Le grand chef des services de renseignement est-il un dingue de bagnoles ou bien la cible d'une cabale? Par des sources internes rencontrées depuis plusieurs semaines, Le Vif/L'Express et Le Soir ont appris que le patron de la Sûreté (VSSE) se servirait de véhicules de service à des fins personnelles, notamment le week-end, voire en vacances, parfois au détriment d'une équipe opérationnelle. Selon ces sources, il aurait même fait aménager certains d'entre eux pour ses loisirs. Ces accusations sont surprenantes mais relativement précises, même si certains détails se contredisent. Une partie du personnel de la Sûreté semble, en tout cas, s'en émouvoir.
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Le grand chef des services de renseignement est-il un dingue de bagnoles ou bien la cible d'une cabale? Par des sources internes rencontrées depuis plusieurs semaines, Le Vif/L'Express et Le Soir ont appris que le patron de la Sûreté (VSSE) se servirait de véhicules de service à des fins personnelles, notamment le week-end, voire en vacances, parfois au détriment d'une équipe opérationnelle. Selon ces sources, il aurait même fait aménager certains d'entre eux pour ses loisirs. Ces accusations sont surprenantes mais relativement précises, même si certains détails se contredisent. Une partie du personnel de la Sûreté semble, en tout cas, s'en émouvoir.De quels véhicules s'agit-il ? Un pick-up Ford (1) que Jaak Raes utiliserait pour passer des week-ends dans les Ardennes, notamment pour aller pêcher ou chasser. Ce pick-up appartient au service IRT (Immediate Response Team), une équipe d'intervention créée en 2016 pour assurer la protection du personnel et de toute l'infrastructure de la Sûreté, qui doit aussi pouvoir intervenir le week-end. Raes priverait dès lors cette équipe de son véhicule qu'il aurait rendu tout boueux un lundi. Il aurait, par ailleurs, commis au moins un excès de vitesse en le conduisant, pour lequel il aurait reçu une amende qu'il n'aurait pas réglée lui-même.Une source nous parle aussi d'un utilitaire VW, censé servir aux déplacements de groupe pour le service REL (pour RELation), chargé par exemple de véhiculer des invités et des correspondants de services secrets étrangers. L'administrateur général l'aurait utilisé, en le faisant équiper d'un porte-vélo, pour partir en vacances, et ce alors que le REL en avait besoin.Interpellant : l'été dernier, la Sûreté a commandé un utilitaire Mercedes pour le Humint (Human Intelligence), le service qui gère les sources humaines de la Sûreté, soit les indicateurs. La commande a été passée avec l'accord de Jaak Raes et de son directeur de l'encadrement Hugues Brulin qui s'occupe aussi du charroi. Le premier aurait demandé que soit ajoutée une grille de séparation pour chien au véhicule ainsi qu'une série d'options (sièges en cuir, attache-remorque), mais Humint aurait fait savoir que "la grille n'était pas dans l'intérêt du service". Un autre utilitaire Mercedes aurait alors été commandé, comportant ces options. Il aurait été livré l'automne dernier. Le premier utilitaire aurait coûté 56 000 euros, le second environ 70 000.Enfin, selon les témoins que nous avons sollicités, l'administrateur-général aurait exigé de récupérer pour certains de ses déplacements une Skoda achetée par la Sûreté en ce début d'année contre une voiture plus ancienne qu'il conduisait alors. Bref, en tout, Jaak Raes qui dispose pourtant d'une belle voiture avec chauffeur, se servirait d'autres véhicules de service, sans doute huit au total, dont une uniquement pour se rendre à la gare d'une ville de la grande banlieue de Bruxelles, où il prend le train pour aller au travail. Toutes ces allégations sont-elles fondées ? Nous avons bien entendu sollicité la réaction et les explications de Jaak Raes qui nous a promptement reçus dans la salle de réunion de la Sûreté, en compagnie de sa porte-parole et de Hugues Brulin, avant de nous envoyer un communiqué en bonne et due forme que nous publions intégralement. Premier constat : les véhicules mentionnés par nos sources existent bel et bien, y compris une plaque minéralogique dont nous avions eu vent du numéro mais qui correspond à un des vans Mercedes plutôt qu'au combi VW. Néanmoins, l'administrateur-général nie farouchement avoir détourné les moyens de la Sûreté, en l'occurrence ses véhicules de service, à des fins privées, ni pour un week-end ni pour des vacances. Et encore moins les avoir fait équiper pour sa convenance personnelle. "Je n'ai plus de chien depuis vingt ans et je ne pêche pas !", martèle-t-il. Il explique qu'il existe deux types de véhicules : ceux qui sont équipés pour effectuer des opérations BIM (méthodes spéciales de renseignement), soit les filatures, et