L'histoire commence par la visite à une vieille tante, Yvonne Focquet, 91 ans, religieuse de son état. Bernard Focquet est son neveu, rare ingénieur dans une famille de médecins. Martine Jones, sa femme, est traductrice. Ils n'ont pas d'enfants, mais ont reçu en dépôt familial les archives des grands-parents Focquet-Matthys qu'ils se sont mis à explorer et restaurer avec passion, surtout les photos, inédites. Ce jour d'août 2014, Yvonne se baisse lentement, prend une grande boîte en carton et l'ouvre avec précaution : s'y trouve la correspondance de ses parents depuis leur rencontre sur le front de l'Yser jusqu'à la mort de son père, en 1941. Le début d'une aventure éditoriale.
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L'histoire commence par la visite à une vieille tante, Yvonne Focquet, 91 ans, religieuse de son état. Bernard Focquet est son neveu, rare ingénieur dans une famille de médecins. Martine Jones, sa femme, est traductrice. Ils n'ont pas d'enfants, mais ont reçu en dépôt familial les archives des grands-parents Focquet-Matthys qu'ils se sont mis à explorer et restaurer avec passion, surtout les photos, inédites. Ce jour d'août 2014, Yvonne se baisse lentement, prend une grande boîte en carton et l'ouvre avec précaution : s'y trouve la correspondance de ses parents depuis leur rencontre sur le front de l'Yser jusqu'à la mort de son père, en 1941. Le début d'une aventure éditoriale. D'abord destiné à un cercle familial, 1914-1918. Coin d'azur sur le front de l'Yser (1), a pour but, sans faire la morale, de transmettre des valeurs. Celles-ci ont pour noms : courage, honneur, sens du devoir, discrétion, respect des autres, tolérance. La leçon, c'est Robert Legros, professeur de philosophie (Caen, ULB) et ami du couple, qui la donne en préface : " Un lion ne témoigne pas de sa dignité d'être un lion ou d'un renoncement à son caractère de lion. Il en est ainsi de n'importe quel animal sauf de l'homme, qui peut se montrer humain ou inhumain. " Agé de 27 ans au début du conflit, Robert Focquet est médecin de bataillon au 5e régiment de ligne de la 2e division d'armée belge, dès le 4 août 1914. Il rejoint ensuite l'équipe du docteur Paul Derache, le chef du service de santé de l'armée belge, qui a dessiné l'hôpital chirurgical de Beveren-sur-Yser, qualifié de " merveille militaire " par le roi AlbertIer. La Bruxelloise Laura Matthys fait partie de la première fournée d'infirmières laïques formées par Edith Cavell, héroïne britannique fusillée par les Allemands en 1915, à Schaerbeek, pour avoir permis l'évasion de centaines de soldats alliés. Alors qu'elle n'a pas 20 ans, Laura quitte l'ambulance du palais royal pour rejoindre clandestinement, près d'Adinkerque, l'hôpital militaire belge de Cabour (France), qui soigne les grands blessés. Elle n'a pas été choisie par hasard. Son sang-froid et son courage illustrent l'enseignement d'Edith Cavell, qui préconisait la discipline, la douceur et de ne point s'attacher à ses patients. Robert est militaire de carrière, Liégeois, aîné d'une famille nombreuse, blagueur et protecteur. Le jeune médecin est intrigué par cette infirmière " assez fière, plus distante encore que les autres, et quelque peu mystérieuse ". Elle, brune, le visage bien dessiné, est Anglaise par sa mère. Quatre mois après avoir brisé la glace (elle lui emprunte son appareil photo... pour le photographier), ils se fiancent et se marient deux ans plus tard, le 26 mars, pendant l'offensive allemande du printemps 1918. Ce n'est pas une mince affaire de se marier en temps de guerre. Le fiancé doit solliciter le ministre de la Guerre, au Havre, qui transmet sa demande au roi, au procureur du roi et au président du tribunal de première instance de Furnes. Une longue lettre atteste de l'honorabilité de sa future épouse et de sa famille. Laura signe l'engagement, prévu par le règlement militaire, " de ne pas suivre (son) mari lorsque le corps auquel il appartient se mettra en marche et de ne jamais paraître dans les camps ni à l'armée lorsqu'elle sera en campagne ". Administrativement, les infirmières militaires n'existent pas. " Laura devait être payée d'une manière ou d'une autre, suppute Bernard Focquet, mais je n'en ai pas trouvé la trace, alors que Robert avait son salaire d'officier médecin. Il ne faut pas oublier que les femmes n'ont été admises dans l'armée belge qu'en 1975... " Hormis un voyage de noces de deux jours à Bourbourg, en Normandie, le résultat paradoxal de leur mariage est la séparation, Laura à Cabour, Robert à Beveren. Après la guerre, ils auront six enfants. Directeur général du service de santé de l'armée lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate, le colonel médecin meurt à l'âge de 54 ans, usé par deux conflits. Décédée en 1972, Laura a laissé à son petit-fils le souvenir d'une grand-mère " sévère mais terriblement aimante ". " Ce qui nous fascinait chez Robert et Laura, de par ce que nous connaissions alors