Eddy Merckx n'est plus un cycliste. Depuis un demi-siècle, il est le cyclisme. En dix ans, il a réduit la concurrence à néant et a tout gagné. Inventé le présent, annihilé le passé, annulé le futur. En lui, on a reconnu tous les champions qui se sont succédé jusqu'à ses débuts en 1965 : c'est que Merckx a chaque fois atteint, égalé, dépassé ce qui s'était fait avant. Atteint, égalé, dépassé tout. Et tous. Tout ce qui viendra après lui ne sera jamais que mièvre.

ÉPISODE 1 - Où le si gentil garçon se transforme en dictateur sans partage

Comment une crème d'homme, qui ne sait pas dire non aux sollicitations et dont la gentillesse est légendaire, s'est-il à ce point transformé en tueur, en cannibale, en dictateur sans partage, en auteur du plus fantastique palmarès (525 victoires en 1 800 courses) de toute l'histoire de son sport, à chaque fois qu'il a posé les fesses sur une bicyclette ? Toute sa carrière n'aura été que cette démonstration de ce qu'est, de ce que doit être, un champion, qui s'exprime uniquement sur un vélo et non par des paroles ou des postures. On a souvent qualifié Merckx de " seigneur ", comme son inséparable ami Jacky Ickx, né six mois plus tôt. Dans la façon du premier de refuser le maillot jaune laissé en déshérence dans l'orage crépusculaire du col de Menté par Luis Ocaña en 1971, on a vu le même fair-play, la même grandeur que dans celle du deuxième de ne pas ravir, un an plus tôt, le titre mondial de F1 à Jochen Rindt, sacré à titre posthume après s'être tué à Monza. Foutaises ! Un seigneur n'hérite pas de la victoire, il la conquiert, en refusant que le sort ou le destin décide à sa place de celui de son adversaire. Nadal et Federer en sont les plus sublimes illustrations aujourd'hui. En cinquante ans, Merckx n'a jamais dit une fois qu'il aurait de toute façon battu Ocaña ; en revanche, il a toujours répété : " Je ne sais pas si j'aurais battu Ocaña mais ce que je sais, c'est que je l'aurais attaqué chaque jour pour gagner. "

Eddy, avec son père qui l'aurait bien vu reprendre l'épicerie familiale. © Micheline Merckx

Eddy Merckx, ce sont les autres qui en parlent le mieux. Comme si tout ce qu'il avait fait, allant son " petit surhomme de chemin " (Antoine Blondin), n'était que normal. Johny Vansevenant, journaliste politique de la VRT qui a écrit deux plantureuses biographies de référence, estime que les " merckxismes valent bien les cruijffismes ", ces aphorismes prêtés à l'immense footballeur néerlandais Johan Cruijff. Chez Merckx, ils consistent à ramener au niveau des évidences ce qui a rempli des tonnes de pages de livres, de magazines et de journaux. Voici quelques jours, invité à s'expliquer sur son exploit majeur, " Mais comment était-il possible de remporter cette étape de Mourenx au Tour de France 1969 avec huit minutes d'avance ? ", il répondait, goguenard : " Parce que les autres pédalaient moins vite ! "

Plus encore que Mourenx, le plus grand exploit de la carrière du Bruxellois passe souvent pour être sa victoire aux Trois Cimes du Lavaredo, sur le Tour d'Italie 1968. Ce jour-là, Merckx, malade, dynamite le Giro dans des Dolomites rendues à l'état d'apocalypse. Au moment d'aborder l'ascension à 2 999 m, il compte neuf minutes de retard sur les échappés. Le brouillard tombe. La visibilité est nulle. La grêle et la neige s'abattent. Le froid est insupportable. Le gel paralyse la caravane et les organismes. Dix kilomètres plus haut, Merckx a largué tout le monde et pris le maillot rose à Dancelli. Il ne le lâchera plus : désormais, le vainqueur de classiques est aussi un vainqueur de grands Tours. Au confrère français qui, trente ans après, aimerait l'entendre raconter avec un romantisme échevelé cette performance hallucinante d'héroïsme, Merckx, après un instant de réflexion, lâche : " Ben, ce jour-là, je crois que j'étais le plus fort... " Tout est dit. Tout Eddy.

