Après une élection peu contestée par 92 % des membres de l'assemblée générale le 15 septembre dernier, le ticket (unique) porté à la coprésidence d'Ecolo, formé par le Carolo Jean-Marc Nollet et la Molenbeekoise Rajae Maouane, devait présenter, vendredi 22 novembre, sa note stratégique 2019-2024 au Conseil de fédération, soit le parlement interne d'Ecolo. Cette note de 24 pages s'appuie notamment sur le rapport " Green Mirror ", qui, à la mi-octobre, avait synthétisé les six notes d'évaluation de ce qui avait fonctionné et dysfonctionné avant et pendant les élections du 26 mai dernier. Car, précisent les deux coprésidents, " avant d'écrire cette nouvelle page, il était important de tourner la précédente après l'avoir lue attentivement ". Elle développe, avec une froideur à peine atténuée par les références, obligées pour les verts, à André Gorz et Bruno Latour, et par les platitudes du registre managérial (on y casse beaucoup les codes et on veut y faire bouger les lignes à grands coups d'intelligence collective), un programme d'action très cru. Parce que " nous avons besoin d'un parti synchronisé autour d'une ligne claire ". En voici les traits principaux.

Pour toucher un public plus large, la centralité du texte diminuera au profit des images.

Les objectifs

Après avoir rappelé les récents succès électoraux, aux communales d'octobre 2018 puis aux régionales, législatives et européennes de mai 2019, et après avoir évoqué d'importants éléments de contexte (l'effondrement des partis traditionnels, la prise de conscience écologique et la crise de confiance de la démocratie représentative), les coprésidents énoncent des objectifs plutôt ambitieux. " Notre ambition est de faire de l'écologie politique le paradigme central du champ politique en Belgique francophone et germanophone ", disent-ils. " Pour concrétiser cette ambition de centralité, nous devons développer une force électorale et culturelle qui conduit à la constitution d'alliances politiques autour de ce projet ", ajoutent Jean-Marc Nollet et Rajae Maouane. Pour cela, les verts veulent, bien sûr, " remporter les élections de 2024 " et " compter dans les prochaines années plus de membres que nous n'en avons jamais eu ", mais aussi " remporter des victoires dans la bataille culturelle " et " faire évoluer les représentations collectives sur des enjeux fondamentaux comme la nature et la biodiversité ou le social des écologistes ".

Les publics cibles

C'est une règle de base du marketing : élargir son audience passe d'abord par la fidélisation de ses clients. La note pose ainsi un tableau des publics cibles et des publics-niches à mobiliser. " Notre priorité est de fidéliser et étendre le soutien des électeurs disposant d'un niveau d'éducation universitaire et des tranches d'âges comprises entre 24 et 35 ans. " Les patrons ajoutent souhaiter " particulièrement approcher de manière structurelle les publics se situant aux intersections des catégories suivantes : les environnementalistes et les écologistes du quotidien (alimentation, consommation, mobilité), les défenseurs des libertés individuelles, les usagers des services publics et des transports publics, les défenseurs de l'éthique en politique, les entrepreneurs et les innovateurs, les personnes issues de l'immigration, les étudiant.e.s et le monde de la recherche, les grands-parents "génération 68", les jeunes parents sensibilisé.e.s au souci des générations futures, les artistes et les act.eur.rice.s culturel.le.s ; les mères "solos", les féministes, les défenseurs du terroir. " Des " enquêtes ciblées et/ou panels qualitatifs " viendront déterminer précisément les attentes de ces sous-groupes et les éventuels obstacles qui les éloigneraient d'Ecolo.

Les partenaires

Pour gagner les batailles culturelle et électorales prochaines, et pour consolider ses relais, aussi, les jeunes engagés pour le climat seront tout particulièrement associés aux travaux écologistes. Et un " grand chantier ", qui sera lancé dans la première partie du mandat coprésidentiel, invitera " les créateur.trice.s, les innovateur.trice.s, le monde culturel et artistique à nous appuyer dans cet effort de formulation de nouveaux récits ". Un récit politique, précise-t-on plus loin, qui sera " simple, positif et enthousiasmant. [...]. Nous voulons rompre avec le ton moralisateur et jugeant qui nous empêche de faire passer notre message ".

Les territoires

Même si son ancrage local s'est solidement renforcé, puisqu'Ecolo compte désormais 150 bourgmestres, échevins et présidents de CPAS (" les BEP's ", disent-ils), certains lieux seront spécialement investis. Ce sont les " swing cities " à conquérir. Entre autres Mouscron, Liège, Molenbeek, Arlon, Wavre ou Huy, qui recevront davantage de moyens, et que les parlementaires devront soutenir plus vigoureusement. Autres terrains à conquérir, les campus universitaires, dont Ecolo fera " des lieux de déploiement prioritaires ".