ceux qui font partie d'un pool et que les agents sont habilités à utiliser en fonction de leurs besoins professionnels, en bonne intelligence avec leurs collègues. Si les premières sont dédiées à des services particuliers de la VSSE, ce n'est, d'après Raes, pas le cas des secondes qui font partie d'une écurie commune à tous les agents dont l'administrateur-général lui-même. Il admet avoir utilisé des voitures de ce pool, mais en toute légalité, sans gêner aucun service. Le pick-up Ford de l'IRT, il dit l'avoir essayé, lorsque personne n'en avait besoin, et reconnaît, justement cette fois-là, s'être fait flashé pour excès de vitesse et avoir reçu une amende qu'il a payé de sa poche, comme les deux-trois amendes qu'il a pu recevoir par ailleurs. Pour nous convaincre de sa bonne foi, Jaak Raes nous emmène dans les sous-sols de la Sûreté, direction parking. "Une première !, nous assure-il, en souriant amèrement. Je n'ai jamais fait ça avec aucun journaliste..." En effet, la visite a quelque chose de surréaliste. Nous voyons un des étages du parking et une partie des véhicules que nous avons mentionnés : le VW, la Skoda, un des utilitaires Mercedes, la voiture dédiée à l'administrateur-général mais qui ferait aussi partie du pool. Aucun n'est équipé de porte-vélo. Difficile d'apercevoir une éventuelle grille pour chien dans le Mercedes fermé et dont les vitres sont teintées de noir. L'effort de transparence du patron des renseignements est néanmoins inattendu. Dans la salle de réunion, il sort également une pochette en plastique bourrée de tickets SNCB. "J'aime voyager en train, lorsque c'est possible, dit-il. Cela me permet d'éviter les embouteillages et de ne pas trop solliciter les chauffeurs. J'ai droit à un abonnement SNCB mais je préfère voyager en 1ère pour être tranquille. Je paie moi-même le supplément. Voici toutes les souches. Je n'ai rien à cacher." Quant à la voiture dont il se sert pour aller à la gare, il s'agit d'un petit et vieux modèle appartenant à la Sûreté (dont nous tairons la marque, par mesure de sécurité). Pour le reste, Raes doit être appelable 24 heures sur 24, même pendant le week-end ou les congés. Ce fut d'ailleurs régulièrement le cas après les attentats de Bruxelles. Pour cela, il peut disposer de n'importe quelle voiture de service, comme le reste du personnel. Il n'y voit aucun mal. L'administrateur-général est visiblement fort agacé. Il se dit surtout "fatigué, harassé par ces attaques à répétition, sans doute toujours par les mêmes personnes, contre la VSSE et lui-même". Et de nous rappeler la dernière en date - sur de possibles infiltrations de la Sûreté par des services étrangers dont les russes - qui a fait "pschitt", souligne-t-il, puisque le Comité R a confirmé son démenti. Sur l'achat des deux utilitaires Mercedes, Hugues Brulin reconnaît qu'ils ont été commandés en deux-temps, mais le second c'était après avoir constaté qu'il restait une ligne de crédit disponible en cours d'année comptable, jamais pour la convenance personnelle de Raes. "Toutes nos dépenses sont très contrôlées par l'inspection des Finances dont un fonctionnaire est détaché au ministère de la Justice qui a la tutelle sur la Sûreté, ajoute Brulin. Cela vaut pour tout type de matériel, y compris un hypothétique porte-vélo ou une éventuelle grille pour chien... La seule grille qu'on n'ait jamais achetée est une grille de protection contre les émissions d'appareils de captation installés dans les véhicules de filature. Je défie quiconque de démontrer, au sein de notre maison, un détournement de fonds publics à des fins privées". Bref, la direction de la Sûreté veut montrer patte blanche et a mis le paquet pour ce faire, suite à notre sollicitation. Elle dénonce, par ailleurs, une entreprise de déstabilisation, une opération "nuire à Jaak Raes", de plus en plus agressive et ciblée. Pour elle, les accusations dont nous avons fait état sont téléguidées par certains collaborateurs de la Sûreté qui sont prêts à tout pour résister aux réformes amorcées au sein de la VSSE. Y a-t-il toujours un malaise au sein du service de renseignements, comme l'avait démontré une étude sur le bien-être, révélée il y a un an par Knack ? Les résistances au changement se veulent-elles aussi nuisibles que le dit Jaak Raes ? Ou bien la gestion "en bon père de famille" des véhicules de la Sûreté pose-t-elle problème ? Et jusqu'où ? Autant de questions qui devraient titiller ne fût-ce que le Comité R, l'organe de contrôle de la Sûreté, pour y voir plus clair. (1) A la demande de la porte-parole de la Sûreté, nous ne donnons que des indications minimales sur les véhicules mentionnés, pour des raisons de sécurité tout à fait compréhensibles.Thierry Denoël et Louis Colart (Le Soir)