Entre les doutes du CD&V, les tentatives socialistes de redonner de la place aux interlocuteurs sociaux et les volontés laïques d'avancer sur l'euthanasie et l'avortement, la pilarisation à la belge vient encore de démontrer toute son importance dans notre système politique. Le Crisp (Centre de recherche et d'information socio-politiques), justement, publie ces jours-ci Piliers, dépilarisation et clivage philosophique en Belgique, 288 pages qui feront référence sur le sujet. Le Vif/L'Express a rencontré Jean Faniel et Caroline Sägesser, coéditeurs de l'ouvrage.

Peut-on dire que les clivages traditionnels qui structurent la société belge pèsent encore, en ce moment particulier de discussions fédérales, sur la vie politique ?

Jean Faniel : On n'a pas eu l'impression au démarrage que les clivages, et en particulier le clivage philosophique, pesaient beaucoup dans ce processus de discussions. Puis, avec les notes remises par Paul Magnette, on a vu qu'il reprenait vigueur, en particulier sur les questions qu'on qualifie d'éthiques. Et là s'entrecroisent à la fois la formation du gouvernement et la liberté du Parlement, accrue en période d'affaires courantes : l'élargissement des conditions de l'IVG à la Chambre, et l'euthanasie dans les notes de Paul Magnette. Autrement dit, au début ces questions n'étaient pas sur la table, mais en cours de route, au moment où le processus de formation d'un gouvernement fédéral peut sembler se décanter, là, ce clivage philosophique intervient.

© debby termonia

Caroline Sägesser : Ce clivage est beaucoup moins opérant qu'en 1999, où il constitue le ciment de l'arc-en-ciel : rejeter les sociaux chrétiens dans l'opposition est la base de tout. Ici, c'est loin d'être suffisant pour appâter l'un ou l'autre parti. La Belgique, qui était un pays fort conservateur sur le plan des moeurs a fait, depuis 1999, de grands progrès en la matière, et n'a plus beaucoup de dossiers sur lesquels avancer. Donc, non seulement ce clivage opère moins, mais, sur la table, il ne subsiste que des dossiers relativement secondaires.

J. F. : En 1999, c'était le gâteau, il reste la cerise...

Les notes de Paul Magnette contenaient quelques paragraphes sur l'euthanasie, pensés pour convaincre les partis issus du versant anticlérical du clivage philosophique, et pour provoquer les héritiers du parti catholique. Quels intérêts et quels secteurs ces partis défendent-ils encore en se positionnant aussi fermement ?

C. S. : Ça rejoint une constatation que nous posons de manière transversale dans l'ouvrage : le pilier catholique ou chrétien est encore en place, même si l'idéologie qui l'a cimenté s'est affaiblie dans un contexte de sécularisation. Mais, du côté laïque, on n'a jamais eu la même cohérence, notamment parce que ce camp s'est toujours divisé entre libéraux et socialistes, et la force mobilisatrice est beaucoup moindre aujourd'hui. Est-ce qu'en Flandre, pour autant, des associations du pilier chrétien poussent contre une libéralisation de l'avortement ? Je n'en ai pas l'impression. Mais le CD&V est dans une mauvaise situation, et le seul électorat sur lequel il n'est en compétition avec personne ou presque, ce sont les catholiques : n'allons donc pas mécontenter les seuls que nous sommes sûrs de conserver...

© dr

J. F. : On ne peut pas non plus exclure que de l'autre côté les partis, eux, soient le relais d'organisations comme le CAL (Centre d'action laïque), les Femmes Prévoyantes socialistes, etc.

Au-delà de ces questions de valeurs, le rôle fonctionnel des piliers, dont les organisations gèrent la sécurité sociale via l'ONSS, l'Inami, le Conseil central de l'Economie, etc., a été mis en valeur par les notes d'information de Paul Magnette, beaucoup plus que ces corps intermédiaires ne l'étaient sous la suédoise...

J. F. : C'est un retour à l'organisation consociative de la Belgique, à travers une série d'acteurs sociaux, patronat et syndicats, associations médicales, mutualités, etc. Il y a un peu l'idée d'aller contre cette volonté de la suédoise, sous l'impulsion de la N-VA et de l'Open VLD, d'affirmer la primauté du gouvernement dans la prise de décision, sur les pensions, les soins de santé, etc. La suédoise, c'était " nous avons une majorité, nous avançons ". Ici, l'idée est de remettre en selle les interlocuteurs sociaux.

C. S. : Et c'est une revendication fondamentale du PS, de revenir sur l'héritage du gouvernement Michel, qui a mis à mal la concertation sociale. Ils auraient du mal à transiger sur cette base.

J. F. : Et ça passe très mal à l'Open VLD, qui a poussé à définancer les syndicats pour le versement des allocations de chômage...

