui. A-t-il été aisé humainement de vous plonger dans cette histoire familiale ? Je suis juriste et professeur de droit. Je plaide beaucoup devant les tribunaux, y compris dans des affaires totalement atroces, le Rwanda, le Cambodge, l'ex-Yougoslavie, l'Irak... J'ai donc été confronté à des horreurs. Avec un tel parcours, on s'endurcit. On apprend à maîtriser la complexité des choses et la souffrance des autres. J'ai connu des moments difficiles dans ma quête des racines familiales. Mais mon expérience de juriste m'a servi au moins sur un point : l'importance d'établir les faits. Vos recherches vous ont-elles appris de nouveaux éléments sur le régime nazi, sur l'antisémitisme, sur la résilience des survivants ? Je suis parti sur les traces de mon grand-père Leon Buchholz mais aussi sur celles des concepteurs des préventions de " crime contre l'humanité ", Hersch Lauterpacht, et de " génocide ", Raphael Lemkin, et du représentant personnel d'Adolphe Hitler dans la région de Lemberg, Hans Frank. Je me demandais notamment comment cet homme cultivé, ami personnel de Richard Strauss, avait pu agir comme il l'a fait (NDLR : gouverneur général de Pologne en 1942, c'est lui qui annonce la mise en place de la " solution finale " pour les juifs). J'ai compris que ce sont la faiblesse et l'insécurité qui mènent à ce type d'attitude. Faiblesse intellectuelle et faiblesse personnelle. Hans Frank n'était pas idéologiquement antisémite. Rien ne le démontre dans ses écrits de jeunesse. Mais il aimait le pouvoir. Sa femme aimait le pouvoir. Entre les deux conjoints naît une combinaison meurtrière. Je l'ai vraiment compris quand le fils de Hans Frank m'a montré la correspondance de ses parents, à l'été 1942. Ce n'est pas la grande idéologie qui les anime. Mais la soif de pouvoir et les contingences personnelles. Cela éclaire le temps présent. Les hommes décrits comme forts sont en fait les plus faibles. Prenez Viktor Orban, Donald Trump... Quand vous découvrez que les familles de Hersch Lauterpacht et Raphael Lemkin, deux concepteurs du droit international, provenaient comme la vôtre de Lemberg, vous êtes-vous dit que vous étiez prédestiné à faire carrière dans le droit international ? J'ouvre le livre sur cette citation : " Ce ne sont pas les trépassés qui viennent hanter, mais les lacunes laissées en nous par les secrets des autres. " J'ai demandé à une psychanalyste si des recherches avaient été menées sur les relations entre grands-parents et petits-enfants. Elle m'a dirigé vers les travaux de Maria Torok et Nicolas Abraham et leur livre L'Ecorce et le noyau (Flammarion, 1978), dont est tirée cette citation. Leur thèse est qu'il y a une autre façon de communiquer que par des paroles et des écrits, même si on ne comprend pas nécessairement comment cela marche. Il m'est arrivé de le ressentir devant un tribunal. Je plaide. Et, à un moment, j'échange un regard avec un juge. C'est une façon de communiquer. Cela a dû se passer ainsi avec mon grand-père. Vous évoquez aussi le destin de deux fils de dignitaires nazis, Niklas Frank, qui fait preuve de repentance par rapport aux agissements de son père, et Horst von Wächter, qui, lui, est dans le déni. Comprenez-vous ces deux attitudes ? Je les comprends. La suite de Retour à Lemberg sera basée sur l'histoire de Horst et de son père, Otto von Wächter (NDLR : gouverneur entre 1942 et 1944 de la région de Galicie, située aujourd'hui en Pologne et en Ukraine). Celui-ci disparaît en 1945 et arrive à Rome en 1949, où il est protégé par le Vatican. Il meurt dans des circonstances suspectes en juillet de cette année-là. Horst m'a confié les archives familiales. Nos relations sont parfois un peu difficiles. Je l'aime en tant que personne. Mais je ne partage pas son point de vue sur la vie de son père. Pour moi, il est clair qu'il est impliqué dans l'Holocauste. Je comprends néanmoins que que pour Horst von Wächter, le nier est une question de survie. Entre le combat de Lauterpacht, qui privilégieait le concept de crime contre