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Le coronavirus ravive le débat sur l'allocation universelle. Pour ses partisans, la crise actuelle renforce l'intérêt d'un tel dispositif qui serait particulièrement adapté aux conséquences économiques et sociales de la pandémie. L'économiste Philippe Defeyt, de l'Institut pour un développement durable (IDD), a été l'un des tout premiers à en défendre l'idée en Belgique. Dans le modèle qu'il proposait déjà en 2016, il prévoit une allocation socle de 600 euros par mois, inconditionnelle et individuelle, ce qui serait insuffisant pour vivre mais procurerait à chacun davantage de sécurité et d'autonomie. La crise sanitaire et économique actuelle renforce-t-elle l'intérêt d'un système d'allocation universelle ?Oui. D'abord parce que, si un tel système existait déjà, donner du cash aux ménages comme veulent le faire plusieurs gouvernements s'avérerait d'une simplicité administrative incroyable. Dès lors qu'on disposerait déjà d'un revenu de base, il suffirait d'en augmenter le montant pendant la crise, de 100 ou 300 euros, par exemple. On le verserait directement sur les comptes individuels dédiés à ce revenu de base. L'argument administratif n'est pas anecdotique du tout. Si, demain, les autorités publiques décident de verser 300 euros d'aide à tous les Belges, ce ne sera pas évident sur le plan pratique, car l'administration fiscale ne connaît pas tous les numéros de compte en banque. De nombreux changements ont pu intervenir depuis le dernier enrôlement : certains comptes ont changé, des ménages se sont séparés... Ce serait un casse-tête. Les aides mises en place actuellement, comme le chômage temporaire, ne sont-elles pas satisfaisantes ?Ce sont des mesures - le droit passerelle simplifié pour les indépendants, le chômage temporaire pour les salariés - qui ont vite été plaquées sur un système social déjà pas très cohérent ni juste en matière de redistribution des revenus. Même accompagné de nécessaires aides sociales complémentaires, un revenu de base constitue un socle qui aurait permis aujourd'hui d'implanter plus vite des mesures d'urgence plus équitables. Je pense notamment à ces situations intermédiaires, comme un indépendant qui a un job salarié complémentaire, où le travailleur ne perd pas la totalité de ses revenus mais reçoit la même aide que les autres. Dans une crise de l'ampleur de celle qu'on connaît aujourd'hui, l'allocation universelle aurait un double avantage : une plus grande prévisibilité et une meilleure équité. En outre, une telle crise sanitaire peut se répéter à l'avenir, comme c'est le cas en Asie, avec le Sras puis le coronavirus... Tout à fait. Des crises comme celle-là, il risque d'y en avoir encore. Pas seulement sur le plan sanitaire. Imaginez simplement - et ce n'est guère improbable vu le changement climatique - deux années de sécheresse consécutives, avec une explosion des coûts alimentaires. Comment va-t-on gérer ce genre de crise-là ? Notre système n'est pas armé pour intervenir rapidement, sans oubli et sans doublon, auprès des ménages. Un système temporaire basé sur des bons de consommation ne constituerait-il pas une première étape permettant de tester un système d'allocation universelle ?Oui, pourquoi pas à court terme, vu l'urgence. On a déjà renforcé l'aide alimentaire. Certains évoquent des " chèques nourriture ", comme il existe des " chèques repas ". On n'arrête pas de multiplier les couches d'aides. Souvenez-vous du chèque mazout à la suite de la flambée des prix du pétrole. C'est compliqué et cela participe du discours : " On leur donne un colis pour qu'ils n'aillent pas acheter de l'alcool ! " Cette vision paternaliste, économiquement absurde, est dépassée. S'il s'agit d'octroyer davantage de pouvoir d'achat, ne vaut-il pas mieux augmenter les allocations sociales ? De ce point de vue, je suis à la fois libéral et social : chacun doit avoir des moyens de subsistance suffisants qu'il utilise comme il l'entend. Un revenu de base n'encouragerait-il certains à regarder Netflix toute la journée ?Mais que va-t-on dire alors aux chômeurs temporaires qui reçoivent un revenu sans obligation de travailler, ce qui est le principe même du revenu de base ? Ne sont-ils pas, eux aussi, encouragés à regarder Netflix toute la journée ? Va-t-on le leur interdire et leur demander de nettoyer les trottoirs ? En réalité, dans ma proposition d'allocation universelle, celle-ci est insuffisante pour vivre sans autres sources de revenu. L'idée est de faciliter pour chacun d'entre nous l'équilibre entre trois activités : le boulot - essentiel pour l'épanouissement personnel et collectif - les activités de care - c'est-à-dire tant l'éducation donnée aux enfants que l'aide aux personnes âgées - et enfin les activités autonomes - tout ce qu'on a envie de faire pour s'épanouir autrement, y compris regarder Netflix ou faire du surf à Malibu. Un bon équilibre entre les trois est la condition d'une société heureuse. Le revenu universel ne risque-t-il d'occulter les revendications du salariat classique à l'égard des employeurs ? Ou le renforcer. Avec un revenu garanti de 600 euros par mois, ce qui, pour beaucoup, représente un quart à un tiers du salaire, un travailleur pourrait préférer un job moins bien payé mais plus intéressant, ce qu'il ne peut pas forcément se permettre dans les conditions actuelles. Ce sixième pilier de la sécu s'inscrirait dans la concertation sociale. Dans le journal Les Echos, le philosophe français Gaspard Koenig a récemment écrit : " La grande difficulté du revenu universel est qu'il doit être décidé par des gens qui pensent n'en avoir jamais besoin. " D'accord ?Il a raison. Pour moi, ce qui échappe le plus aux politiques, c'est le changement culturel majeur qui s'opère chez les jeunes. Ils ont envie de vivre selon un autre modèle que le nôtre. Cela ne les empêche pas d'être engagés, de nourrir des projets professionnels. Mais ils veulent une vie qui n'est pas basée que sur le travail. Par ailleurs, certains souhaitent s'engager dans une activité utile à la société mais qui n'est pas suffisamment rémunératrice. Je suis convaincu que le revenu de base est une réponse tout à fait adéquate pour cette génération-là et celles qui suivent.