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Faute de sondage réalisé sous l'emprise de la crise, supputer les états d'âme de l'électeur qui sommeille en chaque (dé)confiné relève du parfait saut dans l'inconnu. Le politologue Pascal Delwit (ULB) nous livre un très prudent ressenti. En gardant bien ceci à l'esprit : " Dans une crise telle que nous la vivons, la notion de temporalité est extrêmement importante. " A savoir : " La dynamique d'un scrutin en juin produirait des résultats très différents de la dynamique d'élections en automne. " Avec ce virus qui persiste à jouer des mauvais tours, l'enjeu crucial aujourd'hui ne le sera plus forcément demain. Bart Maddens, politologue à la KULeuven, ne tient pas un autre langage dans un vibrant plaidoyer pour redistribuer prématurément les cartes du jeu politique : " La crise du coronavirus peut mener à un grand changement de paradigme politique. " Qui en sortiraient vainqueurs et vaincus ? Gros suspense tant les sautes d'humeur de l'électeur pourraient faire et défaire des popularités lorsque le choc d'une crise économique et sociale aura chassé le traumatisme de la crise sanitaire. A ce propos, Pascal Delwit rappelle cet enseignement du passé : " On est parfois surpris par une forme de décalage entre l'ampleur d'une crise qui frappe les esprits et sa traduction politique dans les urnes. Le scrutin de 1932 qui s'est déroulé dans le contexte de la crise économique de 1929 a eu pour thématique de campagne un clivage philosophique, une tension entre écoles catholique et officielle. L'agenda dicté par la crise ne s'imposera qu'au scrutin de 1936. " Effet retard à méditer par la gauche. Qui retrouve des couleurs alors qu'émerge une aspiration à un monde plus juste et plus solidaire, qu'on se reprend à chérir la sécurité sociale et qu'on se laisserait bien tenter par un impôt sur la fortune pour faire payer cette satanée crise aux riches. Pascal Delwit recadre : " Dans l'absolu, le terrain est très favorable à la gauche et à son discours sur l'importance de la puissance publique tandis que le credo néolibéral est sévèrement remis en question. Mais là encore, prudence, il n'existe pas d'effet mécanique direct entre un discours et sa traduction dans le comportement électoral. Encore faut-il que les acteurs de gauche, très ébranlés eux aussi, parviennent à concrétiser ce créneau qui leur est avantageux. " Et à sortir indemnes d'un scénario privilégié par le politologue de l'ULB : un vote sanction émis contre les acteurs politiques, singulièrement du gouvernement fédéral, pour une gestion jugée trop peu professionnelle de la crise, doublé d'un renforcement des tendances du dernier scrutin de mai 2019 qui avait été favorable au Vlaams Belang et au PVDA en Flandre, à la gauche radicale du PTB au sud du pays. Avec, pour corser l'affaire, ce facteur relevé par Bart Maddens : " Les partis défenseurs de la souveraineté de l'Etat nation pourraient sortir renforcés de la crise. L'importance et la nécessité de frontières nationales n'a jamais été aussi claire. " A moins que, reprend Pascal Delwit, " le destin même de la Belgique ne soit posé et qu'une dramatisation sur l'avenir du pays conduise à un recentrage de l'électorat francophone sur le PS et en Flandre sur la N-VA ". Sorti des urgences, le pays comateux subirait dans les urnes un délicat check-up. Quitte ou double : " Cela pourrait aller de "la Belgique dans l'ensemble ne s'en est pas mal tirée" à "jamais la faillite de la Belgique n'a paru plus évidente" ", observe Bart Maddens selon qui, à ce jeu-là, même le Vlaams Belang ne serait plus sûr de créer la rupture. C'est dire la glorieuse incertitude d'un passage sur le billard électoral.