"Ce débat a lieu à un moment essentiel dans l'histoire de l'Europe." Vincent Blondel, recteur de l'UCL, était conscient de tout l'intérêt de la joute oratoire organisée ce mardi matin à l'Aula Magna de Louvain-La-Neuve devant plus de mille étudiants. Les deux invités - le président français, Emmanuel Macron, en visite d'Etat dans notre pays, et le Premier ministre, Charles Michel - veulent s'investir corps et âme pour sauver une construction européenne malmenée de toutes parts. Tant qu'il est encore temps.
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"Ce débat a lieu à un moment essentiel dans l'histoire de l'Europe." Vincent Blondel, recteur de l'UCL, était conscient de tout l'intérêt de la joute oratoire organisée ce mardi matin à l'Aula Magna de Louvain-La-Neuve devant plus de mille étudiants. Les deux invités - le président français, Emmanuel Macron, en visite d'Etat dans notre pays, et le Premier ministre, Charles Michel - veulent s'investir corps et âme pour sauver une construction européenne malmenée de toutes parts. Tant qu'il est encore temps.Des populismes aux menaces extérieures en passant par la fin du multilatéralisme, les crises et grognes diverses, l'Union est trop souvent vilipendée. Or, estiment-ils, les solutions passent précisément par davantage de construction européenne. "Je crois à une Europe à plusieurs vitesses, a entamé le président français en réponse au premier flux de questions, assénant les mots tel un métronome. Elle existe déjà, d'ailleurs : espace Schengen, zone euro... L'Europe a toujours progressé grâce à une avant-garde. La grande erreur que l'on a faite depuis cinq ou dix ans, c'est d'avoir voulu tout décider à vingt-huit et bientôt vingt-sept avec le Brexit. Il faut changer cela : le pays qui est contre une avancée a le droit, mais il ne devra plus être en mesure de bloquer les autres." Et s'il faut, à terme, changer les traités pour y arriver, on passer par là...Au cours d'un débat volontairement "freestyle", avec des questions étudiantes partant dans tous les sens, Emmanuel Macron a fait la démonstration de tout son charisme, monopolisant longuement la parole, que ce soit pour vendre son projet pour l'Europe ou pour défendre les politiques menées en France. Quitte à laisser son hôte Charles Michel dans l'ombre, la première partie du débat, le président avançant ostensiblement sur la scène comme dans un one man show. Aux étudiants lançant des questions teintées de critiques, il n'hésite pas à rétorquer non sans un zeste d'arrogance : "C'est factuellement faux, vous devriez mieux préparer vos questions." Quand un groupe de manifestants déploie une banderole devant la scène pour protester contre les violences survenues dans les universités françaises (et sèchement démenties par Macron), l'homme en marche riposte avec force : "Vous permettez que je finisse de répondre, vous poserez votre question après." Et alors qu'ils lancent quelques tracts : "Ne jetez pas vos papiers par terre, de toute façon vous ne les ramasserez pas, ce sont d'autres qui devront le faire." Cool et ferme à la fois. Du grand art, salué par des salves d'applaudissements. A côté de lui, Charles Michel paraissait volontaire et énergique, sur la même longueur d'ondes, mais un peu moins brillant dans le style. Voilà pour la forme.Sur le fond, Emmanuel Macron pose clairement le choix décisif que les électeurs européens devront faire le 26 mai prochain. A une étudiante lui demandant si son discours pro-européen ne gomme pas les différences de sensibilités entre tous ceux qui croient en Europe, mais selon des perspectives différentes, il lance : "La question principale est de savoir quel est le principal adversaire. Je n'aime pas parler des populistes parce que si l'on entend par là être proche du peuple, j'ai la prétention d'être populiste. Je préfère parler des nationalistes et des démagogues. Ce que je vis chaque jour en tant que chef d'Etat, c'est que l'opposition la plus forte est celle qui existe entre ceux qui croient en des solutions européennes et ceux qui n'y croient plus du tout. Voilà ce qui doit primer. Parce que si les nationalistes et les démagogues deviennent indispensables à une majorité au Parlement européen, ce qui n'est pas exclu, le débat entre les sensibilités différentes des pro-européens n'aura