Statues et bustes de Léopold II volés ou tagués, appels d'élus et de collectifs de la diaspora belgo-congolaise en faveur d'un débat national sur le passé colonial, sortie de romans et de BD centrés sur les atrocités commises au Congo au temps où il était la propriété personnelle du deuxième roi des Belges... La cause est entendue : le " roi bâtisseur " est désormais, en Belgique et à l'étranger, la figure emblématique des méfaits du colonialisme. Naguère considéré comme un chef d'Etat " visionnaire ", il est devenu le méchant de l'histoire, un roi maudit jugé coupable de crime contre l'humanité, au point d'écorner l'image de la Belgique à l'étranger.
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Statues et bustes de Léopold II volés ou tagués, appels d'élus et de collectifs de la diaspora belgo-congolaise en faveur d'un débat national sur le passé colonial, sortie de romans et de BD centrés sur les atrocités commises au Congo au temps où il était la propriété personnelle du deuxième roi des Belges... La cause est entendue : le " roi bâtisseur " est désormais, en Belgique et à l'étranger, la figure emblématique des méfaits du colonialisme. Naguère considéré comme un chef d'Etat " visionnaire ", il est devenu le méchant de l'histoire, un roi maudit jugé coupable de crime contre l'humanité, au point d'écorner l'image de la Belgique à l'étranger. Le système d'exploitation mis en place dans l'Etat indépendant du Congo (EIC), dont Léopold II a été, de 1885 à 1908, le monarque absolu (sans y avoir jamais mis les pieds), lui vaut d'être classé parmi les pires tyrans du xxe siècle. Dans l'une de ses chansons, l'auteur compositeur américain Randy Newman le compare à Hitler, Staline, Caligula et Néron. D'autres accusateurs citent Arthur Conan Doyle, le père de Sherlock Holmes, qui qualifiait, en 1909, la gestion léopoldienne du Congo de " plus grand crime de tous les temps ". Des blogs traitent le roi des Belges de " despote impérialiste, raciste et cupide ". Propagée sur Internet et les réseaux sociaux, la dénonciation du colonialisme belge forge des affirmations identitaires, signe d'un malaise dont le monde politique belge n'a pas pris la mesure. " Jadis considéré comme un géant incompris de ses contemporains dépourvus d'ambition pour leur patrie, le roi-souverain est présenté, aujourd'hui, comme un sinistre génocidaire ", convient Pierre-Luc Plasman (UCL), auteur de l'ouvrage Léopold II, potentat congolais. L'action royale face à la violence coloniale (Racine, 246 p.), paru récemment. Comme d'autres historiens belges spécialistes du sujet, Plasman marche sur des oeufs. Car toute analyse nuancée du fonctionnement de l'EIC tend à être taxée de " résistance de l'establishment universitaire à ce que la lumière soit faite sur notre passé colonial ", pour reprendre les termes de l'accusation formulée en 2010 par le sociologue Ludo De Witte. " Les chercheurs anglo-saxons, belges, congolais parviennent grosso modo à jeter des ponts entre leurs historiographies, signale l'historien. Mais lors de débats publics, ce n'est plus possible, les opinions sont trop tranchées. Un réquisitoire implacable est prononcé au nom de la morale de notre temps. Tout discours soucieux d'échapper au simplisme est rendu inaudible du fait du tumulte provoqué par ceux qui instrumentalisent le passé. Les uns le font au nom de la repentance, les autres, de plus en plus rares et âgés, au nom des bienfaits de la colonisation et du gâchis de la décolonisation. " Un débat organisé le 4 mai aux Halles Saint-Géry, à Bruxelles, en est une nouvelle illustration. Au coeur de la polémique, il y a le sort à réserver aux monuments érigés à la gloire de Léopold II. Toutefois, pour le professeur Mathieu Zana Etambala, de la KULeuven et du Musée royal de l'Afrique centrale, " les Congolais, ici et en RDC, ont d'autres attentes que les gestes symboliques " (opinion parue dans De Standaard du 14 décembre 2017). Selon lui, un sentiment de colère grandit dans la jeune génération d'Afro-descendants. Publiée en novembre dernier, une enquête réalisée par l'UCL, l'ULiège et la VUB révèle que 80 % des Belgo-Congolais, Belgo-Rwandais et Belgo-Burundais se disent victimes de discriminations en Belgique ; et ils sont 86 % à estimer être perçus comme étrangers, un vécu qui, constate l'étude, " trouve un écho particulier dans les revendications liées au passé colonial ". Les trois quarts des répondants estiment que la question coloniale reste un sujet tabou en Belgique. " On nous parle de vivre-ensemble, mais c'est très violent pour les Bruxellois d'origine congolaise d'être sans cesse confrontés, dans les lieux qu'ils fréquentent, à des personnages qui ont maltraité leurs ancêtres ", assure le rappeur et acteur bruxellois Pitcho Womba Konga, interviewé place du Trône, au pied de l'imposante statue équestre de Léopold II, monument catalyseur des débats autour de la décolonisation de l'espace public ( Bruzz, 30 octobre 2017). Kalvin