L'année 2019 s'annonce sportive sur le plan politique. Et cruciale au niveau électoral. Un triple scrutin - fédéral, régional et européen - posera, fin mai prochain, des balises importantes pour l'avenir du pays et du continent. Le contexte, entre mécontentement exprimé dans la rue (gilets jaunes, syndicats, manifestants climatiques) et crise politique fédérale, est porteur de changement. Pour en prendre la mesure, une équipe de chercheurs issus de sept universités francophones et flamandes (Gand, UCLouvain, Hasselt, ULB, VUB, UNamur et Anvers) a sondé les états d'âme des votants lors des communales et provinciales d'octobre 2018. Dans quarante-six communes de Belgique, les électeurs ont été invités à reproduire leur vote sur une tablette, à la sortie de l'isoloir, puis à décrypter leurs choix en répondant à une série de questions de façon anonyme. Sur 12 637 électeurs approchés par les 228 étudiants en charge de ce sondage géant, le taux de réponse s'élève à 43,6 %, ce qui est substantiel dans de telles circonstances.
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L'année 2019 s'annonce sportive sur le plan politique. Et cruciale au niveau électoral. Un triple scrutin - fédéral, régional et européen - posera, fin mai prochain, des balises importantes pour l'avenir du pays et du continent. Le contexte, entre mécontentement exprimé dans la rue (gilets jaunes, syndicats, manifestants climatiques) et crise politique fédérale, est porteur de changement. Pour en prendre la mesure, une équipe de chercheurs issus de sept universités francophones et flamandes (Gand, UCLouvain, Hasselt, ULB, VUB, UNamur et Anvers) a sondé les états d'âme des votants lors des communales et provinciales d'octobre 2018. Dans quarante-six communes de Belgique, les électeurs ont été invités à reproduire leur vote sur une tablette, à la sortie de l'isoloir, puis à décrypter leurs choix en répondant à une série de questions de façon anonyme. Sur 12 637 électeurs approchés par les 228 étudiants en charge de ce sondage géant, le taux de réponse s'élève à 43,6 %, ce qui est substantiel dans de telles circonstances. Les résultats, révélés en exclusivité par Le Vif/L'Express et la RTBF, révèlent des tendances inquiétantes pour l'avenir du pays et de notre démocratie. " Ceux-ci confirment que la Flandre penche de plus en plus à droite et la Wallonie de plus en plus à gauche, résume Jérémy Dodeigne, politologue à l'UNamur, un des coordinateurs de l'enquête. Cela confirme l'image d'un pays coupé en deux, qui risque le blocage du système en mai 2019. Mais une autre grande tendance a de quoi inquiéter : l'électorat jeune, dans la tranche d'âge 18 - 34 ans, désavoue la démocratie et vote en grande partie blanc ou est tentée par une offre antisystème, y compris non démocratique comme le PP. C'est préoccupant, car cela démontre l'incapacité des partis traditionnels à renouveler leur électorat. Ce signal d'alerte est confirmé par d'autres indicateurs négatifs au sujet de la confiance dans nos institutions en Wallonie : c'est vrai à l'égard du gouvernement fédéral de Charles Michel, en raison de sa composition minoritaire du côté francophone, mais aussi à l'égard de toutes les institutions wallonnes, en raison des affaires. " Trois partis parviennent à capter les électeurs perdus : Ecolo et le PTB du côté francophone et la N-VA du côté flamand. " Mais plus que jamais, le comportement des électeurs est volatil, jamais les transferts de voix entre partis n'ont été aussi importants, prolonge Emilie Van Haute, politologue à l'ULB. Et au-delà du transfert attendu entre le PS et le PTB, ils ont en réalité tendance à partir dans tous les sens. " L'analyse en détails du vote pour les communales et provinciales de 2018 montre combien la " mère de toutes les élections " du 26 mai prochain va rebattre les cartes. Ecolo et le PTB, les deux partis présentés comme les grands vainqueurs francophones des élections d'octobre dernier, présentent