Eddy Merckx est ainsi. Sa légende le dépasse. Il l'a construite seul mais tous les Belges se la sont appropriée. Merckx est un mythe d'un pays en décomposition dont il porte toutes les caractéristiques, zwanzeur et simple comme un Bruxellois, sérieux et appliqué comme un Flamand, sympathique et accessible comme un Wallon. Car, au fond, le ciment de la Belgique, ce n'est pas la bière, la famille royale ou les Diables Rouges, mais Eddy ; car, au fond, le personnage qui représente le mieux ce pays, ce n'est pas Tintin, Brel ou Manneken-Pis mais Eddy Merckx.

Eddy Merckx à Gand, en novembre 1965, avec, à l'extrême gauche, Rik Van Steenbergen. © belgaimage

ÉPISODE 2 - Où le fils d'épicier du Chant d'Oiseau brosse les cours

Né le 17 juin 1945 au fin fond du Brabant rural, à Meensel- Kiezegem, près de Diest, Eddy n'aurait sans doute pas connu un destin différent de celui des dizaines de champions enfantés dans la campagne flamande. Mais à quelques mois, celui qui aurait pu grandir entre les fermes se retrouva enfant de la ville, et de ses quartiers les plus cossus encore bien. La famille débarque dans le coquet quartier bruxellois du Chant d'Oiseau, à Woluwe-Saint-Pierre, pour reprendre l'exploitation d'une épicerie située place des Bouvreuils. Son père n'a jamais parlé un mot de français et ne possède pas de véhicule pour prendre livraison des fruits et des légumes. Le petit Eddy apprend le métier dans la boutique. " Au rez-de-chaussée, il y avait le magasin, une salle à manger et une pièce, la chambre à coucher dans laquelle nous dormions à cinq : mes parents et les enfants. Il y avait un locataire à l'étage qu'on ne parvenait pas à déloger. Pendant dix ans, nous avons vécu ainsi. Ce n'était pas la misère, mais c'était dur. Mes parents avaient dû faire un emprunt pour reprendre l'épicerie. J'aurais pu devenir épicier à mon tour si je n'avais pas brossé l'école. " L'école, ce n'est pas le truc d'Eddy : il empile les buts au White Star mais, surtout, rêve de vélo. Les côtes du quartier, empruntées pour rentrer de l'école, sont ses premiers Tourmalet. La radio - Radio Luxembourg et Luc Varenne - le convertit au culte de Stan Ockers, qui échoue deux fois à la deuxième place du Tour derrière Kübler (1950) et Coppi (1952) avant de se tuer sur la piste du Palais des sports d'Anvers (1956).

Eddy rêve de devenir coureur. Sa mère tente de l'orienter vers une formation de prof de gym mais lui commence à se faire porter pâle pour éviter de remettre ses dissertations et pouvoir aller courir chez les jeunes avec la complicité de son père, qui l'a accompagné pour signer sa licence en douce. " Pour ma première course, mon père ne connaissait pas le chemin, on est allé en taxi à Laeken. J'ai été lâché, et j'étais dans le peloton au dernier tour. Il pleuvait un peu, et la moitié des coureurs s'est cassé la figure sur les pavés, je suis passé entre eux et je me suis classé sixième. J'étais content, j'ai reçu 200 francs. Pour moi, c'était une somme ! " En 1961, Eddy commence à enquiller les résultats. Le 1er octobre, il remporte son premier bouquet à Petit-Enghien. Il a 16 ans, c'est sa treizième course. A force de voir son fils lever les bras (vingt-quatre fois sa première année) et ramener des primes de victoires à la maison, Jenny Merckx finit par rendre les armes : Eddy, " bon à rien " selon ses dires, quitte l'athénée d'Etterbeek, pour se consacrer à sa carrière cycliste sous la houlette de Félicien Vervaecke, deuxième du Tour 1938 derrière Bartali. Il est dit que le vélo changera toute la vie du jeune Eddy qui, bientôt, rencontre en Lucien Acou, directeur technique de l'équipe nationale amateur, le père de la future Claudine Merckx. En 1964, Merckx est sacré champion du monde amateurs, à 19 ans, sur le circuit de Sallanches.

