Pourquoi chercher un avenir utopique pour un pays comme la Belgique ?
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Pourquoi chercher un avenir utopique pour un pays comme la Belgique ? Nous devrions tous adopter une forme de loyauté envers le pays où nous sommes nés et avons grandi. C'est la raison pour laquelle je n'ai jamais accepté d'emploi en dehors de Bruxelles. J'ai enseigné à temps partiel à Harvard et à Oxford. Mais il n'a jamais été question pour moi d'y rester en permanence. Seule l'impossibilité de scinder Bruxelles maintient la Belgique ensemble, écrivez-vous. N'est-ce pas peu de chose ? Et pourtant, ce n'est pas mal du tout. L'existence de la Belgique n'est pas une fin en soi. Yves Leterme a été vivement critiqué à l'époque pour l'avoir dit. Mais il avait absolument raison : un Etat est un instrument. Si je prétends que la Belgique peut facilement atteindre la fin de ce siècle, cela n'implique pas qu'elle doive continuer à exister pour elle seule ou animée d'un grand amour entre Flamands et Wallons. Elle survivra parce que la Flandre ne peut pas partir avec Bruxelles et ne veut pas partir sans elle. Même chose pour les Wallons. Nous sommes coincés par Bruxelles. Ou comme l'affirme Bart De Wever : " Bruxelles est la partie la plus dure du comprimé effervescent qui ne veut pas se dissoudre. " Au-delà de l'utopie de la fin de la Belgique, il nous faut une vision différente de l'avenir, une sorte de contre-utopie. C'est beaucoup plus réalisable que l'utopie de l'effondrement de la Belgique. Aujourd'hui, ses défenseurs n'ont que la résistance et le conservatisme à proposer. Or, sur ce point, ma réflexion a évolué. La première version de Belgium une utopie pour notre temps (1), écrite en 1997, s'appelait Une mort très douce, en référence au livre de Simone de Beauvoir sur le décès de sa mère. Je pensais encore que l'unification européenne irait beaucoup plus vite et que l'Union pourrait assumer un certain nombre de tâches de l'Etat fédéral belge à court terme, afin que la Belgique puisse mourir d'une mort douce. L'intégration progresse beaucoup plus difficilement que prévu. La Belgique devra donc persévérer encore un peu. Une de vos propositions est de créer une opinion publique commune par le biais de l'anglais. Comment l'imaginez-vous concrètement ? Un phénomène incroyable, inexistant à l'époque où la question flamande était la fracture majeure de la politique belge et même quand la Belgique est devenue un Etat fédéral, s'est produit au cours de ces dernières décennies. Dans les trois Régions belges, l'anglais est devenu la deuxième langue. Sa connaissance de la part des jeunes Flamands et Wallons a augmenté si spectaculairement que l'anglais est presque devenu la première langue la plus répandue en Belgique. Quand deux Belges de part et d'autre de la frontière linguistique se rencontrent, ils parlent de plus en plus l'anglais. Il faut l'encourager. L'anglais n'a pas, en Belgique, de passé d'exclusion ou d'oppression. Le fossé socio-économique entre la Flandre et la Wallonie n'est-il pas, plutôt que la langue, le vrai problème de la Belgique d'aujourd'hui ? Comme toutes les démocraties, la Belgique connaît beaucoup de problèmes. Mais notre problème spécifique est celui de la langue. Il influence beaucoup d'autres dossiers. Le survol des avions n'est pas, en soi, un problème linguistique. Mais il l'est au-dessus de Bruxelles. Il prend une dimension communautaire parce que la répartition des compétences le long de la frontière linguistique joue un rôle crucial dans notre politique. Les différences économiques entre Milan et Palerme sont beaucoup plus importantes que celles entre Anvers et Charleroi. Mais ici, elles revêtent une dimension communautaire alors qu'à court ou à moyen terme, on ne peut pas s'attendre à ce que la Wallonie rattrape son retard économique sur la Flandre. Pourquoi la Wallonie ne réussit-elle pas à redresser son économie ? De nombreux facteurs qui déterminent la situation économique de la Wallonie échappent au contrôle des dirigeants politiques. La Flandre, et certainement Bruxelles, zones urbanisées au marché du travail très dynamique, attirent beaucoup les talents wallons. De tels phénomènes entravent évidemment la reprise économique wallonne. Selon de récents sondages, la N-VA et le PS seraient nécessaires pour former un gouvernement fédéral en 2019. Risquons-nous à nouveau de nous retrouver dans une impasse communautaire ? Avant les élections de 2014, Bart De Wever a fait une vidéo en français, expliquant pourquoi les réformes proposées par la N-VA sont également bonnes pour les francophones. Aujourd'hui, nous constatons que certains ministres de la N-VA du gouvernement de Charles Michel, tels que Jan Jambon et Theo Francken, sont extrêmement populaires en Wallonie. C'est peut-être étonnant, mais c'est sain. Le philosophe norvégien Jon Elster parle