d'eux à travers les récits d'Yvonne, c'était leur optimisme, leur courage et leur humour, écrivent Bernard et Martine. Leur volonté de sauver des vies, d'apaiser les souffrances durant les quatre années que dura ce premier conflit mondial leur a forgé un caractère qu'ils ont transmis à leurs descendants. Face à l'adversité, la douce complicité teintée de tendre ironie entre ces deux êtres qui, au départ, ne se connaissaient pas, s'est peu à peu muée en un sentiment beaucoup plus profond, beaucoup plus fort, et toujours plus beau. " Dès qu'ils étaient séparés pour quelques heures, les futurs époux s'écrivaient. " Leurs lettres étaient très bien écrites, sans la moindre faute d'orthographe, mais elles n'ont pas le même statut littéraire que la correspondance de guerre de Georges Duhamel et de sa femme Blanche, Georges Duhamel qui était aussi chirurgien sur le front ", remarque leur petit-fils. Seuls des extraits sont publiés dans Coin d'azur, mais leur contenu irrigue tout le récit. Le procédé imaginé par Martine Jones est d'une simplicité désarmante. Par son truchement, Laura et Robert s'expriment, dans un style contemporain, sur des fonds de couleurs différentes. Quand les auteurs prennent la parole, celui-ci est blanc. Le gris est réservé aux retranscriptions intégrales ou partielles du courrier des tourtereaux, ainsi qu'aux publications ou documents officiels. Les fiches historiques et contextuelles sont renvoyées à la fin de l'ouvrage. L'effort documentaire est impressionnant. " On a trouvé dans une librairie, en Floride, le compte-rendu complet de la première conférence chirurgicale interalliée pour l'étude des plaies de guerre qui s'est déroulée au Val-de-Grâce, à Paris ", glisse Bernard Focquet. Le nom du " patron " de son grand-père y figure. Même si la médecine a fait des progrès spectaculaires durant la Grande Guerre (traitement antiseptique des plaies, transfusion, radiologie, greffes...), l'horreur reste intense du début à la fin. Le 20 octobre 1914, alors que l'artillerie allemande se déchaîne dans la région de Lombartzyde-Nieuport, Robert témoigne : " Dans les deux postes, les blessés affluent. On les dépose à même le sol, sur une paille qui, rougie par le sang, ressemble vite à celle des abattoirs. Dans les coins, on entend les plaintes des mourants. Les blessés attendent les pansements sur les tables. Et nous, médecins, on ne sait plus où donner de la tête. On manque de teinture d'iode. On manque de tout. " En 1916, il complète : " Je n'ai pas eu l'occasion de vous en parler lorsque je vous ai raconté les combats auxquels j'ai participé en 1914, mais il faut savoir que le type d'armes le plus utilisé depuis le début de ce conflit, ce sont l'obus et la mitrailleuse. Or, les éclats d'obus, shrapnels et balles de mitrailleuse tirées à courte distance lacèrent littéralement la chair humaine. " Le chirurgien opère parfois jusqu'à huit heures d'affilée pour recoudre les chairs cisaillées, extraire des éclats d'obus, parfois, amputer. Laura, épuisée, est envoyée à Nice pour se refaire une santé. " Oui, Robert et moi, et toute l'équipe qui entoure le Patron, comme nous appelons familièrement le Dr. Paul Derache, on se donne corps et âme pour sauver des vies et rétablir le mieux possible les soldats... même si on sait qu'une fois sur pied, ils seront renvoyés au combat. Notre plus belle récompense est de les voir à nouveau sourire, même timidement. " La vie continue, avec ses à-côtés. Un jour, un certain Félix se moque de Laura qui s'est attachée à un petit chien blessé. " Il a dit que si tu voyais comme je le soignais, tu ne voudrais pas que je le garde ", écrit-elle à Robert, mais le petit animal meurt. " Sitôt que mes blessés ont appris la nouvelle, ils ont voulu m'aider pour l'enterrer. Après cela, Stenten (NDLR : une infirmière) et moi sommes allés voir la mère ; on aurait dit qu'elle comprenait que son petit était mort. Elle cherchait l'amitié, tout en gémissant tranquillement. Quand nous sommes rentrées, j'ai été à la recherche de Ladner (NDLR : une autre infirmière) pour jouer un peu de piano ; je trouve que lorsqu'on se sent triste, rien n'égale la musique pour consoler. " A priori destiné au cercle familial, Coin d'azur sur le front de l'Yser intéresse le Palais. Ce qui relève pratiquement de l'hagiographie - la présence des souverains auprès de leurs soldats - est rendu plus concret par une mise en abîme due à Robert Focquet. L'officier chirurgien était aussi photographe amateur, il avait un permis de l'armée. Il en a profité pour immortaliser sa chérie dans ses moments de détente et auprès des blessés, tout en captant des instantanés du camp. Il montre ainsi de dos le photographe prenant la photo bien connue du roi Albert visitant Cabour avec le président français Raymond Poincaré et le docteur Derache, la reine Elisabeth précédant les deux chefs d'Etat d'un pas vif. Réfractée dans l'histoire d'un couple pas vraiment ordinaire, l'histoire revit.