Résumons donc cette vision :

1/ Alors même que la demande est très forte en Belgique, il n'y aurait pas assez de logements sociaux. L'attente pour disposer d'un logement social est ainsi très longue;

2/ Certaines Sociétés de Logements Sociaux (SLS) maltraiteraient leurs habitants en les laissant, sans honte aucune, croupir dans des taudis, des logements infestés d'humidité ou inadaptés;

3/ Il y a des locataires sociaux "mal éduqués" (sic) qui seraient responsables de certaines situations déplorables (saletés dans les communs, amoncellement de poubelles...);

4/ Enfin, au lieu d'avoir honoré leur profession ou mission sociale, de louches gérants de SLS n'auraient plutôt honoré que leur confort ou enrichissement personnel.

Si ce reportage avait un mérite certain : celui de nous avoir rappelé la misère locative crue que des êtres humains se coltinent encore au XXIe siècle, il comportait, néanmoins, quelques oublis très fâcheux. Et des oublis qu'il convient, à nos yeux, de désenfouir si on ne veut pas donner à voir - comme ce reportage nous y invitait - :

1/ les locataires sociaux comme des "infortunés" ou de pauvres victimes qui mendient l'intervention de mains humaines, généreuses, secourables ou charitables;

2/ la présence du logement social comme une éclosion "naturelle" - alors qu'elle est, comme nous allons le voir, le résultat ou le produit d'un "antagonisme social" -;

3/ les téléspectateurs, entièrement préservés de la misère locative sociale, comme des êtres dédouanés de toute responsabilité dans l'existence de cette misère locative sordide. Le reportage de la RTBF n'invitait, assurément, ces téléspectateurs qu'à se scandaliser, voire qu'à se conforter dans leurs préjugés à l'égard du logement social (pauvreté, saleté, alcoolisme (1)...). Il ne pourvoyait nullement à les réveiller de leur torpeur - disons, pour simplifier - "de classe" ou à relever leurs implications, subjective et objective, dans le sujet brûlant qu'il traitait.

Quels sont donc ces oublis fâcheux ? Sans prétendre à l'exhaustivité, mentionnons :

1/ L'antagonisme social. Une lapalissade. Il n'y aurait point de logement social si notre société n'était pas fondée sur des injustices, immondes et structurelles, où le confort des uns (patrons, propriétaires...) se paye très sévèrement par l'inconfort des autres (ouvriers, locataires...). La division entre parc locatif "privé" et "social" n'est donc rien d'autre que le pur reflet de cet antagonisme social;

2/ La crise du logement. À aucun moment du reportage il n'a été "question" de la férocité du marché locatif privé qui, avec ses montants de loyers exorbitants, contraint de plus en plus d'habitants à trouver refuge ou abri dans le logement social. C'est que ces personnes et familles - faut-il seulement le rappeler ? - n'occupent assurément pas un logement social par "goût", "désir" ou "plaisir", mais parce qu'elles n'ont pas eu d'autre choix;

3/La gentrification. À aucun moment du reportage il n'a été non plus "question" de la "modernisation" ou "revitalisation" (sic), actuellement accrue, des grandes villes belges qui, de fait, entraîne cette infamie: une dé-territorialisation des "pauvres" au profit d'une (re-) territorialisation des "riches". Dit autrement, la "revitalisation" urbaine, et donc financière des villes, s'élève sur cette monstruosité : l'exil vers un ailleurs sans nom ou la "dévitalisation" des pauvres. Le logement social devient, ainsi, aujourd'hui, et dans l'indifférence la plus totale, un réel "camp pour réfugiés" de la guerre ou de l'horreur économique;

4/ L'architecture fonctionnaliste du logement social. Celle-ci trahit d'une part, le souci éminemment "biopolitique" et inique de construire, sur un espace le plus restreint possible et le plus périphérique possible (2) (à l'instar des cimetières!), de grands immeubles, "froids et sans style", pour parquer "le plus de pauvres possibles" (d'où, dit en passant, les conflits de voisinage, le problème des poubelles...) et d'autre part, la réduction ignominieuse des habitants (sociaux) à des êtres supposés soucieux que de s'"abriter" - à l'instar d'un animal ! - dans des "tanières" sociales pour se "protéger" (du froid, de la pluie ou des autres), se "préserver" (bouffer, dormir, se laver...) et se "reproduire" (!). Le logement social n'a donc pas été conçu et bâti pour que, au sens strict, des hommes, femmes et enfants l'"habitent", mais plutôt pour que des "exclus" y soient "parqués" ! Et si l'espace du logement social est ainsi "rationnel", donc aussi étroit qu'une "cellule" de prison - au point, par exemple, qu'un modeste canapé sature déjà l'espace du salon ! -, c'est précisément, on le sait, par souci de faire des économies : le "vide" coûte cher !... Les "exclus" n'ont donc pas le droit de "jouir" du vide !..