Les thèmes

Rompant explicitement avec la période 2009-2014 où, " à vouloir parler de tout, tout le temps ", le parti avait " rendu (son) message illisible ", les coprésidents estiment qu'il est " plus fondamental que jamais pour Ecolo d'être identifié comme le parti de la nature, du climat et de l'environnement. [...] Si, par le passé, nous avons pu rougir d'être considérés comme "le parti des petits oiseaux", aujourd'hui nous faisons un titre de fierté d'être celui du climat, de la biodiversité, de la protection de la santé et de la nature ", ce qui imposera de " prolonger les contacts noués ces dernières années " avec le " mouvement associatif climatique et environnemental ". La connexion devra également se faire avec les questions sociales " de fin du mois ", mais en portant un discours propre sur les inégalités, car " valoriser des propositions pour lesquelles d'autres sont reconnus comme étant le premier choix revient à faire campagne pour eux ", ainsi également qu'avec les thématiques de bonne gouvernance et de participation citoyenne. Enfin, pour se remettre du traumatisme du tract sur les libertés religieuses distribué pendant la campagne à Bruxelles, trois verts seront chargés de " créer les condition d'un débat programmatique " sur les questions interculturelles : une Hennuyère, Marie-Colline Leroy, une Saint-Gilloise, Olenka Czarnocki, et un Flamand, Luc Barbé. Il ne s'agira pas de " mettre ces sujets sous le tapis " mais de les aborder, dit-on, " le plus en amont possible, dans une logique de délibération ouverte ".

Les pratiques

Les " mises au vert " de parlementaires et de mandataires, notamment dans les " swing cities ", seront multipliées, tout comme les opérations " Ecolo on tour ". Campagne ou pas, le porte-à-porte, qui a fait ses preuves ces derniers temps, sera pratiqué en continu. L'outil " e-campaigner " auquel avaient accès les militants pendant les campagnes, sera perfectionné, tout comme les instruments de géographie électorale, qui seront " actualisés sur la base des publics cibles ", et les coprésidents intégreront " une dimension "analyse des données" " qui remonteront de ces expériences, afin " d'affiner la prise de décision ". Pour donner aux publics cibles la possibilité d'analyser la société avec des " lunettes vertes " sur le nez, des moyens supplémentaires seront alloués " de manière raisonnable et équilibrée dans le temps ", à la " promotion de nos contenus sur les réseaux sociaux ". Et " pour toucher un public plus large, la centralité du texte diminuera au profit des images, des vidéos, des infographies ". Malgré ces nouvelles pratiques, ou grâce à elles, la " slow militance " sera privilégiée, car " nous voulons donner de l'air à notre vie militante en rompant avec un modèle qui s'appuie sur le surinvestissement d'une minorité de membres épuisés ".

Les structures

A cet effet mais pas seulement, l'organigramme du parti, qui profite désormais, succès électoraux obligent, de bien davantage de moyens financiers, devra devenir multipolaire. Son service d'études en sera " la cheville ouvrière ", qui aiguillonnera la réflexion de seize commissions thématiques et de groupes de travail ponctuels. Un " observatoire de la communication " sera mis sur pied, qui sera chargé " de proposer une série d'expériences pilotes de communication digitale " et de suivre la présidentielle américaine de 2020, " car nous savons qu'elle préfigure généralement les usages qui seront la norme dans quelques années ". Enfin, parce que ces dernières années les groupes parlementaires, en particulier le fédéral, avaient beaucoup donné le ton au sein du parti, la présence des mandataires locaux au Bureau politique sera statutairement renforcée.

Le tout, publics cibles, partenaires, territoires, thèmes, pratiques, structures, devra porter Ecolo à la centralité à laquelle il aspire d'ici à 2024. A ce moment sera constituée une " Green Room ", " afin d'assurer le suivi au jour le jour de notre stratégie de campagne et de déjouer en temps réel les tentatives de discréditer Ecolo ". Le choix du MR, avant les dernières élections, de brutaliser des verts, qui se voyaient déjà premier groupe parlementaire au parlement fédéral, leur a beaucoup coûté et ils s'en rappelleront. C'est pourquoi en 2021 sera installé un groupe de travail chargé de préparer 2024, où des communales devraient suivre des législatives, régionales et européennes, à l'aune de la traumatique expérience 2018-2019, où des législatives, régionales et européennes avaient suivi des communales.

Et puis, parce qu'on ne sait tout de même jamais tout prévoir, concluent Rajae Maouane et Jean-Marc Nollet, " à plus court terme, nous nous préparerons le cas échéant à la possibilité d'élections fédérales anticipées ". Ils y sont déjà.