Stoïque au perchoir, avec vue imprenable sur l'hémicycle parlementaire, il a fait le gros dos sous l'orage. Le savon le plus assassin lui a été passé par Hendrik Vuye, un ex-coreligionnaire fraîchement passé d'élu N-VA de la majorité à député indépendant de l'opposition : " Je trouve honteux que le président de la Chambre, qui a une expérience dans l'univers télévisuel, rende, comme par hasard, la parole au Premier ministre à 19 heures. Ce président est manifestement celui du gouvernement. "
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Stoïque au perchoir, avec vue imprenable sur l'hémicycle parlementaire, il a fait le gros dos sous l'orage. Le savon le plus assassin lui a été passé par Hendrik Vuye, un ex-coreligionnaire fraîchement passé d'élu N-VA de la majorité à député indépendant de l'opposition : " Je trouve honteux que le président de la Chambre, qui a une expérience dans l'univers télévisuel, rende, comme par hasard, la parole au Premier ministre à 19 heures. Ce président est manifestement celui du gouvernement. " Même pas mal. Siegfried Bracke (N-VA) a laissé dire. L'essentiel était acquis. Top chrono, ce 17 octobre en séance plénière, Charles Michel (MR) a pu s'accaparer la tribune de la Chambre pour un plaidoyer pro domo à l'heure des journaux télévisés. Au nez et à la barbe des " Petit Poucet " de l'opposition (DéFI, PTB-Go, PP, indépendants) tenus pour quantité négligeable. Sous le regard complaisant de l'ex-journaliste de la VRT à la barre présidentielle. Le règlement est fait pour s'en servir, surtout s'il s'agit d'accéder sans sourciller au droit du Premier ministre de prendre la parole lorsqu'il le décide. Foi de connaisseur : " Guy Verhofstadt n'agissait pas autrement lorsqu'il était Premier ministre ", commente Herman De Croo, (Open VLD), huit ans de présidence de la Chambre entre juillet 1999 et juillet 2007. Reste le manque de fair-play, le moment de honte vite passé. Siegfried Bracke s'en remettra. Le N-VA en a vu d'autres. Pour son baptême du feu sous l'ère de la suédoise (N-VA - MR - Open VLD - CD&V) à l'automne 2014, Monsieur le président avait bien tangué au perchoir lorsque les accès de copinage des ministres N-VA Jan Jambon et Theo Francken avec l'extrême-droite flamingante ont électrisé l'opposition parlementaire francophone. Présider la Chambre n'aurait donc rien d'une bonne planque. " Le président doit assurer que le Parlement puisse remplir correctement sa fonction de contrôle du gouvernement ", rappelle le constitutionnaliste Marc Uyttendaele (ULB). Excellente raison pour une majorité de ne jamais céder le poste à l'opposition : son attribution relève du partage des portefeuilles ministériels entre partenaires d'une future coalition gouvernementale. " Tant la désignation que le statut et les conditions que l'on attend d'un bon président baignent dans le flou. La fonction est à certains égards ambiguë ", abonde le constitutionnaliste Marc Verdussen (UCL). Ambiguë mais influente. Sous ses faux airs de voie de garage pour briscards à recaser, le fauteuil présidentiel revêt une réelle importance stratégique. " La preuve, c'est que la N-VA a fini par l'obtenir ", signale André Flahaut (PS), quatre ans au perchoir entre juillet 2010 et juillet 2014. Il s'agit bien plus que de veiller à répartir équitablement les temps de parole entre majorité et opposition et à maintenir l'harmonie dans les débats. Décrocher la timbale, c'est être mis au parfum des grandes manoeuvres qui se jouent dans la coulisse, " connaître l'agenda des travaux et avoir ainsi toujours deux coups d'avance ", complète André Flahaut. Le tout en bonne intelligence avec le " partenaire " gouvernemental. Drôle d'arbitre, suspecté de faire invariablement rouler la balle vers le camp du plus fort. Herman De Croo recadre : " La présidence est politique. Elle appartient à la majorité mais le président ne doit jamais en être l'esclave. " Le loyal serviteur, au minimum. Assez capé et rusé pour pouvoir se hisser au-dessus de la mêlée, sans jamais oublier de quels rangs il est issu. L'art se maîtrise avec subtilité. Un bon président doit penser à tout. A soulager un ministre un peu trop malmené. Mars 2012, Elio Di Rupo, Premier socialiste, se fait trop allumer à son goût par l'opposition. " Monsieur le président, j'aimerais prendre la parole ! Certaines affirmations sont insupportables. " Bon prince, le président socialiste Flahaut fermera exceptionnellement