Ces derniers temps, les syndicats sont accusés de tous les maux.
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Ces derniers temps, les syndicats sont accusés de tous les maux. Rudy De Leeuw: Ce qui est arrivé à Liège est dramatique. Mais j'ai le sentiment que certains veulent abuser de la situation. On a tout à coup sorti toutes sortes de propositions de loi qui s'en prennent clairement aux syndicats. Pensez aux propositions pour taxer la contribution syndicale ou pour limiter le droit de grève. N'est-ce pas normal que les incidents mortels à Liège suscitent des questions à propos des méthodes d'action du syndicat ? De Leeuw: Ce sont des questions logiques, mais elles sont posées dans une atmosphère empoisonnée. On crée la confusion à dessein entre le droit de travailler, pour brider l'installation de piquets de grève, et le droit au travail auquel nous sommes d'ailleurs tout à fait favorables. Assurer le droit au travail signifierait qu'on donne vraiment un emploi aux 600 000 chômeurs de ce pays. La FGTB va-t-elle lever le pied? De Leeuw: On continue évidemment les protestations sociales. Le gouvernement fédéral ne prend absolument pas les avertissements des gens au sérieux et continue à accumuler les mesures asociales. Nous avons déjà eu le saut d'index et l'augmentation unilatérale de l'âge de la retraite. Bientôt, on rediscutera du "travail faisable". On espère que cette fois les syndicats pourront participer à la discussion en tant que partenaires à part entière. Vous savez, dans les pays où les syndicats sont réduits au silence, les salaires ne sont pas au même niveau que la productivité et la part des salariés dans le revenu national baisse. L'OCDE, qui n'est pas le think tank de la FGTB, explique également que la modération salariale crée de l'inégalité et ne mène qu'à des bénéfices plus élevés pour les actionnaires. C'est bien que les syndicats défendent le portefeuille des employés. Mais est-ce nécessaire de le faire avec des grèves permanentes qui touchent beaucoup d'entreprises et de non-grévistes qui n'ont rien à voir avec les conflits sociaux ? De Leeuw: La grève est un droit fondamental. La plupart du temps, les pays qui y touchent ne sont pas des démocraties. Et la grève, aussi antipathique qu'elle soit, est parfois le seul moyen d'action qui nous reste. Une grève doit aussi porter un préjudice économique, sinon elle n'a pas d'impact. Sans manifestations et conflits, on n'a jamais accompli de progrès social. Les employés individuels n'ont aucun pouvoir contre un employeur. Pour corriger un peu ce rapport de pouvoir inégal, on a créé le droit de grève en 1921. Les syndicats ont dû lutter durement pour ça. Ce droit de grève comprend aussi le droit d'installer des piquets de grève, de distribuer des pamphlets et de dresser des barrages filtrants. On ne peut pas barrer la voie d'une entreprise à des non-grévistes. En revanche, on peut empêcher les biens d'atteindre ou de quitter une société. Comment aurait-on obtenu la loi Renault, si on n'avait pas bloqué les voitures de Renault dans l'usine en France pendant dix jours ? La tolérance de la société vis-à-vis des grèves n'a-t-elle pas diminué? De Leeuw: 64% de la population est toujours en faveur du droit de grève. Vous trouvez ça beaucoup? De Leeuw: On fait la grève uniquement quand les négociations échouent. Mais le gouvernement fédéral est le champion de la politique asociale. Il n'est donc pas étonnant d'assister à une tempête de protestations. Début octobre, on semble déjà l'avoir oublié, il y a avait cent mille personnes dans les rues de Bruxelles. Il existe un soutien pour nos actions. Cette année de protestations sociales contre le gouvernement Michel a-t-elle rapporté quelque chose? De Leeuw: Trop peu, mais parfois la résistance a payé. Ainsi, nous avons pu corriger les mesures relatives au crédit-temps pour les plus de 55 ans, même si le gouvernement n'a pas voulu honorer totalement l'accord des partenaires sociaux. À terme, cette approche ne paiera pas. En fin de compte, ce sont les employés et les employeurs et non le gouvernement qui doivent travailler ensemble : nous devons faire en sorte que les enfants puissent aller à l'école, que les malades soient soignés et que les usines tournent. Les syndicats ont peut-être réussi à corriger certaines mesures, mais ils n'exercent aucune influence sur les grands choix politiques du gouvernement fédéral. De Leeuw: Nous avons un gouvernement de droite sur le dos, qui ne dispose même pas d'une majorité en Wallonie. Apparemment, il ne faut plus de soutien politique dans toutes les régions du pays. En outre, le CD&V et l'Open VLD n'ont jamais dit aux électeurs flamands qu'ils appliqueraient un saut d'index et qu'ils augmenteraient l'âge de la pension. Ils ont menti et mystifié l'électorat à grande échelle. Et le nationalisme flamand avec lequel la N-VA a remporté les élections n'était qu'un prétexte pour mener une politique conservatrice de droite et néolibérale : enrichir les riches et appauvrir les pauvres. En échange du soutien du monde de l'entreprise, la N-VA a repris l'agenda du VOKA. Mais quand on touche au salaire des gens par aveuglement idéologique et sans aucune nécessité économique, il faut montrer le poing, même si c'est difficile dans le climat social actuel. En Wallonie, on est plus enclin à faire la grève qu'en Flandre. N'est-ce pas pénible parfois pour vous qui êtes président syndical national ?De Leeuw: Évidemment qu'aujourd'hui, on est plus enclin à faire la grève en Wallonie: le gouvernement fédéral n'y est soutenu que par une minorité de la population. Et nous avons décidé de continuer à organiser la résistance ensemble, si possible avec les autres syndicats et des organisations syndicales. Pour beaucoup de Flamands, la FGTB wallonne symbolise tout ce qui peut aller mal dans un syndicat : elle est considérée comme rasoir, pas prête à négocier, sauvage et impulsive dans ses actions. De Leeuw: ça aussi c'est de la manipulation de l'opinion publique. Pensez aux grèves dans les centres de triage de la poste. Avez-vous remarqué que la FGTB et le syndicat libéral ont signé l'accord avec la direction. Nous avons marqué notre accord pour reconnaître volontairement le travail du samedi comme du travail ordinaire, pour conserver l'emploi à la poste. Pourriez-vous demander à certains faiseurs d'opinions s'ils s'en sont rendu compte ? L'année dernière, vous avez déclaré à Knack que Bart De Wever souhaite démolir notre modèle social ? De Leeuw: Et c'est ce qu'il fait. Les gens qui sont pauvres, s'appauvrissent encore. Un enfant sur cinq vit dans une famille pauvre. Et je parle de la Belgique, pas du sud de l'Europe. Notre modèle social est en jeu. Mais pour De Wever et la N-VA, c'est l'afflux de réfugiés et de demandeurs d'asile qui mettent la pression sur notre modèle social. De Leeuw: Ce ne sont pas les réfugiés, mais les gouvernements eux-mêmes, le flamand et le fédéral, qui représentent le plus grand danger pour notre modèle social. Ils le détruisent, même si l'afflux de réfugiés est évidemment un problème urgent. Nous devons intégrer ces personnes sur le marché du travail le plus rapidement possible. Sur ce plan-là aussi, nous avons fourni un effort qui est passé inaperçu. Avec les employeurs, les syndicats ont fait en sorte que les candidats-réfugiés puissent travailler après quatre mois et plus après six mois. Mais manifestement, ce message est inintéressant sur le plan politico-journalistique.