Soiresse Njall, ex-coordinateur du collectif Mémoire coloniale et lutte contre les discriminations (CMCLD), estimait lors d'un récent débat que des actions violentes ne sont pas à exclure, faute de réponse aux revendications mémorielles et aux demandes de réparation. Côté politique, le député fédéral Ecolo Benoit Hellings plaide pour que la Belgique " entame un travail scientifique approfondi sur la période coloniale, de 1885 à l'indépendance du Congo. " Il a déposé au début de l'an dernier une résolution en ce sens à la Chambre et a appelé à " déclassifier toutes les archives pour établir les responsabilités des diverses institutions belges " dans la colonisation. " Quelles archives ? demande Plasman. Léopold II a fait disparaître, à la fin de son règne, la plupart des documents de l'Etat indépendant du Congo, et si ceux qui subsistent ne sont pas tous accessibles, c'est surtout par manque de moyens. " A Paris, une pétition a circulé fin 2015 en vue de débaptiser l'avenue Léopold II, située dans le XVIe arrondissement. " Par simple respect pour les dix millions de victimes d'un roi mégalomane ", a précisé l'éditeur et écrivain français Marc Wiltz, initiateur de la campagne. " Sous les coups de chicotte et de machette, ils sont innombrables les Congolais qui périrent pour enrichir la couronne de Belgique. " Indigné par l'" oubli incompréhensible de ce crime de masse qui a précédé tous les autres ", Wiltz envoie le roi-souverain " au panthéon des malfaisants " dans son livre Il pleut des mains sur le Congo (Magellan & Cie, 2015), allusion aux pratiques de mutilation imputées à la période de l'EIC. En Belgique, des autorités communales se penchent, elles aussi, sur les hommages rendus au passé colonial dans l'espace public, surtout depuis l'affaire du déboulonnage des statues de généraux sudistes aux Etats-Unis. A Anderlecht, un groupe de travail a été mis sur pied fin 2017 pour discuter d'un éventuel changement de nom du square des Vétérans coloniaux. " Beaucoup se sont comportés de manière inacceptable ", estime Philippe Debry, chef de file de l'opposition Ecolo-Groen. Il a aussi été envisagé un moment de débaptiser la rue Sergent De Bruyne. Ce militaire, qui a participé aux campagnes contre les esclavagistes et a été supplicié en 1892 avec son chef, le lieutenant Lippens, a longtemps fait figure de héros martyr. Si Léopold II et les anciennes célébrités de la conquête et de la colonisation du Congo sont sur la sellette, Bruxelles vient de briser un tabou en décidant d'honorer Patrice Lumumba, premier Premier ministre de l'histoire du Congo indépendant, assassiné en janvier 1961 avec l'aide d'autorités belges. Héros national en RDC et icône de l'anticolonialisme pour tout le continent noir, Lumumba aura, ce 30 juin, une place à son nom devant le square du Bastion, à l'entrée du quartier africain Matonge. C'est la fin d'un long combat pour la communauté d'origine congolaise, qui réclamait, en vain, une place Lumumba sur la commune voisine d'Ixelles. Entre-temps, des militants anticoloniaux sont, une fois de plus, passés à l'action. En janvier, le buste de Léopold II installé au parc Duden, à Forest, a été subtilisé pendant deux jours par des membres de l'Association citoyenne pour un espace public décolonial (Aced ). Pour ces activistes, Léopold II est " l'auteur d'une entreprise méthodique de pillage " et son action " a profondément déstructuré les sociétés locales. La gravité de ces crimes invalide toute démarche visant à louer publiquement son action dans d'autres domaines. " Le collectif dénonce aussi " l'impossibilité de mener un débat sérieux avec les pouvoirs publics sur le passé colonial belge ". Le même mois, la statue équestre du roi, place du Trône, a été recouverte de peinture rose. Ce n'est pas la première fois que le monument est pris pour cible : il a été badigeonné de peinture rouge en 2008, 2013 et 2015. En 2004, à Ostende, un collectif flamand a scié la main de bronze de l'un des Congolais figurant sur le monument dressé en l'honneur de Léopold II. La commune n'a pas fait réparer l'oeuvre. L'an dernier, à Mons, une statue du roi a été recouverte de photos des exactions coloniales. D'autres communes dotées de statues coloniales demandent au Musée de l'Afrique centrale, à Tervuren, ce qu'elles doivent en faire. Embarrassés par la présence de bustes et de statues de Léopold II au sein même du musée, les responsables de l'institution fédérale, qui devrait rouvrir ses portes en décembre après cinq ans de rénovation, ont trouvé la solution : ces oeuvres seront regroupées dans une salle au sous-sol du bâtiment, espace consacré à l'histoire du musée (le palais néoclassique qui abrite les collections africaines a été érigé entre 1904 et 1910 à la demande du roi). Quant à la nouvelle scénographie mise en place dans le palais, elle répondra, annoncent-ils, à " une vision contemporaine et décolonisée de l'Afrique d'hier et d'aujourd'hui " (voire ailleurs).