L'épisode du coquelicot, qui a voulu associer en Wallonie la société civile à un gouvernement régional, aurait pu passer par des consultations de dirigeants d'organisations pilarisées. Or, ça n'a pas été le cas...

J. F. : On a retrouvé dans cette consultation beaucoup d'organisations qui étaient pilarisées, mais pas seulement. Ça montre à la fois le processus de pilarisation et de dépilarisation que connaît la Belgique, avec un élargissement et une diversification de la société civile : les associations environnementalistes ne s'inscrivent dans aucun pilier, et sont même parfois en délicatesse avec ceux-ci.

C. S. : Et à cet égard, la vigueur du secteur associatif en Belgique est une conséquence de la pilarisation. C'est parce qu'il y a eu une mise en concurrence des associations, au sein des piliers, qu'elles ont pu se développer.

J. F. : Tant à la CSC qu'au MOC, les dirigeants ont jugé cette expérience assez négativement. Or, on pouvait aussi y voir une tentative d'Ecolo de s'ouvrir à une société civile dont certaines organisations sont un peu en déshérence par le fait du déclin du CDH. Ces organisations, historiquement dans le pilier chrétien mais qui ont pris assez tôt leurs distances avec le PSC, et qui se sont d'ailleurs plutôt ouvertes à Ecolo qu'à d'autres, ont eu une réaction qui n'était pas spécialement chaude, curieusement...

Une espèce de réflexe, donc ?

J. F. : Oui, et on est là sur la dimension organisationnelle, de réseau, des piliers. Dans différents domaines, on ne voit plus très bien ce qui sépare idéologiquement des organisations concurrentes, par exemple dans le monde syndical, mais si des syndicalistes socialistes doivent travailler sur des questions de genre, ils iront plus spontanément vers les Femmes prévoyantes socialistes que vers Vie féminine.

C. S. : C'est devenu quelque chose de plus horizontal. Le pilier traditionnel, avec les organisations qui en constituent la base, et le parti politique qui en serait le chapiteau est mort depuis longtemps. Mais les organisations constitutives continuent à entretenir des réseaux, des habitudes.

On n'a pas beaucoup entendu le Mouvement ouvrier chrétien flamand, qui avait été plutôt critique sous la suédoise, ces dernières semaines, alors que le CD&V est appelé à se positionner...

J. F. : Le CD&V se cherche. Et la CSC flamande et Beweging.net, le MOC flamand, se cherchent aussi quant aux liens à entretenir avec une formation politique...