les yeux : " Le règlement ne prévoit pas de prise de parole au-delà de la réplique. Mais étant donné que le sujet intéresse de nombreuses personnes... " Il peut être judicieux de temporiser sur une question qui dérange au sein du gouvernement. Mai 2013, l'opposition N-VA s'empare d'un carrousel controversé de nominations dans les entreprises publiques. Le Premier ministre Di Rupo à l'étranger, la querelle en séance s'éternise sur l'identité du vice-Premier qui sera mis sur le gril. Jan Jambon (N-VA) flaire l'embrouille, couverte par la présidence : " Le gouvernement a des avis tellement divergents sur cette question qu'il faut éviter à tout prix que ce débat se tienne à une heure de grande audience. La discussion sera reléguée au second plan, à la fin de l'heure des questions. " André Flahaut rappelle la règle : " Nous n'avons pas à nous occuper de la façon dont le gouvernement désigne les remplaçants du Premier ministre. C'est la séparation des pouvoirs. " Vraiment ? Il peut être sage de faire obstruction à la publication d'une convention sensible en matière nucléaire, comme celle passée entre le gouvernement et Electrabel. Juillet 2015, l'opposition très remontée adjure Siegfried Bracke d'oser la transparence démocratique. Le président tranche : c'est non, car juridiquement déconseillé. " J'ai voulu éviter que le contribuable ait à payer une note de plusieurs millions d'euros, tout ça au nom de l'un ou l'autre principe enivrant (sic). " Le gouvernement respire. Surtout, ne rien céder sur l'essentiel. Mai 2012, l'opposition N-VA réclame que la scission du BHV judiciaire et le droit de vote des Belges à l'étranger soient examinés en commissions de la justice et de l'intérieur, présidées par ses députés. Demande rejetée. André Flahaut objecte : les matières liées aux réformes institutionnelles se traitent en commission de réforme des institutions, que préside de plein droit le... président de la Chambre. Donc, lui. C'est pas du jeu ? Si. Le président a pour Bible le règlement, fait pour être interprété. Il peut couper le micro au réfractaire à ses injonctions. Il dispose de prérogatives insoupçonnées : ainsi cette faculté de jouer la montre à sa guise en sollicitant le Conseil d'Etat pour avis, ce qui peut opportunément reporter d'un mois l'examen d'un projet délicat. Il a surtout pour lui la loi du nombre. " Il n'a aucune angoisse à se faire tant qu'il est soutenu par la majorité. Et ce, même s'il n'incarne pas l'assemblée qu'il préside avec la noblesse souhaitée ", observe Marc Uyttendaele. Le reste est " affaire de conscience ". Ceux qui émergent sont ceux qui savent forcer le respect dans les deux camps. Le jugement des pairs est un précieux indice de (contre-) performance. Le PS André Flahaut en a souri dans sa moustache en entendant le N-VA Jan Jambon, chef du plus important groupe de l'opposition, le complimenter : " En tant qu'opposition, nous avons rarement à nous plaindre de ne pas obtenir ce que nous souhaitons. Je souhaiterais expressément vous en remercier. " Cheffe de file de l'opposition, Laurette Onkelinx (PS) n'a toujours pas rendu la pareille à Siegfried Bracke... Francis Delpérée, député de l'opposition CDH, s'en charge : " La présidence de Siegfried Bracke ne me paraît pas jusqu'ici entachée d'anomalies flagrantes ni de particratie. " En bord de Meuse, un autre président goûte sans modération aux délices du perchoir. André Antoine (CDH) a rendez-vous avec l'histoire et ne se ménage pas pour que ça se sache. La saga du Ceta, il en a fait, non sans raison, l'un des plus hauts faits d'armes de son parlement de Wallonie. Lui, il s'est mitonné un brevet de héros de la résistance sudiste, en tandem avec Paul Magnette (PS), le chef du pouvoir exécutif qui l'associait étroitement aux négociations et a salué " son implication très directe dans les débats ". Comme on félicite le douzième homme d'une équipe. " Le président porte la parole au nom du parlement wallon et conformément à son voeu ", indique le site Internet de l'assemblée. André Antoine s'exécute avec un zèle tout particulier. L'hyperprésident a vampirisé " cet exercice inédit de démocratie en direct ", s'est répandu à la radio, s'est pointé sur le plateau télé d'une émission politique dominicale, tweetait sur le combat en cours de " la démocratie contre la technocratie ", et a fait oublier au passage que son parti possède un chef de groupe nommé Dimitri Fourny. Il a mélangé