"Emmanuel André: confinement. Yves Coppieters: confinement. Marc Van Ranst: confinement. Marius Gilbert: confinement. Erika Vlieghe: confinement. Alexander De Croo: on ferme Walibi!" C'était le 23 octobre, le gouvernement fédéral venait d'annoncer quelques mesures supplémentaires pour lutter contre la deuxième vague du coronavirus, mais pas (encore) le lockdown que beaucoup d'observateurs attendaient. Ce vendredi-là, Lefranc Matombé publie sa réalisation sur sa page Facebook comme il en diffuse coutumièrement plusieurs par jour. Mais celle-ci récolte bien davantage de réactions que les quelques dizaines habituelles: plus de 800 likes, 226 commentaires et près de 11.800 partages. Sans oublier un plagiat, en Flandre, qu'il ne manquera pas de repérer.
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"Emmanuel André: confinement. Yves Coppieters: confinement. Marc Van Ranst: confinement. Marius Gilbert: confinement. Erika Vlieghe: confinement. Alexander De Croo: on ferme Walibi!" C'était le 23 octobre, le gouvernement fédéral venait d'annoncer quelques mesures supplémentaires pour lutter contre la deuxième vague du coronavirus, mais pas (encore) le lockdown que beaucoup d'observateurs attendaient. Ce vendredi-là, Lefranc Matombé publie sa réalisation sur sa page Facebook comme il en diffuse coutumièrement plusieurs par jour. Mais celle-ci récolte bien davantage de réactions que les quelques dizaines habituelles: plus de 800 likes, 226 commentaires et près de 11.800 partages. Sans oublier un plagiat, en Flandre, qu'il ne manquera pas de repérer. Assurément l'un des plus gros succès de ce serial publicateur qui se définit, sur Twitter, comme "un honnête citoyen" qui "laisse divaguer son esprit durant ses voyages en transport en commun". Un anonyme qui entend bien le rester: contacté dans le cadre de la préparation de cet article, il avait dans un premier temps accepté de répondre à une interview à condition que son nom ne soit pas diffusé, puis n'avait finalement plus donné suite. Lefranc Matombé fait partie du - petit - monde des créateurs de montages. Des amuseurs 2.0, des satiristes du virtuel, des humoristes des réseaux sociaux. De nouveaux caricaturistes, qui ont remplacé les dessins par des gifs (images animées) et des mèmes (images virales détournées au gré de l'actualité). Leurs oeuvres (pas toujours signées) leur échappent parfois, reprises sur telle page, dans telle story, sans nécessairement faire mention de l'auteur, suscitant le sentiment que ce genre de publications pleuvent sur le Net tels des postillons non réfrénés par un masque buccal. En théorie, quiconque est capable de sommairement manier Photoshop peut s'y adonner, mais en pratique, les montages qui tournent le mieux sur Facebook et compagnie doivent leur paternité à quelques noms seulement."Juste un délit de sale gueule" En Belgique francophone, le plus populaire d'entre eux est sans doute Coucou Charles. Graphiste de profession (lui aussi préfère conserver son anonymat), son compte dénombre environ 50.000 abonnés et touche chaque mois entre un million et un million et demi de personnes, pour 500.000 interactions en moyenne. "J'ai commencé vers 2015, d'abord sur mon compte privé, raconte-t-il. C'était juste un moyen de me déchaîner." Son passe-temps prend une autre ampleur lorsqu'au beau milieu de la suédoise, il crée un gif dénonçant la politique migratoire de Theo Francken qui sera abondamment repris, jusqu'en France. On le présente alors comme un activiste, un militant, un défenseur des droits de l'homme... alors qu'il n'a "absolument pas de volonté politique". "Si ce sont souvent les mêmes qui reviennent sur ma page, c'est parce qu'ils sont au pouvoir et qu'il y a de la matière les concernant, justifie-t-il. Apolitique, on ne peut pas l'être... mais je suis "apartisan"!"C'est à partir de l'épisode Francken qu'il se met à signer ses créations, lassé d'être repris partout, y compris par des médias, sans être cité. "Coucou Charles", comme Charles Michel, parce qu'il était alors omniprésent Premier ministre et, surtout, qu'il avait "une drôle de tête, rigolote, c'était juste un délit de sale gueule. Ce n'est qu'après que j'ai commencé à m'intéresser au fond. Avec la portée de la diffusion, les gens demandent un minimum de pertinence, j'ai été obligé de ramener un peu de vérité dans mon absurde. Le gratuit, tout le temps, ça lasse". Au-delà du MR, Maggie De Block, Elio Di Rupo, Paul Magnette ou Raoul Hedebouw y passent régulièrement aussi. Tout comme Yves Van Laethem, porte-parole interfédéral Covid-19 et vedette de plusieurs réalisations récentes. Toutes accomplies en quelques minutes, le temps d'une clope ou d'une pause de midi. Le plus léché, le plus techniquement élaboré, il le réserve aux quelques posters, auto-collants ou cartes qu'il met en vente dans sa boutique en ligne. Son activité sur les réseaux sociaux ne produit pas