Elles fleurissent depuis quelque temps déjà aux quatre coins de la Wallonie, pointent le bout du nez en territoire bruxellois. Tissent lentement mais sûrement leur toile jusqu'à couvrir aujourd'hui la moitié de l'espace francophone. Leurs appellations fleurent bon le terroir : l'Epi lorrain en Gaume, le Talent brabançon, le Ropi montois, le Lumsou namurois, le Val'heureux en pays liégeois, l'Orno gembloutois, le Carol'Or carolo, le Lupi louviérois, le Voltî rochefortois/cinacien, le Sous-Rire malmédien, La Zinne bruxelloise, d'autres encore. Leurs coupures artistiquement travaillées se glissent ici et là dans les portefeuilles et emplissent les tiroirs-caisses de manière sans doute encore fort confidentielle mais tout de même, une minirévolution monétaire suit tranquillement son cours.
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Elles fleurissent depuis quelque temps déjà aux quatre coins de la Wallonie, pointent le bout du nez en territoire bruxellois. Tissent lentement mais sûrement leur toile jusqu'à couvrir aujourd'hui la moitié de l'espace francophone. Leurs appellations fleurent bon le terroir : l'Epi lorrain en Gaume, le Talent brabançon, le Ropi montois, le Lumsou namurois, le Val'heureux en pays liégeois, l'Orno gembloutois, le Carol'Or carolo, le Lupi louviérois, le Voltî rochefortois/cinacien, le Sous-Rire malmédien, La Zinne bruxelloise, d'autres encore. Leurs coupures artistiquement travaillées se glissent ici et là dans les portefeuilles et emplissent les tiroirs-caisses de manière sans doute encore fort confidentielle mais tout de même, une minirévolution monétaire suit tranquillement son cours. Quinze monnaies citoyennes recensées en Fédération Wallonie-Bruxelles ( voir la carte), trois autres en chantier, plus de 1 600 commerçants impliqués dans 156 communes, plus de 640 000 unités monétaires en circulation, une croissance à deux chiffres (+ 63%) : le blé de proximité a bien poussé, en 2019. " Si l'on considère que ces unités changent de main cinq fois au cours de l'année, cela fait plus de trois millions d'euros qui ont été orientés ou réorientés vers une économie locale, durable, solidaire ", se félicite le Réseau Financité, asbl de soutien aux initiatives locales en matière de finance éthique et solidaire. Le tableau n'est pas qu'idyllique, n'affiche pas que des success stories, mais la montée en puissance est palpable. Quelle mouche peut donc bien piquer des collectifs citoyens pour se lancer dans l'aventure monétaire ? Une volonté de reprendre la main sur l'argent, nerf de toute guerre et de toute consommation. La crise financière de 2008 est passée par là, elle a semé un trouble certain dans les esprits et l'euro n'a pas été épargné par la perte de confiance.Voilà qu'une autre crise frappe à la porte. Economique, peut-être financière. On cherche à s'organiser face à l'orage qui s'annonce. On songe à rétrécir les horizons en prenant conscience que small is beautiful. On cogite sur les meilleures façons de soutenir et de relancer le commerce local en souffrance, notamment à coup de " chèques commerces " ou de " chèques relance " émis par les communes, à dépenser sur un territoire bien délimité. Les monnaies locales n'attendent aussi que de rendre service. Elles retrouvent des couleurs, subitement courtisées. " Nous sommes sollicités par un grand nombre de communes et en contact avec une trentaine d'entre elles ", explique Eric Dewaele, spécialiste des monnaies locales au sein de Financité. Du lourd vient d'atterrir dans la besace : un an après son lancement, le Carol'Or entre dans la cour d'un grand, mobilisé par la Ville de Charleroi pour aider à relancer les affaires. D'ici à septembre, vingt Carol'Or seront versés à chacun des 200 000 habitants. Belle marque de confiance des autorités communales, qui injectent ainsi quatre millions d'euros dans la monnaie locale du Pays noir. A qui le tour ? " Nous sommes à un moment-charnière, poursuit Eric Dewaele. Après le coup de mou lié au Covid-19 où nous avons eu la fâcheuse impression que le monde de la finance profitait du confinement pour intensifier la chasse au cash, nous vivons une période où beaucoup de collectifs et d'entreprises se questionnent sur le monde d'après, repensent le rapport au temps, à l'alimentation. " Un soutien monétaire pourrait utilement aider à ne pas décevoir les attentes. Financité prend donc son bâton de pèlerin. Il va falloir déployer des trésors de persuasion auprès des pouvoirs locaux pour qu'ils transforment des euros inscrits à leur budget en unités de monnaie locale. Les convaincre de faire passer le " chèque commerce " à la vitesse supérieure en injectant une unité monétaire (une unité = un euro) conçue pour ne pas être thésaurisée mais pour circuler durablement dans des boucles économiques plus longues, au sein d'un bassin de vie déterminé. Leur démontrer la robustesse du support, disponible en format papier avec une variante électronique en phase de test : des coupures imprimées par des sociétés spécialisées dans la production de tickets de concert et, en principe, résistantes à la contrefaçon. Tenter, enfin, d'obtenir une écoute favorable voire un appui franc du niveau supérieur, la Région wallonne, où Financité a décroché, mi-mai, un rendez-vous au cabinet du ministre des Pouvoirs locaux, Pierre-Yves