En 1968, Merckx termine 1er du Tour d'Italie, un an après y avoir gagné son premier succès en montagne. © getty images

ÉPISODE 3 - Où deux légendes et un mythe naissant cohabitent. Mal

Deux semaines séparent les débuts professionnels de Merckx au sein de l'équipe Solo-Superia sur la Flèche wallonne (épuisé, il vient à peine de terminer son service militaire au Petit- Château, à Bruxelles) de sa première victoire pro. Nous sommes le 11 mai 1965 à Vilvorde. Il faut voir la photo du vainqueur avec sa faconde à la Johnny, son bouquet, sa coupe, sa casquette Solo, entouré des gamins du coin aux gueules sorties d'un film de Ken Loach et de fiers adultes persuadés de poser pour un moment d'histoire. Sur papier, la garde rouge de Solo-Superia pourrait avoir des allures de dream team. En tout cas, jamais à un autre moment de l'histoire du sport belge une équipe n'aura abrité en son sein les trois plus grands champions cyclistes nationaux de tous les temps : Rik Van Steenbergen, Rik I, y termine sa carrière marquée par trois titres mondiaux et cinq monuments (1) ; Rik Van Looy, Rik II, l'" empereur d'Herentals ", double champion du monde, vainqueur de huit monuments, seul coureur vainqueur de toutes les classiques ; et Merckx. Qui, plus tard, les dépassera largement mais n'est encore personne à cette heure.

Deux légendes rivales et un mythe naissant ne peuvent cohabiter. Au championnat de Belgique, à Vilvorde, Van Looy empêche Eddy de jouer sa carte alors qu'il va abandonner. Merckx échoue pourtant de peu derrière Godefroot mais il a compris qu'il n'a pas sa place au sein de cette équipe. Il crée bientôt la sienne, en Italie, mais avant, il a les coudées franches en France (chez Peugeot) en 1966 et 1967. Il remporte Milan-San Remo pour ses deux premières participations ! Un journal italien titre que la Belgique possède un nouveau sprinteur : si ce n'était que ça ! Eddy remportera à sept reprises la classique la plus insaisissable du calendrier. " Milan-San Remo est une loterie. J'ai eu de la chance, j'ai gagné sept fois à la loterie ! ", répète-t-il inlassablement et trop modestement.

Champion du monde 1967 à Heerlen, Merckx a signé, la veille, avec l'équipe Faema (ensuite Faemino puis Molteni). Le Bruxellois a carte blanche : il emmène huit coureurs belges constituer sa garde rouge en Italie. En 1968, il conquiert Paris-Roubaix et le Tour d'Italie un an après y avoir gagné son premier succès en montagne. La fameuse étape déjà évoquée des Tre Cime Lavarado est assurément un des plus fabuleux exploits du Belge qui, à 23 ans, s'estime trop jeune pour enchaîner Giro et Tour de France. Ce sera pour l'année suivante. Une année fabuleuse. Mais...