l'humanité, et celui de Lemkin, qui prônait celui de génocide, vers lequel penchez-vous ? Au début du livre, je me sens plus proche de Lauterpacht et à la fin, j'ai une plus grande compréhension pour Lemkin. Mon esprit est plutôt du côté du crime contre l'humanité ; mon coeur, de celui du génocide. Comme juriste, je suis tout de même un peu sceptique sur le concept de génocide. Je redoute qu'il ne produise les conditions pour créer ce qu'il veut éviter. Il peut conduire à conforter le sentiment d'identité d'un groupe et renforcer une opposition entre " eux " et " nous ". Une chose est d'affirmer qu'un individu est génocidaire. Prétendre que tout un peuple est génocidaire en est une autre. Comprenez-vous ceux qui veulent, à l'instar des Arméniens, que leurs souffrances soient reconnues ? Un médecin allemand, le docteur Jan Ilhan Kizilhan, a créé un programme pour prodiguer à 1 100 femmes et filles yezidies des soins médicaux en Allemagne. Il m'a consulté en tant que juriste. Il voulait que les atrocités commises contre cette communauté par les djihadistes de Daech en Irak soient reconnues non comme crime contre l'humanité mais comme génocide. Pourquoi ? Il m'a répondu que le génocide était la seule qualification criminelle qui dit que ces jeunes femmes ont le droit d'exister en tant que groupe ; ce que n'impliquent pas le crime de guerre ou le crime contre l'humanité. J'ai compris cela à travers nos échanges. Reconnaître la réalité d'un génocide est un moyen pour la communauté internationale de dire : vous avez le droit d'exister en tant que groupe. Les attaques de plus en plus fréquentes contre le droit international vous inquiètent-elles ? Les deux pays qui ont oeuvré le plus pour créer le système multilatéral fondé sur le droit international, les Etats-Unis et le Royaume-Uni, sont les premiers aujourd'hui à prôner le repli. Donald Trump n'agit pas sur un coup de folie ; il nourrit un objectif : démanteler le modèle multilatéral créé en 1945 et le remplacer par des partenariats bilatéraux. Quand vous décrivez l'émergence des lois antijuives et la montée du nazisme qui préfigurent la Shoah, on se dit que ce ne serait sans doute plus possible aujourd'hui, vu les garde-fous mis en place. Partagez-vous cet avis ? Pas entièrement. Certes, on n'est plus dans les années 1920. La période est différente. Des processus de protection, le droit interne, le droit international existent. Mais ce n'est pas assez. Voyez ce qui s'est passé au Rwanda, en ex-Yougoslavie, au Cambodge, en Irak, en Syrie, à Guantanamo... Cela pourrait-il se passer chez nous ? Je le crois. Nous vivons un moment très dangereux. La génération de ceux qui entretenaient la mémoire de la tragédie des années 1930-1940 est en voie de disparition. Le sentiment prévaut aussi que les institutions mises en place au niveau du droit international nous préserve du pire. Je n'en suis pas convaincu. Je crains beaucoup, par exemple, les conséquences du Brexit. L'Union européenne avait été conçue pour éviter une nouvelle guerre... Il faut se méfier de la croyance que septante ans de paix sont une garantie absolue de sa permanence. Comment répond-on au populisme ? Le génie est sorti de sa bouteille. Comment peut-on l'y remettre ? Le plus difficile à comprendre est qu'il progresse dans des pays riches qui ne connaissent pas de grandes souffrances. Pour l'expliquer, la question de l'identité est centrale. Dans le contexte de la globalisation, beaucoup de gens se sentent dépourvus des moyens de contrôler leur avenir. La deuxième source de ressentiment réside dans les disparités entre riches et pauvres. Les Etats-Unis et le Royaume-Uni ont atteint dans ce domaine des niveaux atroces. Si on veut contenir le populisme, le nationalisme et la xénophobie, il faut lutter contre ces aspects clés. Or, nos gouvernants ne sont pas au niveau. Au Royaume-Uni, c'est même devenu pitoyable. C'est seulement quand le désastre arrive ou est imminent que l'on commence à agir. On en a pourtant les capacités, mais pas la volonté politique.