Dermagne (PS). Depuis Namur, le pouvoir régional jette un regard bienveillant sur ces frémissements. C'est la moindre des choses pour une coalition PS-MR-Ecolo qui s'est engagée dans sa déclaration gouvernementale à encourager l'usage des monnaies locales, voire régionales. Mais l'enthousiasme tarde à se manifester. Reviennent alors en mémoire les propos que tenait, il y a deux ans à peine, l'actuel ministre régional de l'Economie, Willy Borsus (MR), sous ses habits de ministre-président wallon : " En ce qui concerne l'implication des pouvoirs publics dans une initiative de monnaie locale, il convient d'examiner cette option avec une grande prudence. " De rester mesuré à l'égard " de monnaies basées uniquement sur la confiance mutuelle, pour lesquelles aucune garantie n'existe ". D'ailleurs, tout cela est-il bien légal ? Monnaie locale complémentaire est un bien grand mot pour désigner des bons de soutien à l'économie locale. " Le processus s'inscrit dans la logique des cartes de fidélité et des bons de valeur. On se glisse dans une réglementation qui n'a pas été conçue pour des monnaies citoyennes ", confirme Eric Dewaele. Jusqu'à nouvel ordre, et le ministre Pierre-Yves Dermagne (PS) a tenu à le rappeler, " la seule monnaie légalement autorisée en Belgique est et reste à ce jour l'euro. " Contester son monopole serait franchir la ligne rouge. Le pouvoir fédéral, gardien de la stricte orthodoxie monétaire, sait se montrer tolérant à ce stade. " Si ces monnaies respectent le cadre légal, je ne suis pas opposé à leur utilisation ", déclare le ministre des Finances, Alexander De Croo (Open VLD). A quoi bon sévir puisque " mon administration n'a reçu à ce jour aucune plainte concernant l'application des monnaies locales ". Et, jusqu'à preuve du contraire, " elles ne stimulent pas l'économie noire, mais constituent un moyen de paiement supplémentaire pour stimuler certaines activités socialement désirables ". C'est tout le sel de la monnaie citoyenne : démentir que l'argent n'a pas d'odeur en lui donnant au contraire la fraîcheur du durable et la saveur de l'éthique. A la manoeuvre dans le rôle de " monnayeurs ", les asbl décident souverainement en assemblées générales des valeurs mises en circulation, sélectionnent les opérateurs économiques (producteurs, vendeurs) admis à intégrer le circuit après s'être engagés par charte à souscrire à une économie de transition, respectueuse des personnes et de l'environnement. Les coupures n'ont donc pas vocation à s'écouler dans la grande distribution ou les fast-foods, à nourrir des chiffres d'affaires éventuellement happés vers des paradis fiscaux. " Ces unités de monnaie locale ne peuvent plus partir dans les "paniers percés de l'économie multinationale" ou dans les bulles financières spéculatives dont le contrôle nous échappe entièrement ", soutient Financité. C'est ce qui donne au filon sa touche subversive : s'émanciper de la finance mondialisée et se soustraire modestement à l'emprise d'un de ses principaux véhicules monétaires, l'euro. Il s'agit, souligne Eric Dewaele, de " recréer de la diversité monétaire, de donner à cette injection de valeur une dimension systémique ". En s'efforçant pour cela de capter les usagers dans la monnaie citoyenne, jusqu'à les décourager par une taxe de sortie d'aller l'échanger trop vite contre des euros. " Quand les gens auront expérimenté ce processus monétaire, auront compris toute son utilité et en useront de façon décomplexée, aucun pouvoir autoritaire ne pourra l'arrêter. " L'euro en tremble déjà ? Même pas peur : " Les autorités monétaires européennes considèrent ces monnaies complémentaires avec détachement, elles en retiennent le côté romantique, observe l'économiste Bruno Colmant. Du moment que leur volumétrie reste à des niveaux très faibles. " Il se pourrait qu'elles réussissent un jour à quitter l'anecdotique, à atteindre la masse critique qui finirait par leur ouvrir un destin régional, par interconnexion des réseaux monétaires locaux. Jusqu'à engendrer une monnaie wallonne : alléluia, gloire au Wallonia ? La perspective n'exalte pas l'actuel grand argentier de la Région wallonne, dans une autre vie partisan déclaré des monnaies locales dont il a porté la cause au parlement de Wallonie en 2017 lorsqu'il était député régional. Jean-Luc Crucke (MR) ne renie pas son combat mais le régionaliste endurci y met des limites : " Une monnaie régionale ne réunira pas les qualités d'une monnaie locale. Elle serait perçue comme le signe d'un repli de notre économie, comme une destruction de ce que l'euro a créé à juste titre et de ce qu'il symbolise : l'ouverture ", explique-t-il. Se doter d'un attribut aussi flagrant de souveraineté étatique ne ferait aussi qu'ajouter de la provocation à la subversion. Ne laisserait pas insensible la Flandre, où l'on a déjà expérimenté cette sensation il y a 35 ans. Lorsqu'entre 1985 et 1990, des francs flamands se sont mis à circuler dans des commerces sous forme de pièces (25, 50, 100, 250 francs) produites à quelques dizaines de milliers d'exemplaires par des cercles socioculturels flamingants, au nez et à la barbe des autorités financières belges qui n'ont pas trouvé drôle du tout cette manifestation d'autonomie monétaire. L'heure n'est pas vraiment à déclarer une guerre des monnaies.