Francophones comme Flamands ont hissé Merckx au statut d'idole nationale. © Het Nieuwsblad

ÉPISODE 4 - Où 1969 devient année héroïque

Si 1969 est " la " grande année du " Cannibale ", celle qui l'a fait entrer définitivement au panthéon grâce à son premier Tour en juillet, c'est aussi celle où tout a failli basculer en enfer. Difficile pourtant de mieux démarrer la saison : triplé Milan-San Remo - Tour des Flandres - Liège-Bastogne-Liège. Survient alors l'" affaire de Savone ". Au soir de la seizième étape du Giro, le 1er juin, Merckx a gagné quatre étapes et domine outrageusement l'épreuve quand il est déclaré positif à l'issue du contrôle antidopage. En pleurs, il crie à la machination : " Le monde s'est écroulé. C'est la plus grande injustice que j'ai connue. L'équipe Faema avait effectué des contrôles privés à Milan. S'ils avaient trouvé des traces d'un produit interdit, j'aurais été viré. J'étais parfaitement clean. J'ai été piégé. Deux jours avant, on ( NDLR : le coureur allemand Rudi Altig) était venu me proposer une valise remplie d'argent pour que je ne gagne pas le Giro et le laisse à Gimondi. J'ai refusé. C'est peut-être un commissaire qui a mis quelque chose dans la fiole et qui a encaissé l'argent. "

L'"affaire Savone", "une machination" clamera le champion. © belgaimage

L'affaire finit par être évoquée de gouvernement à gouvernement entre la Belgique et l'Italie. Mais la suspension d'un mois du champion le prive de sa victoire au Giro et du départ du Tour. La fédération internationale finira par casser la décision, le contrôle et sa contre-expertise ne présentant par les garanties d'équité réglementaires. Ce qui accrédite, pour les Belges, la thèse d'une machination. Mais alimente la suspicion des autres vu la domination insolente de Merckx tout au long de son premier Tour de France, au terme duquel il réalise l'exploit démentiel de remporter tous les maillots distinctifs (le jaune du classement général, le vert du classement par points, le maillot à pois de meilleur grimpeur) et de gagner au passage sept étapes. Symboliquement, il enfile son premier maillot jaune... à Woluwe-Saint-Pierre. Ecrase tous les contre-la-montre. Assomme la course dès le Ballon d'Alsace. Gagne dans les Alpes. " Désormais, se résigne Roger Pingeon, vainqueur du Tour 1967 qui finira deuxième à près de 18 minutes à Paris, on doit considérer que faire deuxième derrière Merckx est un exploit. " Alors qu'il reste une semaine de course, Eddy parachève son grand oeuvre le 15 juillet 1969 lors de l'enchaînement mythique (Peyresourde, Aspin, Tourmalet, Soulor, Aubisque) des Pyrénées dans la désormais légendaire étape Luchon-Mourenx.

L'exploit de Mourenx est consubstantiel du merckxisme. Il allie tout ce qui fait le personnage et le champion. D'un côté, une prestation athlétique d'exception doublée d'une volonté d'airain ; de l'autre, un caractère qui n'accepte pas les compromissions. Car si Merckx se lance dans une chevauchée que la plupart des vainqueurs de Tour se seraient épargnés en regard de leur avance au général, c'est aussi par honneur : arrivé au sommet du Tourmalet avec son coéquipier Martin Van den Bossche, qui lui a annoncé la veille son départ vers une autre équipe, le Bruxellois n'a aucune intention de le récompenser. Il sprinte pour passer au sommet en tête et... se retrouve seul à 140 bornes et trois cols de l'arrivée, dans le cagnard. Ses adversaires prendront tous au moins huit minutes dans la vue.

La chute, à Blois. "Plus jamais, je n'ai (ensuite) atteint la plénitude de mes moyens." © getty images

Ce soir-là, le patron du Tour de France, Jacques Goddet, dans son édito de L'Equipe, invente une expression, " Merckxissimo " : " Il n'y aura jamais qu'un seul Merckx dans l'histoire du sport cycliste. Ce qu'a réalisé le sublime athlète du vélo est différent de tout ce qui s'est jusqu'à ce jour inscrit sur le grand livre de la route car Merckx a accompli un acte gratuit, dont il n'avait pas eu l'intention, et a anéanti jusqu'à la notion même de lutte de la part des autres acteurs. Que l'orgueil guide ce champion, c'est certain, puisque, sans cela, il n'y a pas de panache. Mais ce qui déclenche chez lui la volonté de l'offensive, c'est le besoin d'honorer son sport et la nécessité organique de libérer ses forces. " Antoine Blondin, l'écrivain hussard qui suit le Tour pour le même journal, est encore plus lyrique : " A ce moment, ce champion n'était plus particulièrement wallon ou flamand, français ou belge mais il appartenait tout bonnement au patrimoine universel de l'effort humain. Au même titre que les cosmonautes qui vont s'envoler dans quelques heures pour la Lune ne sont plus proprement des Américains mais les délégués de l'espèce tout entière. "

