Patrick Dewael a les 62 ans rugissants. A la Chambre, le chef de groupe des libéraux flamands et ancien ministre de l'Intérieur intervient régulièrement avec force dans des débats sensibles. Le 11 janvier, on l'a vu exprimer son indignation à l'égard de la communication du secrétaire d'Etat Theo Francken (N-VA), en matière d'asile : " Jusqu'où peut-on aller pour attirer les électeurs d'extrême droite sans s'écarter du chemin de la démocratie ? " Une saillie de la majorité fédérale, saluée par une salve d'applaudissements sur les bancs de l'opposition. En juin 2015, il avait déjà sermonné au Parlement le " fascisme authentique " de Filip Dewinter, l'homme fort du Vlaams Belang à Anvers. Il fait partie de ces libéraux historiques qui se portent garants des valeurs héritées des Lumières.
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Patrick Dewael a les 62 ans rugissants. A la Chambre, le chef de groupe des libéraux flamands et ancien ministre de l'Intérieur intervient régulièrement avec force dans des débats sensibles. Le 11 janvier, on l'a vu exprimer son indignation à l'égard de la communication du secrétaire d'Etat Theo Francken (N-VA), en matière d'asile : " Jusqu'où peut-on aller pour attirer les électeurs d'extrême droite sans s'écarter du chemin de la démocratie ? " Une saillie de la majorité fédérale, saluée par une salve d'applaudissements sur les bancs de l'opposition. En juin 2015, il avait déjà sermonné au Parlement le " fascisme authentique " de Filip Dewinter, l'homme fort du Vlaams Belang à Anvers. Il fait partie de ces libéraux historiques qui se portent garants des valeurs héritées des Lumières. " Je ne programme jamais de telles interventions, précise Patrick Dewael, lors d'un long entretien accordé au Vif/L'Express. C'est spontané, personne ne me dicte ce que je dois dire. C'est la force de la conviction. Je trouve important de remettre les choses à leur place lors de telles crises. " Proche de l'ancien Premier ministre Guy Verhofstadt, aujourd'hui prophète de l'Europe unie, il a ce même souci d'un discours vérité ancré dans la philosophie profonde de la politique. Sur Theo Francken, il ne retire " pas le moindre mot. Au-delà de sa personnalité, je sais à quel point la politique d'asile et de migration est sensible, je l'ai gérée pendant six ans. Les décisions doivent respecter les règles mais elles déterminent aussi des destinées humaines. Il faut tout soupeser. Et je me demande pourquoi la communication actuelle est souvent unilatérale. On met l'accent uniquement sur les rapatriements et les aspects les plus durs, souvent de façon euphorique... Qu'un parti de la majorité communique de cette façon, c'est son problème. Mais un secrétaire d'Etat doit évoquer l'ensemble de sa politique. Si on court après les électeurs d'extrême droite, on prend des risques avec la démocratie. " Une mise au point. Pas une condamnation politique. " Je n'ai pas demandé sa démission. Certains l'ont exigée, parce qu'il aurait menti au Parlement, mais il n'y a pas fait de déclaration. Il n'aurait pas donné toutes les informations au Premier ministre, c'est différent. C'est donc à ce dernier de gérer la situation. " Chevalier blanc de la défense des valeurs libérales, Patrick Dewael appartient à cette génération hypersensible aux dérives extrémistes. A l'image d'un autre libéral flamand, Karel De Gucht, ancien commissaire européen, qui a jugé récemment " inhumaine " la politique migratoire menée au niveau de l'Union. Il dénonce fortement le populisme, le nationalisme et le repli prôné par la N-VA. Mais le chef de file libéral ne s'arrête pas là : " Ma préoccupation vaut pour le PS face à l'extrême gauche en Wallonie. Quand on court après un parti pour récupérer ses électeurs, on risque toujours de modifier son discours et de se perdre en route. J'ai connu Elio Di Rupo lorsqu'il était Premier ministre, il nous soutenait dans certains domaines pour améliorer notre force concurrentielle, modérer les salaires ou décider la dégressivité des allocations de chômage. Aujourd'hui, il défend la semaine des quatre jours avec maintien de salaire, ce qui serait une catastrophe pour notre économie. Tout ça pour concurrencer le PTB qui, par le passé, participait à des réunions avec la Corée du Nord. Le communisme s'immisce désormais au sein du PS, et ça m'inquiète tout autant. " Une cote d'alerte illustrée également par la fronde de Paul Magnette, alors ministre- président wallon, contre le Ceta. " Le libre-échange ne serait pas possible avec le Canada ? Franchement, je n'ai rien compris. Mais on peut continuer à vendre des armes à l'Arabie saoudite. Certains ont visiblement perdu le sens des valeurs... " Match nul, donc, entre ces deux grands partis qui flirtent avec les extrêmes. Balle au centre progressiste, où souhaitent visiblement se positionner des membres du MR et de l'Open VLD, avec des accents fortement européens. " Même au sein d'une coalition, les différences entre partis sont parfois gigantesques. Il suffit de voir où certains se situent au niveau européen, du côté des conservateurs ou des nationalistes. Et regardez ce qui se passe en Hongrie, en Pologne... " Patrick Dewael n'en défend pas moins avec force le bilan du gouvernement Michel. " Sur la Catalogne, la communication de la N-VA était une chose mais la ligne du gouvernement l'a déclarée comme un problème