du " civilizing force of hypocrisy ", le pouvoir civilisateur de l'hypocrisie. Il est à l'oeuvre ici aussi. L'exercice du pouvoir sous le regard de toute la population signifie que les ministres belges, quel que soit leur parti, ne peuvent se permettre de penser uniquement à leur propre Région. Les ministres N-VA doivent parfois poser contre leur gré à côté du drapeau belge et ne peuvent pas faire autrement que d'écouter les francophones quand ils définissent leur politique. Malheureusement, on voit ce mécanisme presque exclusivement au sein du cabinet fédéral, comme l'a fait remarquer l'ancien Premier ministre Herman Van Rompuy, là où le gouvernement prend les décisions importantes. Une circonscription fédérale obligerait beaucoup plus de politiciens à tenir compte des préoccupations émanant de l'autre côté de la frontière linguistique. Les ministres N-VA ne se montrent-ils pas simplement plus belges parce qu'ils ont ce qu'ils veulent au gouvernement fédéral ? Et dès que cela ne fonctionnera plus, ne redeviendront-ils pas des purs et durs du combat communautaire ? Vous croyez ? Bart Maddens (NDLR : politologue à la KUL) a dressé une comparaison intelligente à ce sujet. L'article 1er des statuts de la N-VA, qui plaide en faveur de l'indépendance flamande, dit-il, est très proche de l'article 1er de la charte de Quaregnon, le document fondateur des socialistes. Celui-ci plaide en faveur de la nationalisation des moyens de production. En a-t-il un jour été question en Belgique ? Bien sûr que non. Le pouvoir civilisateur de l'hypocrisie a-t-il transformé les responsables N-VA en politiciens prêts au compromis ? C'est ce qui s'est passé avec les socialistes, non ? Mais les buts utopiques présupposés par les socialistes garantissent le suffrage universel, la sécurité sociale et une meilleure protection des employés. L'économiste du marché libre Friedrich Hayek a écrit un article fantastique à ce sujet en 1949, intitulé The Intellectuals and Socialism. Partout, il voyait les socialistes gagner en influence et en pouvoir et l'a attribué à leur audace à formuler une utopie. Pour Hayek, il était urgent d'y opposer une utopie libérale. Et la N-VA ne décrochera probablement jamais l'indépendance flamande. Mais leur utopie a donné aux nationalistes flamands la force de réaliser beaucoup pour la Flandre. Ce n'est pas seulement l'union fait la force, mais aussi l'utopie fait la force. Vous venez de rentrer d'un séjour de l'European University Institute à Florence où vous êtes professeur invité. Le rôle civilisateur de l'hypocrisie aura-t-il aussi un effet sur le nouveau gouvernement italien, en conflit avec l'Europe en matière de politique migratoire ? On ne peut pas vraiment en vouloir aux Italiens. La plupart des migrants qui traversent la Méditerranée arrivent dans leurs ports. Que font d'autres pays européens comme la France et l'Autriche ? Ils ferment leurs frontières et laissent l'Italie résoudre le problème.Comprenez-vous que les Italiens n'aient pas voulu accueillir l'Aquarius, ce bateau rempli de réfugiés ? Je ne trouve pas cela sympathique. Mais je comprends que ce gouvernement en fasse un symbole. Ce n'est évidemment pas une solution durable, car elle doit venir de l'Europe. Mais tout comme la zone euro n'était pas suffisamment équipée pour le choc de la crise bancaire, la zone Schengen n'est pas prête pour le choc de la crise des réfugiés. Il n'y a pas non plus de solidarité entre les Etats membres pour l'accueil des migrants et des réfugiés. Ces derniers mois, avez-vous craint le démantèlement de l'Union européenne ? Le triomphe du populisme est un désastre pour l'Europe, c'est vrai. Mais en même temps, la menace du populisme offre à la démocratie une excellente occasion de s'adapter. Et de faire en sorte que les gens qui se sentent abandonnés par l'élite soient entendus. Les fonctionnaires européens à Bruxelles pensent qu'ils font un travail magistral en assurant le roaming gratuit dans toute l'Union. Mais ils ne travaillent que pour des gens qui leur ressemblent : une élite urbaine et hautement qualifiée. D'autres assistent au démantèlement de leur protection sur le marché du travail et à la transformation de l'atelier de cigares de leur quartier en abattoir islamique. La montée des populistes oblige les fonctionnaires à Bruxelles à prendre en compte les préoccupations de ces personnes, et c'est heureusement ce qui est doucement en train de se passer. Mais j'observe évidemment aussi que le monde ne va pas tout à fait dans le bon sens. Dans ces moments-là, je songe à L'Homme unidimensionnel, le livre du philosophe Herbert Marcuse qui était immensément populaire en 1968. Il se termine par une phrase du philosophe Walter Benjamin : " C'est seulement à cause de ceux qui sont sans espoir que l'espoir nous est donné. " Cette phrase est très importante pour moi. Par Han Renard et Peter Casteels.