allègrement les genres : le député CDH, ardent militant de la majorité PS-CDH, et le président censé incarner avec retenue une assemblée peuplée d'élus qui ne partagent pas tous sa cause. Les libéraux se sentaient bien seuls dans cet océan de résistants. Son ardeur à en découdre fait certes plaisir à voir. Ecolo n'a pas eu à s'en plaindre en trouvant auprès d'André Antoine une écoute favorable au cri d'alarme lancé par les verts face au Ceta. " Un président proactif : pas d'objection à cela ", déclare Stéphane Hazée, chef de groupe. La posture devient moins orthodoxe quand " André Antoine devient le porte-parole de la cause elle-même et se met en difficulté dans son rôle d'être le président de tous. C'est curieux et problématique. " En prenant ses fonctions à l'été 2014, André Antoine avait prévenu : " Je serai un président politique, pas un magistrat ou un prépensionné. " Il tient promesse au-delà de toutes les prévisions. Il ulcère l'opposition MR au-delà de toutes proportions. " Utiliser la fonction présidentielle pour être le porte-parole du CDH est proprement scandaleux. André Antoine devient un Etat dans l'Etat. Il engage seul le parlement en annonçant dans les médias des décisions qui n'ont même pas été débattues en séance ", s'emporte Pierre-Yves Jeholet, chef de groupe. Son coreligionnaire Jean-Luc Crucke ne décolère pas : " Jamais je n'avais encore vu un président d'assemblée s'ériger ainsi en chef de meute. A mes yeux, il n'est plus président de parlement. Ras-le-bol ! " Les libéraux alignent les chefs d'accusation pour alimenter un procès en confiscation de la fonction présidentielle : " André Antoine s'est autoproclamé président de la commission du renouveau démocratique pour ensuite lui mettre des bâtons dans les roues. Ce président se permet tout, même d'utiliser l'argent du parlement à sa guise. Il dispose de cinq équivalents temps plein de niveau 1 : du jamais-vu. " Et contrairement aux usages, il ne prend même pas la peine de se faire remplacer à la présidence lorsqu'il met son grain de sel dans un débat en commission. Sans aller encore jusqu'à se rappeler à l'ordre en cas de temps de parole épuisé... Bref, André Antoine s'autorise tout ce qu'un président de la Chambre n'oserait se permettre, sous peine de s'exposer à quelques ennuis. " A côté de lui, Siegfried Bracke est un enfant de choeur ", fulmine l'opposition MR à Namur. " La plus grande focalisation médiatique sur la Chambre et la dimension linguistique de sa composition y engendrent un surcroît d'équilibre à atteindre ", relève Pascal Delwit, politologue à l'ULB. André Antoine en fait beaucoup. Trop ? " Sans en faire une question de personne ", le constitutionnaliste Christian Behrendt (Ulg) rappelle la règle à éviter de transgresser : " Il me paraît sage, indiqué, qu'un président s'abstienne de prises de position unilatérales, publiques et médiatisées, sur un sujet controversé. " Président ou militant : il faudrait donc choisir. Pas d'accord, rétorque José Happart (PS), au perchoir du parlement wallon entre 2004 et 2009 : " Un président n'est pas un asexué parlementaire. Libre à lui de s'exprimer sur un sujet qui lui tient à coeur. " Tant qu'à faire, pourquoi ne pas laisser à un élu issu de l'opposition l'occasion de faire ses preuves au perchoir ? Les constitutionnalistes Uyttendaele et Verdussen ne jugent pas la piste totalement saugrenue. Non merci, dit le biotope politique. André Flahaut cale net : " Sympathique mais politiquement irréaliste. Un président à la merci de la majorité rendrait le système ingouvernable. " Fausse bonne idée, appuie Francis Delpérée : " La majorité est à la fois au gouvernement et au Parlement. Elle ne serait pas idiote au point de se tirer une balle dans le pied. " Le cas de figure s'est vérifié, fugacement. 16 mai 2012, séance plénière, André Flahaut confie brièvement les clés du perchoir au vice-président de l'assemblée, le N-VA Ben Weyts, dans l'opposition. Son coreligionnaire Theo Francken tient justement le crachoir et la discussion qui ronronnait sur le volet asile de l'ajustement budgétaire de l'équipe Di Rupo s'emballe subitement. Au nom du PS, Rachid Madrane s'alarme : " Monsieur le président, tout va à vau-l'eau ! On assiste à un truc incroyable ! Voilà un député qui lit sa question d'actualité. Je vous demande de remettre un peu d'ordre dans la façon de travailler ! " Un seul être vous manque au perchoir et la majorité est désemparée.