Je sais bien qu'après la Libération, il aurait suffi que je claque des doigts pour que la Wallonie demande son rattachement à la France. Mais justement, j'estimais qu'il ne m'appartenait pas de claquer des doigts. Il aurait fallu que les Wallons ou leurs représentants légitimes prennent l'initiative. (...) Un moment, j'avais songé à faire un voyage qui aurait commencé à Gand, je me serais arrêté à Dinant où j'ai été blessé en 14, à Namur, capitale de la Wallonie, j'aurais descendu la Meuse jusqu'à Liège, dont Michelet disait qu'elle était plus française que la France. Ç'aurait été comme le Chemin du Roy au Québec. Mais j'ai résisté à la tentation.

Notez bien que depuis mon retour aux affaires, une de mes premières initiatives a été d'inviter le Roi et la Reine des Belges. On ne m'a jamais rendu l'invitation. On avait trop peur, sans doute, des manifestations populaires en Wallonie.

J'avais reçu une délégation de Wallons, bien décidée à préparer le rattachement. Elle m'avait expliqué que les Flamands étaient de plus en plus arrogants et finiraient par faire d'eux-mêmes sécession. C'est peut-être comme cela que ça finira.

La Wallonie existe, mais il n'y a pas une nation wallonne, les Wallons n'ont jamais cherché à devenir un État. Ils demandent à être intégrés au sein de la République, dont ils ont déjà fait partie. (...)

Beaucoup de Wallons pensent qu'ils seraient mieux traités par la France que par la Flandre. C'est probable. Ils retrouveraient au sein de la France la fierté d'appartenir à une grande nation, la fierté de leur langue et de leur culture, le goût de participer aux grandes affaires du monde et de se battre pour de grandes causes humaines.

Toutes choses qu'ils ont perdues dans leur association contre nature, imposée par les Anglais, avec les Flamands qui ne les aiment pas et qu'ils n'aiment pas. Pour les besoins de l'unité de la Belgique, on a raboté ce qu'ils avaient de différent. Ils en sont frustrés.

Il y a un malaise belge (...). Il ne faut pas exclure qu'il aboutisse à une crise, surtout au cas où l'équilibre entre les deux fractions viendrait à se rompre.

Tenus le 29 juillet 1967, ces propos témoignent d'une extrême clairvoyance. Le constat du général de Gaulle se voit corroboré par l'évolution que connaît aujourd'hui la Belgique.

En 2010-2011, le Royaume a traversé sa plus longue crise politique, avec 541 jours sans gouvernement de plein exercice. La situation était telle que la commission des Affaires étrangères de l'Assemblée nationale française avait chargé deux de ses membres - Robert Lecou (UMP) et Jean-Pierre Kucheida (PS) - d'une mission d'information sur le sujet.

Adopté le 15 février 2012, le rapport des intéressés soulignait que la division de la Belgique en deux groupes linguistiques de plus en plus cohérents et dissemblables compromettait dangereusement sa survie.

Le problème majeur réside dans le fait que la Flandre est parvenue, au terme d'un long combat, à s'ériger en Nation. Le terme figure expressément dans le préambule de la "Charte pour la Flandre", qui a été adoptée en 2012.

Comme l'a fort bien perçu le général de Gaulle, on ne trouve pas un phénomène équivalent en Wallonie.

La mouvance nationaliste flamande n'a cessé, ces dernières années, de s'affirmer. Elle est aujourd'hui incarnée par la N-VA (Nieuw Vlaamse Alliantie), première force politique du pays avec près de 30%.

L'article 1er des statuts de cette formation vise à faire de la Flandre une République souveraine au sein de l'Europe.

Indépendantiste, lui aussi, mais situé à l'extrême-droite, le Vlaams Belang a également progressé de manière significative lors des élections législatives et régionales du 26 mai dernier.

Il ne manque, en fait, que 5 sièges à la N-VA et au Vlaams Belang pour détenir ensemble la majorité absolue au Parlement flamand.

Depuis 1970, la Belgique a connu six réformes institutionnelles, au fil desquelles elle n'a cessé de s'alléger au profit des régions et des communautés.

Un fait majeur s'est produit en 1999, lorsque le Parlement flamand s'est clairement prononcé en faveur d'un système confédéral, basé sur deux États, Flandre et Wallonie, avec une cogestion par ceux-ci de Bruxelles.