des profils d'électeurs fort différents. " Ecolo dispose d'un électorat très diplômé, avec une forte proportion d'universitaires, très féminin et disposant de revenus moyens assez élevés, remarque Jérémy Dodeigne. Ce profil, connu, a été renforcé lors de ce scrutin. C'est tout le contraire du PTB dont les électeurs sont moins fortement éduqués, avec une proportion plus importante d'hommes et aux revenus moins importants. " Ce qui constitue une surprise, en revanche, c'est la perception des électeurs Ecolo lorsqu'ils se situent eux-mêmes sur une échelle gauche - droite : ils se positionnent en effet plus à gauche encore que leurs homologues extrémistes. Le CDH constitue l'autre surprise de cette enquête sortie des urnes. Tout d'abord, cette formation, que l'on présente souvent comme moribonde, semble avoir réussi le pari de rajeunir son électorat : avec 33 % de son électorat parmi les jeunes de 18 - 34 ans, le parti de Benoît Lutgen se situe au même niveau qu'Ecolo. " Il apparaît par ailleurs que les électeurs CDH se perçoivent comme étant au centre-droit, autant que leurs homologues flamands du CD&V, précise Emilie Van Haute. C'est sans doute le résultat du repositionnement exercé par leur président et de son choix de changer de partenaire en Wallonie, du PS au MR. Les libéraux francophones, eux, se situent plus à droite que leurs homologues flamands de l'Open VLD, pratiquement au même niveau que la N-VA. " C'est un sentiment intrigant au vu de la crise qui a fait chuter le gouvernement fédéral de Charles Michel sur la migration, à la fin de l'année dernière. Mais cela n'empêche pas qu'une perception générale se confirme au vu du positionnement des partis sur cette échelle : la Flandre file à droite, la Wallonie penche à gauche. Outre Ecolo et le CDH, les électeurs les plus jeunes sont davantage encore tentés par le vote blanc (ils représentent 37 % de ceux qui refusent de choisir), le PTB (ils représentent 29 % de son électorat), voire même la logique antisystème et radicale de droite du PP (ils représentent 40 % de son électorat même si, dans ce dernier cas, la prudence est de mise vu le caractère réduit de l'échantillon). " C'est extrêmement préoccupant car de nombreux observateurs estiment désormais que le Parti populaire a basculé dans une logique non démocratique ", relève Jérémy Dodeigne. Les vrais vainqueurs du scrutin seraient donc ce refus de voter et ce rejet des institutions émanant de la jeunesse. Comme si une ombre planait sur les scrutins à venir, avec la perspective d'une tache noire qui menace de s'étendre. D'autres enseignements peuvent être tirés. Les électeurs plus âgés se trouvent, de loin, chez DéFI, mais aussi au PS et au MR, qui peinent tous deux à retrouver des couleurs auprès des jeunes en raison de l'usure du pouvoir. Selon les enquêteurs, c'est aussi le fruit d'une certaine propension à justifier leurs mauvais résultats par un complot ourdi à leur encontre. Enfin, la fracture Nord - Sud se manifeste aussi au niveau des revenus moyens, supérieurs en Flandre. " Parmi les francophones, nous observons le revenu moyen le plus élevé parmi les électeurs des listes locales, parmi les votes blancs et chez DéFI, constatent les chercheurs. Le revenu moyen le plus bas est à trouver chez les électeurs PTB, PS et PP. " De toute évidence, si l'on en croit cette enquête, nos élus devront reconquérir les coeurs citoyens dans toutes les catégories de la population. " Le grand enseignement de cette enquête, pour la Wallonie et pour Bruxelles, c'est la confirmation du transfert de voix que tout le monde attendait entre le PS et le PTB, souligne Jérémy Dodeigne. Le PTB s'affirme définitivement comme une force politique nouvelle, à la gauche de la gauche. " L'enquête interuniversitaire compare les votes émis par les électeurs sondés aux législatives de 2014 et aux provinciales de 2018 - c'est le scrutin le plus similaire parce qu'il n'est pas biaisé par l'impact des personnalités