même pas lieu d'être. N'oubliez pas que lors du précédent scrutin européen, c'est le Front National qui était le premier parti de France..." Traduisez : la menace est réelle.Concrètement, le mouvement politique président français négocie actuellement avec les libéraux pour constituer une plateforme pro-européenne au scrutin du 26 mai prochain. Une alliance désireuse de faire barrage à l'euroscepticisme. Charles Michel n'est pas en reste dans son plaidoyer : "La priorité, c'est que les citoyens se réapproprient le projet européen. Il ne faut pas l'abandonner aux extrémistes de droite et de gauche. Il est nécessaire de se rappeler de l'histoire du siècle passé, quand l'Europe a été ravagée par des tragédies. Il y a eu une flamme d'espoir depuis avec la création de l'ONU, puis de l'Union européenne. Aujourd'hui, l'Europe se trouve à nouveau à un carrefour, j'en suis convaincu." Les deux hommes, parfaitement en phase, prolongent par des mots l'image très symbolique de ces chefs d'Etat commémorant à Paris le centenaire de la fin de la Première Guerre mondiale, le 11 novembre. Sous le registre du "plus jamais ça".Emmanuel Macron et Charles Michel défendent encore le multilatéralisme bien malmené. Ils critiquent fermement les décisions unilatérales du président américain, Donald Trump, quand il déménage l'ambassade en Israël de Tel Aviv à Jérusalem ou quand il met fin à l'accord de Vienne sur le nucléaire iranien. "L'Europe doit prendre son destin en mains", plaident-ils en évoquant la nécessité d'une Europe de la défense - même si Charles Michel "assume totalement" le choix de son gouvernement d'acheter des avions américains "qui n'est pas incompatible avec cette Europe de la défense". On sent le Français et le Belge en harmonie, soucieux de poser des jalons, prêts à mener ce combat décisif. Dans les coulisses, certains observateurs, bien que bluffés par leur combativité, se demandent s'il ne s'agit pas d'un rêve face à cette vague nationaliste qui gronde.Mais n'a-t-on pas, plus que jamais, besoin de ce rêve d'Europe ? Devant l'Aula Magna, quelques manifestants ont appelé : "Macron démission". Anecdotique. En France et en Belgique, le mouvement des gilets jaunes continue des blocages pour lutter contre la hausse des taxes sur le diesel et le coût trop onéreux de la vie en général. A un étudiant qui lui demande s'il n'est pas poussé dans le dos par des lobbies qui lui imposent d'épargner Total, mais de frapper les petits consommateurs de diesel, Macron rétorque, cinglant : "Ce que vous dites sur Total est factuellement faux. Je ne suis pas entre les mains des lobbies. Au contraire. Ma politique ne plait pas à l'industrie. Si j'étais entre leurs mains, je ne ferais pas ce que je fais." Il défend longuement sa décision de taxer davantage le diesel tout en accompagnant les plus modestes et en incitant à l'achat de véhicules moins polluants. Dénonce ceux qui bloquent ce nécessaire changement. Et plaide, là encore, pour une politique écologique européenne avec une taxe CO2 aux frontières pour protéger nos économies de l'Inde ou de la Chine. Il fixe un cap, même s'il peine à être entendu. La guerre du XXIe siècle est celle de l'information.Durant une bonne heure, Emmanuel Macron et Charles Michel se sont livrés à un exercice stimulant à l'invitation de l'UCL. Ils ont appelé la jeunesse à réveiller l'espoir en cette ère menacée par les ténèbres. Ils ont défendu l'éducation et les universités - appelant à créer des universités européennes - tout en prônant l'excellence. L'Europe doit se réveiller, rattraper son retard en matière de recherche, prendre les devants sur les enjeux du futur en matière d'intelligence artificielle ou de nouvelles technologies.C'est une montagne qu'il y a à franchir. Pleine d'écueils. Remplies d'ennemis, y compris internes. Mais il y a lieu de ressusciter l'idéal des pères fondateurs Monnet, Schuman, Spaak et les autres, plaident-ils. Que faire face aux démagogues, aux nationalistes et aux démocraties "ilibérales" qui pullulent ? "Ne rien céder, rétorque Macron. Lancer des procédures. Faire des votes pour dénoncer les dérives au parlement européen, comme nous l'avons fait contre la Hongrie. Continuer le dialogue. Et continuer à avancer." Former cette avant-garde. Ne rien lâcher. Même s'il est déjà tard. Si tard...