C'est ce confédéralisme que la N-VA entend aujourd'hui mettre sur la table des négociations. Son constat est simple : Flamands et Wallons vivent sur deux planètes distinctes et constituent deux démocraties différentes. Le fossé économique qui les sépare est béant. Alors que la Flandre opte pour une vision de droite, axée sur l'esprit d'initiative et l'innovation (elle réalise à elle seule 80% des exportations belges !), la Wallonie penche plutôt vers le salariat, de préférence dans le secteur public. Vu ce contexte, il convient de mettre un terme aux transferts financiers de la Flandre vers la Wallonie, qui représentent quelque 7 milliards d'euros par an. Libre à la Wallonie de faire les choix politiques qu'elle souhaite, à condition d'en assumer pleinement la responsabilité financière !

Pas question, pour les partis wallons, et notamment le PS qui arrive en tête, de s'engager dans ce confédéralisme, qui impliquerait la scission de la sécurité sociale et aboutirait finalement à la disparition du pays.

Depuis plus de trois mois, deux informateurs royaux s'efforcent de débroussailler le terrain, mais la tâche relève de la quadrature du cercle.

Impossible de mettre autour de la table la N-VA et le PS qui sont comme chien et chat sur le plan socio-économique et ont des visions diamétralement opposées quant à l'avenir du pays.

Monsieur le Président,

L'hypothèse d'une implosion du Royaume de Belgique ne relève nullement de la chimère. Elle doit être envisagée sérieusement par l'Union européenne.

Si la Flandre devait proclamer unilatéralement son indépendance, on voit mal comment la France pourrait ne pas la reconnaître. Feu François Perin, ce brillant constitutionnaliste liégeois qui joua un rôle politique majeur durant le seconde moitié du 20e siècle, confiait au journal "Le Soir", en août 2011 :

Le mouvement flamand, d'étape en étape, a gagné sur toute la ligne. Il a gagné de devenir une nation, avec un esprit collectif qui, de fil en aiguille, deviendra une conscience nationale. Bart De Wever - le leader de la N-VA - est dans la ligne, et logiquement, il dit : "Nous voulons un État flamand indépendant". Et vous avez aurez noté que pour expliquer ça, il va d'abord à Londres, chez Cameron, il y a quelques mois. Il connaît l'histoire, De Wever. L'Angleterre - la France n'y verra pas d'inconvénient -sera le premier État à reconnaître l'indépendance de la Flandre quand celle-ci sera proclamée. (...) Le nationalisme flamand est bien ancré. (...) Il ne s'arrête pas, il ne s'arrête jamais.

Les responsables wallons refusent de voir la réalité en face. Ils s'accrochent, de manière suicidaire, à une Belgique dont le démantèlement est devenu inéluctable.

Mais rien n'est pire que de se retrouver un jour le nez sur le poteau, contraints de réagir dans la précipitation.

C'est la raison pour laquelle je m'adresse aujourd'hui à vous, en tant que Wallon soucieux de l'avenir de sa région.

Si la Wallonie devait se retrouver seule à son corps défendant, elle serait confrontée à une situation intenable. Elle ne pourrait compter sur Bruxelles, dont les habitants, à plus de 70%, déclarent souhaiter un statut autonome en cas de disparition du pays.

L'amitié qui vous lie à Charles Michel, notre actuel Premier ministre et futur Président du Conseil européen, est bien connue Voici ce que déclarait son père, Louis, le 28 octobre 1996 - il était alors président du Parti réformateur - au journal "Le Figaro" :

Entre un État wallon replié sur lui-même et la France, je choisis la France.

Voilà plus de dix ans que je m'efforce, par le biais de mes essais, chroniques de presse et conférences, de préparer les esprits wallons à cette échéance.

Outre le général de Gaulle, diverses personnalités politiques françaises se sont déclarées prêtes à accueillir les Wallons le jour où ils en exprimeraient clairement le désir.

Comme l'a écrit l'historien namurois Félix Rousseau :

Sans aucune contrainte, de leur pleine volonté, les Wallons sont entrés dans l'orbite de Paris et, depuis sept siècles, avec une fidélité qui ne s'est jamais démentie, n'ont cessé de participer à la culture française.

C'est au nom de ces liens indéfectibles que je vous prie de recevoir, Monsieur le Président, mes très respectueuses salutations.