locales. Si le PS a conservé 66,8 % des électeurs d'un scrutin à l'autre, il a cédé une proportion importante de ses voix au PTB : 15 % ! C'est le chiffre le plus important. Notons toutefois que le PS limite les dégâts en reprenant dans le même temps 9,7 % des voix au PTB. Deux autres transferts de voix ne manquent toutefois pas d'attirer l'attention. Tout d'abord, le MR perd des voix tous azimuts, mais il cède surtout 13,3 % de son électorat au PS (pour ne récupérer en retour que 4,5 % des voix PS). Le CDH, lui, laisse glisser 10,7 % de ses électeurs vers le PS (tout en ne reprenant en retour que 1,6 % des voix PS). " En général, il y a eu davantage de transferts de voix lors de ce scrutin que lors des élections précédentes, pointe Emilie Van Haute, qui a coordonné ce volet de l'enquête. Les défections de voix du MR sont quasiment généralisées (7,7 % au CDH, 7,2 % à DéFI, 8,3 % à Ecolo, mais 1,1 % seulement au PTB), sans doute en raison de sa situation au gouvernement fédéral, dont on voit par ailleurs le peu de soutien qu'il reçoit du côté francophone. Mais il est loin d'être le seul à perdre des électeurs. Le phénomène est généralisé. Ecolo en profite. Sa progression montre aussi que, désormais, les électeurs peuvent changer leur vote dans toutes les directions. Les écologistes, qui avaient fortement chuté en 2014, reprennent des couleurs grâce à des voix émanant du CDH (8,3 %), du MR (8,3 %), du PS (6,1 %), du PTB (5,6 %) et surtout des votes blancs (16,7 %) - ce qui laisse à penser qu'Ecolo séduit les déçus de la politique et que la stratégie prônée par certains libéraux et socialistes de chasser sur les terres d'Ecolo n'est pas sans fondements. " La loyauté des électeurs écologistes est plus grande que par le passé, poursuit la politologue de l'ULB : 66,9 % de ses électeurs ont maintenu leur vote entre les fédérales de 2014 et les provinciales d'octobre 2018. Mais le parti pour lequel la loyauté est la plus grande est, de façon surprenante, le PTB avec 73,6 %, devant le PS avec 66,8 %. " Les chercheurs insistent : plusieurs indicateurs montrent que le PTB s'installe durablement dans le paysage politique wallon. Avec Ecolo, c'est le parti qui est susceptible d'empêcher les électeurs de déserter la politique. Cela va renforcer un débat qui grandit du côté francophone : le PTB n'est-il pas, à l'instar du PP, un parti qui rejette fondamentalement les codes de la démocratie ? En Flandre, la position de la N-VA, leader incontesté du marché capte l'attention. " C'est le parti qui a le plus faible taux de loyauté avec à peine 66,5 % d'électeurs qui lui ont été fidèles, constate Emilie Van Haute. Cela peut s'expliquer en partie par le fait que le parti nationaliste vient de très haut. " L'enquête montre que la N-VA perd des voix de tous côtés. Au Vlaams Belang en premier lieu, avec 7,9 %. Mais elle perd aussi des voix de façon substantielle en direction de Groen (6,9 %), du CD&V (6,7 %) et de l'Open VLD (5,8 %). Si elle grignote en retour de façon plus importante l'électorat social-chrétien (7,1 %), la formation de Bart De Wever doit surtout son salut à sa capacité à capter les votes blancs (13,4 %). " Toutes ces données laissent à penser que la stratégie adoptée par la N-VA depuis les communales, consistant à tout faire pour regagner l'électorat du Vlaams Belang, n'est pas la plus adéquate ", déclare la politologue. L'égalité de représentation entre les hommes et les femmes en politique reste un combat à mener. Des mesures législatives ont été prises pour l'encourager du côté francophone et lorsque l'on interroge les électeurs à ce sujet, ils confirment le bien-fondé de ce choix. " Les répondants estiment en moyenne que l'égalité entre les hommes et les femmes en politique est relativement importante, constatent les chercheurs. Lorsqu'on demande aux électeurs de se positionner sur une échelle de 0 à 10, ils indiquent en moyenne un score de 7,4. " Il existe une différence de sensibilité