de revenus. "Si je pouvais gagner ma vie en me défoulant, ce serait l'idéal!" Un hobby. Certes, chronophage, mais un simple hobby. Comme pour Manuel Di Pietrantonio, ancien journaliste reconverti dans la communication, qui publie aussi régulièrement des montages sur Facebook et Twitter. "Mais moi, je suis un gagne-petit, comparé à d'autres, je n'ai pas une grande audience", sourit-il. De par son premier métier, il a conservé un attrait pour l'info. "Un côté commentateur de l'actualité, brosse-t-il. Mais comme je n'ai aucun talent de dessinateur, voilà, c'est via les montages. Je suis toujours très content quand l'un d'eux marche, mais ce n'est pas le but premier. Si je le fais, c'est d'abord pour me faire rire." Pierre Scheurette a, lui aussi, un passé de journaliste, essentiellement pour le magazine Moustique. "Mais ce feu de vouloir ramener de l'info, je ne l'avais pas ardemment, décrit-il. Je préfère commenter l'actu avec humour, ironie, satire. En fait, je suis un caricaturiste qui ne sait pas dessiner." Chroniqueur en radio, coauteur de l'humoriste Alex Vizorek, les montages Web ne sont qu'un de ses moyens d'expression, dont une partie est publiée dans Moustique. "J'adopte les mêmes réflexes que ceux de la caricature de presse, poursuit-il. La même angoisse de la page blanche, du renouvellement. Aussi la même éthique, de traiter tous les partis de la même manière. Mais il faut bien avouer que c'est plus compliqué de faire des blagues sur Ecolo ou DéFI! Pour moi, c'est important de garder cette déontologie journalistique. Que pour qui je vote ne transparaisse pas dans ce que je fais." Comme Coucou Charles et Manuel Di Pietrantonio, Pierre Scheurette entend donc d'abord divertir. Sans militantisme, sans récrimination, ce qui les différencie de Lefranc Matombé, qui appelle régulièrement à la démission de tel ou tel élu (la ministre de l'Education Caroline Désir est sa cible privilégiée) et donne son avis sur les décisions politiques (en particulier en matière d'enseignement). "Je suis un citoyen belge, papa qui veut que son enfant vive à l'école de la manière la plus sereine possible", avait-il répondu sur Twitter à ceux qui l'accusaient de harcèlement. Mais qu'elles soient récréatives ou revendicatrices, leurs publications parviennent souvent à capter l'opinion du moment. "Un indicateur de l'indignation", glisse Manuel Di Pietrantonio. Tel Lefranc Matombé et le reconfinement, qui deviendra une réalité la semaine suivante. Leurs montages peuvent également contribuer à fixer l'image publique d'un édile. Charles Michel en "monsieur patate", son frère Mathieu Michel, nouveau secrétaire d'Etat à la digitalisation, en inculte numérique, Georges-Louis Bouchez en égocentrique tatoué... "J'ignore si l'humour peut avoir cette portée, réfléchit Coucou Charles. Mais c'est vrai que Les Guignols, sur Canal +, en leur temps, ont pu avoir cet effet, par exemple en faisant passer Jacques Chirac pour un gars sympa." "Ça reste de la caricature: l'exagération d'un trait. Ceux qui agitent le plus l'actu sont ceux qui agitent le plus l'inspiration", enchaîne Manuel Di Pietrantonio. Qui constate que ces images virtuelles permettent à certains de s'informer. "Parfois, certains commentent "mais non? ? ! !", ce qui démontre bien que le factuel n'était pas connu." "Il arrive que des gens me disent: "avant, je ne m'intéressais pas à l'actu. Grâce à vous, je comprends tout", confirme Coucou Charles. D'autres réagissent au premier degré, parce qu'ils n'ont pas compris la blague, ou crient à la fake news." Quant aux politiques égratignés, le plus souvent, ils s'abstiennent de tout commentaire. Parfois, ils likent les posts qui les concernent, par autodérision. Rares sont ceux qui réagissent. Georges-Louis Bouchez avait envoyé une vidéo à Coucou Charles, dans laquelle il finissait par demander pourquoi, depuis qu'il était président du MR, la page n'avait pas été renommée en Coucou Georges. Réponse: "Parce que t'es pas Premier ministre". Bam. Tom Van Grieken, président du Vlaams Belang, partage à l'occasion les publications de Coucou Charles (ce qu'il apprécie fort moyennement). Mais, surtout, certains partis se réapproprient ce mode d'expression comme moyen de communication politique. "Ils s'en emparent, car ce sont des codes efficaces, qui parlent aux gens", observe Pierre Scheurette. "Comme ils reprennent les hashtags et les émojis. C'est le langage actuel", complète Manuel Di Pietrantonio. Le Vlaams Belang l'a sans doute le mieux compris, lui qui partage régulièrement ce type d'images réalisées par d'autres ou fabriquées en interne. Côté francophone, le PTB et Ecolo tentent parfois les mèmes et les détournements. Tous les partis se mettent aux montages, mais alors sans dimension humoristique. Et pendant ce temps-là, certains élus continuent à publier des photos d'inaugurations et de participations à des soupers boudin-compote...