En 2017, nous avions sondé les Belges sur leur situation pécuniaire tout juste dix ans après le début du séisme financier de 2007. Le cataclysme bancaire et la profonde crise économique qui l'a suivi avaient laissé des traces mais notre enquête montrait que, dans leur ensemble, nos concitoyens y avaient plutôt bien résisté. Si une petite minorité éprouvait des difficultés à la fin du mois, une grande majorité conservait une capacité d'épargne et d'investissement.
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En 2017, nous avions sondé les Belges sur leur situation pécuniaire tout juste dix ans après le début du séisme financier de 2007. Le cataclysme bancaire et la profonde crise économique qui l'a suivi avaient laissé des traces mais notre enquête montrait que, dans leur ensemble, nos concitoyens y avaient plutôt bien résisté. Si une petite minorité éprouvait des difficultés à la fin du mois, une grande majorité conservait une capacité d'épargne et d'investissement. Trois ans plus tard, l'épidémie de Covid-19 est passée par là et ses conséquences économiques sont encore loin d'avoir produit tous leurs effets dévastateurs. Comment les ménages belges vivent-ils cette nouvelle épreuve? Quel est leur état d'esprit, comment se porte leur portefeuille, quelles sont leurs craintes face à l'avenir? Ceux qui ont un peu d'épargne sont-ils devenus plus frugaux ou, au contraire, plus dépensiers? Se réfugient-ils dans des investissements plus sûrs, voire refuges? Comment sont-ils impactés par la crise sanitaire et qu'attendent-ils du nouveau gouvernement? Telles sont certaines des questions que nous leur avons posées à travers notre "Grande enquête argent Le Vif/L'Express - Knack": 1 016 Belges de 25 ans ou plus (chef de ménage ou conjoint) ont été interrogés en ligne par l'institut de sondage Kantar selon la méthode des quotas, du 8 au 14 septembre derniers (marge d'erreur de 3,1%). Et les résultats sont parfois surprenants. Première bonne nouvelle: les revenus des ménages ne semblent pas (encore? ) trop affectés, globalement, par la situation économique et sanitaire. La moitié des répondants (49,5%) affirme parvenir à dégager un surplus financier, soit ponctuellement (26,1%), soit tous les mois (23,4%). Ce n'est pas si mal... et en ligne, de surcroît, avec les résultats d'il y a trois ans, ce qui semble indiquer qu'il n'y a pas (encore) de dégradation perceptible de la situation. Sauf que, forcément, l'autre moitié de la population n'est pas aussi bien lotie. Trois personnes sur dix (29,3%) déclarent parvenir tout juste à joindre les deux bouts et un peu moins d'une sur cinq (17,5%) n'y réussit pas. Certains mois pour 10,2% d'entre eux, jamais pour 7,3%. Soit une proportion non négligeable de la population dont la situation pourrait être qualifiée de précaire.Voyons cela sous un angle plus optimiste: à en croire notre enquête, huit Belges sur dix arrivent au minimum à boucler leur budget tous les mois.On peut rêver mieux, bien sûr, mais ce n'est pas si mal en période de crise et malgré un taux de chômage d'autant plus élevé qu'il s'est alourdi ces derniers mois de centaines de milliers de travailleurs poussés par la crise sanitaire au chômage technique. Même les pensionnés s'en tirent relativement bien: près d'un sur deux (45,5%) dégage un surplus et 14,1% seulement un déficit ponctuel, le reste se disant à l'équilibre en fin de mois. Du côté des inactifs, notamment les chômeurs, ils ne sont encore qu'un sur trois à avoir du mal à joindre les deux bouts. A l'opposé, un sur quatre (26%) parvient à faire quelques économies. Cela prouve au moins la solidité de notre système social. Il y a tout de même certains déséquilibres. Entre Flamands et francophones, l'écart est significatif. Les premiers sont largement plus de la moitié (56,6%) à bénéficier d'un excédent mensuel de revenus contre à peine 40,1% pour les seconds. Mais il y a une évolution. Voici trois ans, deux fois plus de néerlandophones que de francophones étaient en boni (60,9% contre 33,1%). Entre hommes et femmes aussi, la différence est plus réduite, même si bien présente: 54,3% des hommes en excédent contre 45,1% des femmes. Mais là, c'est plutôt un recul: en 2017, les chiffres étaient de 52,2 contre 46,1%. Si la crise ne semble pas encore avoir (trop) affecté les revenus de notre échantillon, cela pourrait bien advenir dans les années qui viennent. C'est en tout cas ce que craignent nos répondants: leur inquiétude face à l'avenir transparaît dans toute l'enquête. La preuve par le pouvoir d'achat. Moins d'une personne interrogée sur douze