entre Nord et Sud : les francophones sont davantage concernés que leurs homologues flamands et donnent en moyenne 7,7 à cet enjeu contre 7,1. Par contre, et ce n'est pas une surprise, la question de la migration polarise davantage l'opinion publique. Les citoyens d'origine immigrée doivent-ils être représentés en politique ? " Les électeurs belges sont partagés, analysent les universitaires. Sur une échelle allant de 0 à 10, ils donnent en moyenne un score de 5,8 à l'importance de cet enjeu. " Les francophones y sont plus favorables que les Flamands - 5,9 contre 5,6 - mais leur opinion est bien plus polarisée : 12,3 % des francophones ne veulent pas de candidat d'origine immigrée, contre seulement 8 % de Flamands dans ce cas. L'importance conjuguée du vote blanc et de l'abstention en témoigne : en dépit du caractère obligatoire du vote en Belgique, un électeur sur cinq n'a pas souhaité émettre un choix pour un parti, le 14 octobre dernier. Ce désaveu, on l'a dit, émane en grande partie de la jeunesse. Ce n'est d'ailleurs pas le seul signal d'alerte qui ressort de cette enquête réalisée à la sortie des urnes. " Les chiffres concernant le degré de satisfaction à l'égard du fonctionnement de la démocratie au niveau de la commune montrent également que les plus jeunes électeurs (18 - 34 ans) sont significativement moins satisfaits que les catégories plus âgées, devant les 35 -44 ans ", note Jérémy Dodeigne. Le profil type du citoyen satisfait au sujet de ses édiles locaux ? C'est " plutôt un homme, relativement âgé, avec un diplôme du supérieur (non-universitaire), qui vit dans sa commune depuis plus de six ans, et qui se positionne plutôt au centre-droit. " Avec une moyenne de 6,1/10, la confiance dans l'institution communale est, en outre, largement plus élevée que celle exprimée au gouvernement régional (5,1/10) et au gouvernement fédéral (4,8/10). " Dans ce dernier cas, on atteint un niveau de défiance très préoccupant, juge le politologue de l'UNamur. C'est surtout le cas en Wallonie où le gouvernement Michel atteignait, avant la crise de fin d'année, un niveau de confiance moyen de seulement 3,9/10. C'est vraiment très bas, comparé au 5,2/10 de la Flandre. " L'impact de la formation d'un gouvernement fédéral largement minoritaire du côté francophone a laissé des traces profondes dans la perception démocratique francophone. " Ce sentiment est surtout exprimé parmi ceux qui votent blanc, pour le PP ou le PTB, précise encore le politologue. Dans leurs rangs, on n'est pas loin de rejeter purement et simplement nos institutions. " Ce sont, sans surprise, les partisans des partis traditionnels qui restent le plus satisfaits au sujet de nos institutions. De façon plus large, les enquêteurs soulignent que le niveau de confiance en la démocratie est nettement plus bas du côté francophone que du côté flamand. Alors que le gouvernement flamand de Geert Bourgeois (N-VA) obtient un taux de confiance de 5,3/10, il chute à 5,1/10 pour le gouvernement bruxellois de Rudi Vervoort (PS) et à 4,6/10 pour le gouvernement wallon de Willy Borsus (MR). Tandis que la confiance moyenne dans le collège communal s'élève à 6,4/10 en Flandre, elle n'est que de 5,5/10 en Wallonie. " Systématiquement, la Région wallonne est en décrochage, conclut Jérémy Dodeigne. Cela montre l'impact des scandales à répétition au sud du pays. Il n'est pas encore trop tard, mais les partis traditionnels doivent réagir et cesser d'invoquer en permanence un complot médiatique à leur encontre. Cette défiance est peut-être encore le fruit d'un va-et-vient classique en démocratie, où l'opposition a pour mission de s'opposer. Mais nos dirigeants doivent venir avec des propositions concrètes pour éviter que ce désaveu ne s'aggrave encore. " L'état de notre démocratie avait provoqué une réflexion de fond au carrefour des années 1990 - 2000, sous la pression de la montée du Vlaams Belang. Peut-être est-il venu le temps d'en mener une nouvelle.