espagnol. D'ailleurs, la N-VA voulait que l'Europe intervienne, mais quand le Conseil de l'Europe s'exprime négativement au sujet des politiques à l'égard des francophones dans la périphérie bruxelloise, elle ne veut plus en entendre parler. " Un gouvernement de coalition reste un lieu de compromis. Mais l'axe entre le MR et l'Open VLD est solide et la politique menée " est perçue comme très libérale, surtout au niveau économique, où des modifications fondamentales ont été possibles, ce qui n'était pas le cas avec les socialistes ". Refrain connu : les réformes portent leurs fruits et permettent de profiter de la conjoncture favorable, avec la création annoncée de 232 000 emplois d'ici à la fin de la législature, selon la Banque nationale. " Une crise serait insensée en ce milieu de législature, au vu de la croissance de 2 %. L'enjeu d'ici à 2019 sera de répondre à toutes ces opportunités en matière d'emploi. Ceux qui ont parlé de crise, au CD&V, ont d'ailleurs rapidement compris que ça n'avait pas de sens. " Un Michel II serait-il possible ? " Il faut laisser l'électeur juger. Mais le Premier ministre défend cette politique avec verve et il passe très bien en Flandre. " Alors, pourquoi pas... Patrick Dewael se réjouit aussi du bilan fédéral en matière de sécurité. Il sait de quoi il parle, lui qui a présidé la commission d'enquête parlementaire sur les attentats du 22 mars 2016, qui a terminé ses travaux en juin 2017. " On associe souvent une commission à la nécessité de déterminer les responsabilités. Ce serait rassurant face à un phénomène international comme le terrorisme. Mais ce n'était pas le cas ici : la plupart des policiers et des juges travaillent bien dans notre pays, mais il reste un déficit en matière de collaboration. C'était déjà la conclusion de la commission Dutroux, qui avait mené à la réforme des polices. Aujourd'hui encore, chacun travaille dans son coin, sans partager les informations. Y remédier est compliqué parce qu'il s'agit d'une culture à mettre en place. " Mais le grand chantier de cette fin de législature, auquel Patrick Dewael tient comme à la prunelle de ses yeux, consiste à rédiger un préambule à la Constitution belge pour rappeler les valeurs fondamentales de notre pays, héritées des Lumières. La commission de révision de la Constitution, au sein de laquelle il siège à la Chambre, y oeuvre ces jours-ci. " C'est aussi pour ça que je ne voulais pas d'élections anticipées ", sourit-il. Sur le fond, l'enjeu est important : " Nous avons été trop laxistes par le passé, certainement du côté francophone. L'objectif n'est pas d'assimiler les gens, de les faire adopter toutes nos habitudes. La multiculturalité est une richesse. Mais, j'insiste sur ce "mais", il y a un certain nombre de règles essentielles à respecter que sont ces valeurs universelles héritées des Lumières, pour lesquelles nos ancêtres se sont battus : l'égalité entre hommes et femmes, la séparation de l'Eglise et de l'Etat, la liberté de religion... Personnellement, je préfère parler de la neutralité de l'Etat que de la laïcité. Mais ce débat doit pouvoir être mené. Car une minorité de gens attaquent nos libertés, les terroristes en tête. Nous devons être vigilants. " Pourquoi un préambule à notre Constitution ? " Dans d'autres pays, la Constitution est la loi fondamentale dans laquelle sont écrits les droits et libertés fondamentales des citoyens, souligne-t-il. Chez nous, la Constitution est davantage perçue comme un instrument à réformes de l'Etat. L'article 1er décrit la Belgique comme un Etat fédéral composé de Régions et de Communautés. Comment voulez-vous concerner les gens avec ça ? Un préambule permettrait de rappeler nos règles fondamentales, à tous ceux qui vivent chez nous ou à ceux qui veulent s'y établir temporairement. " Voilà pourquoi, dit-il, le débat sur la Grande mosquée de Bruxelles fut à ce point important lors de la commission d'enquête sur les attentats du 22 mars 2016 : " On ne peut pas accepter de tels endroits où l'on prêche le salafisme, la forme la plus conservatrice de cette confession. " Patrick Dewael pense qu'une majorité existe en commission pour arriver à une telle réforme de l'Etat. La N-VA a quelques réserves, pas sur le fond, mais sur la forme... parce qu'elle préférerait une Constitution flamande à une révision de la Constitution belge. Les partis chrétiens, surtout le CD&V, rechignent à avancer sur la notion de laïcité/neutralité. Les socialistes, par contre, sont partants. " Il faudra de toute manière avoir une majorité des deux tiers lors de la prochaine législature ", relève-t-il. En résistant des Lumières, sera-t-il encore là après 2019 pour faire atterrir ce chantier ? " Je ne sais pas, je n'ai pas de plan de carrière et quand j'en ai eu, il a été chamboulé. " Pour l'heure, Patrick Dewael se déclare fondamentalement optimiste au sujet de l'évolution de notre société, " qui n'a jamais été aussi progressiste ", reste convaincu de la justesse du discours émancipatoire de la pensée libérale et prépare les communales du 14 octobre prochain, espérant rester bourgmestre de Tongres. Face à lui, la N-VA ne pèsera a priori pas lourd. " Ils avaient six élus sur 31, mais deux ont quitté le groupe. Normalement, l'opposition doit chercher à diviser la majorité. Chez nous, c'est l'inverse qui s'est produit. " Soixante-deux ans, et le punch de ses 20 ans.