s'attend à le voir augmenter dans les cinq années à venir! Ils étaient encore un sur cinq il y a trois ans. Plus du tiers pense au contraire qu'il va baisser mais ils sont tout de même 41% à espérer qu'il restera identique. Sans surprise, ce sont les personnes les plus âgées qui se montrent les plus pessimistes, surtout les 55-64 ans. Autrement dit, ceux qui, pour beaucoup, se projettent déjà à la retraite. Ce n'est pas le timide relèvement des pensions les plus basses annoncé par le nouveau gouvernement qui devrait les rassurer. D'ailleurs, ceux qui sont déjà pensionnés sont encore plus inquiets: à peine 2% espèrent une amélioration tandis que 58% s'attendent au pire. A l'autre bout du spectre, les plus jeunes ne fanfaronnent pas: à peine 16% des moins de 34 ans pensent voir leur niveau de vie s'améliorer dans les cinq ans. Sur ce point, il n'y a guère de différence statistiquement significative entre le nord et le sud du pays, ni entre les femmes et les hommes. Pas plus qu'entre les ouvriers, les indépendants ou les employés. Tous pressentent être mangés à la même sauce (m)aigrelette. Ce manque de confiance en l'avenir se retrouve - et ceci explique peut-être aussi cela - dans la perception très nette que les Belges ont de l'état des finances publiques. Quand on leur demande si le niveau atteint par la dette de l'Etat les préoccupe, ils sont 63% à répondre oui - voir un gros oui (24%). Et à peine un sur quatre à se dire peu ou pas préoccupé du tout. Premier paradoxe de notre enquête, si la moitié des répondants déclare avoir du mal ou parvenir tout juste à joindre les deux bouts à la fin du mois, ils sont plus de six sur dix à pouvoir mettre de l'argent de côté. C'est (un peu) moins qu'il y a trois ans (sept sur dix à l'époque), mais cela reste enviable. Et un tiers (32,4%) peut même se permettre d'encore investir (37% en 2017) dans l'immobilier, des titres ou des fonds. C'est d'autant plus remarquable que les rendements de l'épargne sont au plancher et ceux que l'on peut espérer des marchés plutôt aléatoires en cette période troublée... Où les fourmis placent-elles leurs économies? Toujours sur un livret ou un compte d'épargne pour près de la moitié d'entre eux (contre 57% en 2017, c'est un recul), malgré des taux d'intérêt inférieurs à l'inflation qui aboutissent, au bout du compte, à réduire le pouvoir d'achat des épargnants. Mais c'est le seul placement sûr, puisqu'il est garanti par l'Etat (à concurrence de 100 000 euros par banque et par personne). Un Belge sur cinq (18,1%) met aussi de l'argent de côté pour ses enfants ou petits-enfants. Mais ils ne sont plus qu'un tiers (35,4%), contre près d'un sur deux il y a trois ans (46%), à épargner pour leur pension. Quant à espérer un meilleur rendement... Un Belge sur trois (32,4%) dit investir une partie de ses économies dans des produits potentiellement plus rentables. C'est loin d'être négligeable en période de crise. C'est aussi vrai des deux côtés de la frontière linguistique: la proportion d'investisseurs est similaire en Flandre et en Wallonie. Et elle se retrouve dans toutes les catégories professionnelles, indépendants en tête (45,8% investissent): même un tiers des ouvriers (30,8%) dégage une capacité de placement. Toutes catégories confondues, 20% privilégient la Bourse et les obligations, 16% les fonds de placement et 8% l'immobilier (10% côté francophone contre 6% en Flandre). Si les épargnants se contentent de taux plancher qui grignotent leur pouvoir d'achat, il y a une limite qu'ils ne sont pas prêts à accepter. Que leur banque s'avise, comme certaines l'ont fait chez nos voisins, d'imposer des taux négatifs à leurs économies, ils la fuiraient en masse. Deux répondants sur trois videraient en effet leur compte soit immédiatement (45%), soit après quelques semaines ou mois (20%). Pour en faire quoi? Epargner dans une autre banque (44%), chercher des investissements plus rémunérateurs (36%), garder l'argent dans un coffre (33%), le dépenser (12%) ou en faire don (6% tout de même). Si les Belges épargnent (beaucoup) et investissent (un peu), ils sont également emprunteurs - du moins pour près de la moitié d'entre eux, une proportion en légère baisse ces trois dernières années. Aucune contradiction là-dedans: les motivations ne sont pas les mêmes et les crédits sont fort liés à l'âge et à certaines phases de la vie. L'immobilier résidentiel arrive en tête des motivations d'emprunt. On s'endette avant tout pour acheter son logement (25% des répondants en moyenne, mais 29% en Flandre et seulement 19,5% côté francophone, en baisse sensible par