Trente ans se sont écoulés depuis la dernière victoire belge, celle de Sylvère Maes, au Tour de France. Des dizaines de milliers de Belges prennent d'assaut les trains spéciaux affrétés vers Paris et la Cipale, le vélodrome de Vincennes. Le premier Ministre Paul Vanden Boeynants est rentré de Cap Canaveral pour assister à l'événement. Car si, dans la nuit qui suit, Neil Armstrong marche sur la Lune, la Belgique doit être le seul endroit du monde connu où la date du 21 juillet 1969 évoque d'abord une victoire sportive.

Mais sept semaines plus tard, tout a failli s'arrêter. Après une soirée bien arrosée avec Jacques Anquetil, ce n'est plus, comme à Savone, le champion qui est menacé mais l'homme : lors d'une course derrière derny (2) sur le vélodrome de Blois, son entraîneur à moto, Fernand Wambst, chute violemment sur le bois. Fracture du crâne. Il décède lors de son transfert à l'hôpital. Merckx chute dans son sillage, reste trois quarts d'heure sans connaissance, mais son casque en cuir lui sauve la vie. Merckx conservera le restant de sa carrière une gêne à la jambe gauche et des problèmes de bassin et de colonne vertébrale. " J'ai repris la compétition trop vite, je me suis mal soigné, dira-t-il souvent, et je n'ai plus jamais atteint la plénitude de mes moyens. Je n'ai jamais retrouvé mon coup de pédale en montagne ; dès que je devais appuyer, je manquais de force et je souffrais. " En 1969, Merckx a tout gagné. Mais il a failli tout perdre.

1970 : l'arrivée dans la gloire sur la Grand-Place de Bruxelles. © belgaimage

ÉPISODE - Où celui qui n'est plus jamais plus aussi fort monte toujours plus haut

Pourtant, dans les cinq années qui suivent, Merckx continue son festin : onze grands Tours (cinq de France, cinq d'Italie, un d'Espagne), le record de victoires d'étapes à la Grande Boucle (34) et de jours en jaune (96), dix-neuf monuments, trois titres mondiaux, le record du monde de l'heure à Mexico en 1972 au terme d'une saison où il a remporté le Tour, le Giro, Milan-San Remo, la Flèche wallonne, Liège-Bastogne-Liège, le Tour de Lombardie... Entre autres.

Quatre autres Tours de France, donc. 1970 où, malgré cette jambe qui le taraude désormais et cette incapacité à se ménager qui l'a mené à courir trois Tours d'affilée (entre ses Giro et Tour de France victorieux, Merckx a en effet accepté de reconnaître les étapes pour RTL) et à prendre une nouvelle fois le maillot jaune à Bruxelles (cette fois à Forest) en remportant (record datant de Charles Pélissier en 1930 mais c'était un sprinteur alors que Merckx gagne sur tous les terrrains) huit étapes. Surtout, au sommet du Ventoux, après s'être décoiffé en passant devant la stèle à Tom Simpson, il s'écroule en manque d'air à l'arrivée et doit être placé sous masque à oxygène.