Relevons que l'antagonisme social, tout comme la crise du logement et la gentrification, forment des violences politico-économiques, (quasi) institutionnalisées, qui en les contraignant à parier, pour préserver leur dignité, uniquement sur le logement social, soustraient l'élémentaire et fondamentale "liberté de résider" à de milliers et milliers de personnes et de familles. Cette soustraction honteuse n'est pas, bien entendu, sans s'accompagner d'une certaine "dévitalisation" du corps propre de chacune de ces personnes et de chaque membre de ces familles. Lorsqu'un corps est en effet sommé et d'oublier sa liberté de mouvement ou sa liberté d'habiter là où il le désire, et d'en appeler, pour se sauvegarder, à un logement social ou de l'occuper, il est, nécessairement, mis "sous la tutelle" d'un Autre (en l'occurrence, politico-économique), méchant ou tyrannique, qui limite, aspire ou mortifie durement certains de ses élans vitaux. La fatigue, le désespoir ou la déchéance qui pouvait se lire sur certains visages et corps des témoins du reportage de la RTBF ne constituaient, en ce sens, que les stigmates de cet odieux processus de "dévitalisation" (politico-économique) du corps des habitants (sociaux). Et, comme nous l'avons vu, l'architecture fonctionnaliste, elle, ne fait, au fond, qu'entériner et renforcer ce processus crasse.

Concluons. Dans le reportage, une locataire disait : "Nous [locataires sociaux] sommes des riens du tout !". Qu'est-ce à dire ? Que l'être des locataires sociaux en ne "valant économiquement rien" ne compte, du coup, "pour rien" auprès... Auprès de qui, au juste ?... Auprès de la religion libérale que certaines SLS, pieuses, adoptent et reproduisent, subrepticement ou non, auprès de leurs propres habitants ("Vous n'êtes que des riens !"). Le logement social ne constitue donc nullement un réel rempart contre les effets, désastreux ou déshumanisants, de cette religion. En d'autres mots, il ne protège ou n'humanise pas les êtres que cette religion, fondamentalement, exclut. Bien au contraire : le locataire social - à quelques exceptions près - y est maltraité comme cette religion souhaite qu'on le maltraite : "En moins que rien !". Le grand danger est dès lors que des locataires sociaux s'identifient, corps et âme, à ce statut de "rien" ou le deviennent pour eux-mêmes : "Nous sommes des riens du tout !". Non ! vous ne l'êtes pas !, devrions-nous leur répondre. Car un "rien", par définition, ne parle pas ! Et rien que de parler ou de dénoncer le "rien" auquel "on" s'évertue à vous réduire trahit que vous ne l'êtes pas ! Donc, continuez à parler non pas seulement face à des journalistes - qui vous ont, au fond, déjà oubliés ou zappés ! -, mais devant et avec d'autres locataires qui partagent votre exécrable situation. Seules de telles discussions sont en effet susceptibles de muer vos gémissements plaintifs en "pensées politiques". Il s'agit donc non PAS SEULEMENT de vous plaindre de votre situation et de chercher à la "panser", mais de surtout la "penser". Et puisque, de toute manière, vous n'avez "RIEN" à perdre, alors soyez TOUT ! Car comme le dirait A. Rimbaud : D'autres vies vous sont dues!....

Ben Merieme Mohamed

Assistant social à l'Association des Locataires de Molenbeek et Koekelberg.

(1) A la fin du reportage, nous pouvions en effet voir, chez un locataire social, apparemment, "troublé", des canettes de bière jonchant la table, le sol... de son appartement plus que délabré.

(2). En Région Bruxelloise, on trouve néanmoins des sites de logements sociaux centraux. Pour certains, cette localisation forme une réelle épine dans le pied de la gentrification...