rapport à 2017) et de plus en plus jeune (36% chez les moins de 34 ans et 45% chez les moins de 45 ans). Egalement pour le rénover (10%) ou pour s'offrir une voiture (18%). Les autres motivations apparaissent négligeables dans notre enquête. Deuxième paradoxe: à travers l'emprunt et/ou l'épargne, les Belges restent très liés à leur banque. Et pourtant, ils affirment ne plus leur faire confiance... Jugées responsables de la crise économique et financière par 58% des répondants (63% des francophones) lors de notre précédente enquête, les banques n'ont pas gagné en crédit auprès des citoyens, bien au contraire. A l'époque, 62% des Belges faisaient encore confiance aux conseils de leur banquier. Là, c'est la débandade: ils ne sont plus que 42%, et à peine 37% chez les francophones. En cause, le faible rendement octroyé à l'épargne et, surtout, des frais bancaires jugés excessifs par les trois quarts des personnes interrogées (74,3%). Une défiance telle qu'il n'en faudrait pas beaucoup plus pour inciter certains clients à vider leurs comptes: 70% se disent prêts à retirer leur argent si leur banque augmente encore ses tarifs. Pour le déposer où? Autre cible (traditionnelle) de nos concitoyens: les Belges les plus riches. Quatre répondants sur cinq trouvent inacceptable le fossé qui s'est creusé entre les salaires les plus hauts et les plus faibles, une indignation plus marquée encore dans les tranches d'âge les plus élevées (86,1% entre 55 et 64 ans, 83,2% au-delà de 65 ans, 85,7% chez les pensionnés). Dans le même esprit, 67% des sondés s'indignent du fait que les 10% de Belges les plus riches détiennent la moitié de la richesse nationale. Ils étaient déjà 63% en 2017, autant côté flamand que francophone. Comme le soulignait déjà l'économiste Roland Gillet, notre expert de l'époque, "s'il est vrai que le système a tendance à concentrer la richesse, ces résultats reflètent aussi le populisme ambiant. Les gens sont choqués par les salaires des patrons mais pas par ceux des joueurs de foot...". Un résultat particulièrement intéressant, au moment où l'idée d'une forme d'impôt sur la fortune revient sur la table du gouvernement, confirme cette apparente ambiguïté: seul un répondant sur deux se dit favorable à une fiscalité alourdie pour les personnes qui possèdent plus d'un million d'euros. Et, surprise: les francophones y sont encore moins favorables que les Flamands (43 contre 56%). C'est le troisième paradoxe de l'enquête. Puisqu'on évoque les pistes gouvernementales, venons-en aux attentes de nos concitoyens. Quels domaines politiques devraient, selon eux, recevoir plus de moyens financiers du (nouveau) gouvernement? Attendez-vous à des surprises! Une évidence, d'abord: la santé, le bien-être et la sécurité sociale sont en tête des préoccupations. Un Belge sur deux (49,8%) place le premier point au sommet de ses priorités. C'est un peu plus vrai en Flandre (52,4%) qu'en Wallonie (46,2%), chez les femmes (55,6%) que chez les hommes (43,6%), dans les tranches d'âges les plus élevées que parmi les plus jeunes. Même constat pour notre système de sécurité sociale, qui concerne non seulement l'assurance maladie mais aussi la pension et le chômage, avec ici une différence encore plus marquée entre les plus jeunes (33% entre 35 et 44 ans) et les plus âgés (55% entre 55 et 64 ans). Première surprise: l'environnement et le climat n'arrivent qu'en sixième position, derrière la lutte contre la pauvreté. A peine un quart des Belges (25,5%) souhaite voir plus de moyens financiers engagés dans la lutte contre le changement climatique. Mais le plus étonnant, c'est que les jeunes sont les moins concernés: les moins de 34 ans ne sont que 21% à plaider en faveur de la planète contre 30% chez les 55-64 ans! L'emploi? Il est encore plus bas dans le classement, cité par 22,4% des Belges à peine. Et là encore, les plus jeunes sont les moins concernés (18,2% contre 25,2 chez les plus de 55 ans). Plus surprenant encore: les francophones sont également moins soucieux de politique de l'emploi (20,3%) que les Flamands (23,9%). La mobilité? A peine 16,9% des votes. Il est vrai que le sujet touche plus les citadins que les habitants des campagnes. L'asile et la migration? Moins de 5% des voix! Et c'est aussi vrai au sud qu'au nord du pays, le sujet ne fait manifestement pas recette. Sauf, cette fois, chez les jeunes: 9,4%, le double de la moyenne nationale, veulent des efforts supplémentaires dans ce domaine. L'enquête n'indique cependant pas s'ils exigent plus de moyens dédiés à la politique d'asile ou au contrôle de l'immigration...