En 1975, Merckx termine 2e du Tour de France, derrière Bernard Thévenet. Ce qui n'empêche pas le président Giscard d'Estaing de lui rendre hommage. © belgaimage

Cela laisse-t-il entrevoir la possibilité d'une faiblesse chez le champion belge ? Beaucoup vont le croire en 1971 avec le duel inachevé face à Luis Ocaña. Merckx dira après l'abandon de l'Espagnol : " Je rentre à la maison. J'ai perdu le Tour. J'aurais préféré terminer deuxième que gagner comme ça. Quoi qu'il arrive désormais, il y aura toujours un doute. " Ocaña chute lourdement dans les Pyrénées, percuté par Zoetemelk sur le sol détrempé de la descente du col de Menté. Merckx refuse d'endosser le maillot jaune avant de se laisser convaincre que son propre renoncement profiterait d'abord à des " suceurs de roue " (des coureurs qui n'attaquent jamais) comme Zoetemelk ou Van Impe.

On avait en tout cas eu un aperçu diabolique de ce que l'homme pouvait réaliser pour laver un affront dès la sortie des Alpes après la première déconvenue qu'un adversaire osera lui infliger sur le Tour : 8 minutes 42 secondes de retard sur Ocaña à Orcières-Merlette. Chevaleresque, Merckx déclare : " Il nous a matés comme El Cordobes mate ses taureaux. " Mais on sait ce qu'il advient généralement de la bête blessée. Quand elle s'appelle Merckx, la suite est : " Je vais désormais montrer comment on sait perdre. " Le lendemain de l'étape de repos, le drapeau du départ à peine baissé, Merckx entraîne ses équipiers et quelques compagnons d'échappée dans une des chevauchées les plus dingues de l'histoire du sport. Dans la canicule provençale, 250 km à une allure telle que la petite troupe traverse des villages encore vides et aboutit sur le Vieux-Port de Marseille avec deux heures d'avance sur l'horaire prévu. Elus locaux et commentateurs télé ne sont pas encore installés dans la tribune ! Goddet, le patron du Tour, lâche : " C'est l'opération la plus étonnante à laquelle j'ai assisté en quarante ans. Je me sens en droit de dire qu'Eddy Merckx est le champion au plus fort tempérament qu'aucun sport ait connu. " Cet homme-là pouvait-il être battu à la régulière sans Menté ? On ne le saura jamais.

1975 : un coup fatal. © reporters

Mais l'honneur de Merckx, ce tempérament si puissant, se manifeste aussi en 1972 dans sa façon d'aller sprinter pour devancer Ocaña pour une place d'honneur à l'arrivée à... Orcières-Merlette, théâtre de cette première humiliation. Merckx, absent en 1973, gagne un dernier Tour en 1974 mais c'est peut-être paradoxalement celui qu'il ne gagne pas en 1975 (il le dispute encore en 1977 et termine sixième) qui marquera surtout les esprits. Le jeune président de la République, Valéry Giscard d'Estaing, ne s'y trompe pas qui, lors de la première arrivée de l'histoire sur les Champs-Elysées, déclare : " Merckx n'a pas perdu le Tour, il a terminé deuxième. "

S'il n'aime rien tant que gagner, Merckx sait perdre comme Alain Delon sait mourir au cinéma. Si c'est dans la victoire qu'un champion se révèle surhomme, c'est dans la défaite qu'il se montre homme. Au Tour 1975, jusqu'au 11 juillet, il est à nouveau l'empereur de la gagne. A partir du Puy de Dôme, il sera le perdant magnifique. Le 12 juillet, alors qu'il répond à une attaque de Van Impe et Thévenet, Eddy est frappé au foie en plein effort par un spectateur qui écopera d'une peine avec sursis et d'un franc de dommages et intérêts. Le mal est fait : la douleur empêche Merckx de s'exprimer deux jours plus tard dans l'ascension vers Pra-Loup, dans les Alpes, où Thévenet l'attaque à 4 km du sommet pour lui ravir le maillot jaune. Quelques jours après, à cause de l'écart d'un coureur sur la ligne de départ de Valloire, Merckx tombe, est blessé à l'épaule, à la hanche, à la pommette. " C'est la plus grande erreur de ma vie : avoir continué avec une double fracture du maxillaire. Ça a raccourci ma carrière. C'était de l'entêtement vis-à-vis de mes équipiers et ma mentalité qui dit qu'on ne lâche pas. Parfois, on peut être trop courageux et ce n'était pas sage du tout. Tous mes problèmes ont commencé après ce moment-là. " Merckx a peut-être fait une erreur mais il a eu la grandeur de ne pas faire subir à Thévenet ce que lui-même avait connu en 1971 face à Ocaña : une victoire entachée d'un doute...