Entre les doutes du CD&V, les tentatives socialistes de redonner de la place aux interlocuteurs sociaux et les volontés laïques d'avancer sur l'euthanasie et l'avortement, la pilarisation à la belge vient encore de démontrer toute son importance dans notre système politique. Le Crisp (Centre de recherche et d'information socio-politiques), justement, publie ces jours-ci Piliers, dépilarisation et clivage philosophique en Belgique, 288 pages qui feront référence sur le sujet. Le Vif/L'Express a rencontré Jean Faniel et Caroline Sägesser, coéditeurs de l'ouvrage. Peut-on dire que les clivages traditionnels qui structurent la société belge pèsent encore, en ce moment particulier de discussions fédérales, sur la vie politique ? Jean Faniel : On n'a pas eu l'impression au démarrage que les clivages, et en particulier le clivage philosophique, pesaient beaucoup dans ce processus de discussions. Puis, avec les notes remises par Paul Magnette, on a vu qu'il reprenait vigueur, en particulier sur les questions qu'on qualifie d'éthiques. Et là s'entrecroisent à la fois la formation du gouvernement et la liberté du Parlement, accrue en période d'affaires courantes : l'élargissement des conditions de l'IVG à la Chambre, et l'euthanasie dans les notes de Paul Magnette. Autrement dit, au début ces questions n'étaient pas sur la table, mais en cours de route, au moment où le processus de formation d'un gouvernement fédéral peut sembler se décanter, là, ce clivage philosophique intervient. Caroline Sägesser : Ce clivage est beaucoup moins opérant qu'en 1999, où il constitue le ciment de l'arc-en-ciel : rejeter les sociaux chrétiens dans l'opposition est la base de tout. Ici, c'est loin d'être suffisant pour appâter l'un ou l'autre parti. La Belgique, qui était un pays fort conservateur sur le plan des moeurs a fait, depuis 1999, de grands progrès en la matière, et n'a plus beaucoup de dossiers sur lesquels avancer. Donc, non seulement ce clivage opère moins, mais, sur la table, il ne subsiste que des dossiers relativement secondaires. J. F. : En 1999, c'était le gâteau, il reste la cerise... Les notes de Paul Magnette contenaient quelques paragraphes sur l'euthanasie, pensés pour convaincre les partis issus du versant anticlérical du clivage philosophique, et pour provoquer les héritiers du parti catholique. Quels intérêts et quels secteurs ces partis défendent-ils encore en se positionnant aussi fermement ? C. S. : Ça rejoint une constatation que nous posons de manière transversale dans l'ouvrage : le pilier catholique ou chrétien est encore en place, même si l'idéologie qui l'a cimenté s'est affaiblie dans un contexte de sécularisation. Mais, du côté laïque, on n'a jamais eu la même cohérence, notamment parce que ce camp s'est toujours divisé entre libéraux et socialistes, et la force mobilisatrice est beaucoup moindre aujourd'hui. Est-ce qu'en Flandre, pour autant, des associations du pilier chrétien poussent contre une libéralisation de l'avortement ? Je n'en ai pas l'impression. Mais le CD&V est dans une mauvaise situation, et le seul électorat sur lequel il n'est en compétition avec personne ou presque, ce sont les catholiques : n'allons donc pas mécontenter les seuls que nous sommes sûrs de conserver... J. F. : On ne peut pas non plus exclure que de l'autre côté les partis, eux, soient le relais d'organisations comme le CAL (Centre d'action laïque), les Femmes Prévoyantes socialistes, etc. Au-delà de ces questions de valeurs, le rôle fonctionnel des piliers, dont les organisations gèrent la sécurité sociale via l'ONSS, l'Inami, le Conseil central de l'Economie, etc., a été mis en valeur par les notes d'information de Paul Magnette, beaucoup plus que ces corps intermédiaires ne l'étaient sous la suédoise... J. F. : C'est un retour à l'organisation consociative de la Belgique, à travers une série d'acteurs sociaux, patronat et syndicats, associations médicales, mutualités, etc. Il y a un peu l'idée d'aller contre cette volonté de la suédoise, sous l'impulsion de la N-VA et de l'Open VLD, d'affirmer la primauté du gouvernement dans la prise de décision, sur les pensions, les soins de santé, etc. La suédoise, c'était " nous avons une majorité, nous avançons ". Ici, l'idée est de remettre en selle les interlocuteurs sociaux. C. S. : Et c'est une revendication fondamentale du PS, de revenir sur l'héritage du gouvernement Michel, qui a mis à mal la concertation sociale. Ils auraient du mal à transiger sur cette base. J. F. : Et ça passe très mal à l'Open VLD, qui a poussé à définancer les syndicats pour le versement des allocations de chômage... L'épisode du coquelicot, qui a voulu associer en Wallonie la société civile à un gouvernement régional, aurait pu passer par des consultations de dirigeants d'organisations pilarisées. Or, ça n'a pas été le cas... J. F. : On a retrouvé dans cette consultation beaucoup d'organisations qui étaient pilarisées, mais pas seulement. Ça montre à la fois le processus de pilarisation et de dépilarisation que connaît la Belgique, avec un élargissement et une diversification de la société civile : les associations environnementalistes ne s'inscrivent dans aucun pilier, et sont même parfois en délicatesse avec ceux-ci. C. S. : Et à cet égard, la vigueur du secteur associatif en Belgique est une conséquence de la pilarisation. C'est parce qu'il y a eu une mise en concurrence des associations, au sein des piliers, qu'elles ont pu se développer. J. F. : Tant à la CSC qu'au MOC, les dirigeants ont jugé cette expérience assez négativement. Or, on pouvait aussi y voir une tentative d'Ecolo de s'ouvrir à une société civile dont certaines organisations sont un peu en déshérence par le fait du déclin du CDH. Ces organisations, historiquement dans le pilier chrétien mais qui ont pris assez tôt leurs distances avec le PSC, et qui se sont d'ailleurs plutôt ouvertes à Ecolo qu'à d'autres, ont eu une réaction qui n'était pas spécialement chaude, curieusement... Une espèce de réflexe, donc ? J. F. : Oui, et on est là sur la dimension organisationnelle, de réseau, des piliers. Dans différents domaines, on ne voit plus très bien ce qui sépare idéologiquement des organisations concurrentes, par exemple dans le monde syndical, mais si des syndicalistes socialistes doivent travailler sur des questions de genre, ils iront plus spontanément vers les Femmes prévoyantes socialistes que vers Vie féminine. C. S. : C'est devenu quelque chose de plus horizontal. Le pilier traditionnel, avec les organisations qui en constituent la base, et le parti politique qui en serait le chapiteau est mort depuis longtemps. Mais les organisations constitutives continuent à entretenir des réseaux, des habitudes. On n'a pas beaucoup entendu le Mouvement ouvrier chrétien flamand, qui avait été plutôt critique sous la suédoise, ces dernières semaines, alors que le CD&V est appelé à se positionner... J. F. : Le CD&V se cherche. Et la CSC flamande et Beweging.net, le MOC flamand, se cherchent aussi quant aux liens à entretenir avec une formation politique...