ÉPISODE 6 - Où Eddy profite désormais de ses héritiers

Usé, au bout du rouleau, Eddy a sans doute trop voulu y croire à la fin de sa carrière, ne parvenant plus que difficilement à réunir des sponsors. En mars 1978, il quitte le Circuit du Pays de Waes en annonçant à ses proches : " C'est fini, c'était ma dernière course. " Information qui ne sera officielle que le 18 mai. Consultant TV, patron de son entreprise de cycles aujourd'hui propriété de Belgian Cycling Factory, sélectionneur fédéral : Merckx ne quittera jamais le vélo. Désormais, après pas mal de pépins de santé qui auraient pu très mal tourner, il profite de sa lignée de champions : Axel, médaillé de bronze aux JO de 2004 et maintenant manager d'une équipe américaine ; Luca, médaillé d'or avec l'Argentine en hockey à Rio en 2016 ; Axana, double championne de Belgique de natation à 18 ans. Ils portent haut son héritage.

Sa carrière derrière lui, Eddy Merckx se recycle : il devient patron d'entreprise et, plus tard, sélectionneur fédéral. Jamais il n'aura vraiment abandonné le vélo... © Jose GOITIA/getty images

Mais quel héritage possible quand on a repoussé tellement loin les limites de son sport, qui a lui-même tellement évolué que toute comparaison semble devenue impossible ? En 1969, année orgasmique, Merckx entre dans l'Olympe, Bardot est plus fantasmatique que jamais, les Beatles sont en studio pour la dernière fois et Pelé inscrit son 1 000e but. A chaque peuple ses obsessions. Depuis cinquante ans, il ne se passe pas une semaine sans que la presse musicale anglaise ne se demande si elle a trouvé les nouveaux Beatles, sans que les magazines féminins français cherchent la nouvelle BB, sans que les médias brésiliens s'inquiètent de la naissance d'un nouveau Pelé. Et que la Belgique s'interroge : et si on tenait un nouveau Merckx ?

Beaucoup s'y sont brûlé les ailes. Un demi-siècle plus tard, en plein mois de juin 2019, un gamin de 19 ans, double champion du monde junior, remporte une course à étapes, le Tour de Belgique, en dominant l'étape des monts flamands, en contrôlant le chrono et en gérant celle des côtes de Liège-Bastogne-Liège . " Remco Evenepoel est incroyable, il sera peut-être plus fort que moi ", a lâché, abasourdi, le baron Merckx. On en reparle dans cinquante ans.

(1) Les cinq plus belles classiques du calendrier : Milan-San Remo, Tour des Flandres, Paris-Roubaix, Liège-Bastogne-Liège, Tour de Lombardie. On donne en général la même importance au championnat du monde. Seuls trois coureurs ont remporté les cinq monuments : Rik Van Looy (cinq, 1958-1965), Eddy Merckx (dix-neuf, 1968-1976) et Roger De Vlaeminck (onze, 1970-1979).

(2) Lors des courses sur piste derrière derny, les coureurs suivent un entraîneur à moto.

Les propos d'Eddy Merckx proviennent des innombrables interviews accordées à la presse belge depuis cinquante ans et des livres qui lui ont été consacrés par ceux qui le suivaient au quotidien comme Théo Mathy ou Marc Jeuniau et des biographies qui lui ont été consacrées plus récemment par Stéphane Thirion (Tout Eddy, Jourdan, 2006, On m'appelait le Cannibale, la Boîte à Pandore, 2019) et Johny Vansevenant (Eddy Merckx, la biographie, Racine, 2015, 1969 : l'année d'Eddy Merckx, Racine, 2019).