Il suffit parfois d'un signe. Voire d'un petit coup de pouce. Le 31 mai 2018, le député régional Vlaams Belang Stefaan Sintobin feuillette le quotidien De Standaard. Bart Maddens, politologue de la KULeuven, y va de sa tribune habituelle et évoque un fait étrange. Le soir même, la Conifa, la Confédération des associations de football indépendantes, donne le coup d'envoi de sa Coupe du monde des pays, des régions et des communautés non reconnus. Chypre du Nord, l'Ile de Man, la Kabylie ou les Coréens unis du Japon se rassemblent à Londres pour en découdre. " Et la Flandre dans tout ça ? ", s'interroge Maddens dans sa chronique, rappelant au passage qu'une " scission des Diables Rouges semble peu réaliste dans les circonstances actuelles ", mais qu'intégrer la Conifa relèverait d'une " initiative sympathique " que le gouvernement flamand devrait soutenir, sachant qu'il est " dominé par un parti séparatiste ". Quelques lignes qui font mouche.

Dans la foulée, Stefaan Sintobin dépose la question au parlement flamand. " C'était sur base de cet article, en effet, nous confirme l'intéressé. Une équipe de football flamande s'inscrit dans la lignée de notre vision, qui doit mener à l'indépendance de la Flandre. On a déjà parlé de cette éventualité, il y a plusieurs années. Je me demande même si ce n'était pas inscrit dans notre programme... " Ce qui est sûr, c'est que Sintobin retire sa demande quinze jours plus tard, le 14 juin 2018. Mais, maintenant que la situation a changé, avec la victoire du Belang aux élections du 26 mai dernier, il le promet : il reviendra à la rentrée avec un dossier en béton.

Les lions flamands

Deux mois et demi avant l'épisode, Sascha Düerkop se rend à Anvers. Le jeune secrétaire général allemand de la Conifa est invité à l'Associations World Congress, qui se tient du 12 au 14 mars 2018 au Flanders Meeting & Convention Center flambant neuf, non loin du zoo. Plus de 500 carriéristes aux dents longues viennent y partager leur success story et leur carte de visite. Sascha, lui, présente en quelques mots son histoire, celle d'une organisation parallèle, reconnaissant par le biais du ballon rond des peuples apatrides et des républiques fantômes, à l'ombre d'un géant qui détient le monopole, en l'occurrence la Fifa, la Fédération internationale de foot. Le discours fascine et amuse. Plusieurs convives lui en touchent deux mots. " Il y avait beaucoup de monde, donc je ne peux pas me souvenir exactement qui, mais plusieurs personnes sont venues me voir pour me dire qu'une équipe flamande devrait exister ", rembobine Düerkop pour le Vif/L'Express. Il y a bien cet homme, à la tête d'une académie de football dans le coin, mais pareil, la mémoire flanche. " Ce dont je me souviens, c'est qu'il voulait représenter l'ensemble des Flamands, soit d'une toute autre façon que le Vlaams Belang le ferait. Il m'a dit qu'un jour, ce parti voudrait créer une telle équipe, mais qu'il ne représentait pas les Flamands et il voulait éviter que cela se produise. "

© THIERRY ROGE/belgaimage

L'homme a quand même du flair. Même si, en vérité, l'idée plane sur le nord de la frontière linguistique depuis un moment. Le 30 août 2010, le " groupe de travail " des Vlaamse Leeuwen (Les Lions flamands) fixe sa naissance par un communiqué titré " Le moment est venu pour une équipe flamande de football ". En citant l'exemple de l'Ecosse, qui jouit d'une sélection à part entière malgré son assujettissement à la couronne britannique, ou de la Catalogne, autorisée par la Fifa à jouer une fois par an, les Lions flamands, intimement liés au Vlaamse Volksbeweging, le Mouvement populaire flamand, interpellent leur ministre de l'Economie et des Sports, le N-VA Philippe Muyters. Le projet reste lettre morte, mais en 2016, le cabinet de Muyters (toujours ministre régional des Sports) déclare à Het Laatste Nieuws que " si une demande était adressée par l'Union belge ou le Mouvement flamand, nous nous y associerons. Car il y a suffisamment de bons joueurs flamands qui n'ont pas la moindre chance d'être un jour sélectionnés avec les Diables Rouges, mais qui pourraient jouer dans une équipe flamande. "

Une sélection de SS

Aujourd'hui, interrogé par Le Vif/L'Express, Philippe Muyters botte en touche. Par l'intermédiaire de son porte-parole, Thomas Pollet, il exprime un discours assez flou : " Les points de vue de mon ministre n'ont pas changé sur ce sujet. En outre, il ne veut pas entrer dans une polémique à ce stade des négociations gouvernementales. Selon lui, les sports (et en particulier les Diables Rouges et une sélection flamande) sont utilisés politiquement de façon erronée. Les sports sont les sports et la politique est la politique. Il faut éviter de les mélanger. "

Il faut dire que le projet est plutôt connoté. La seule équipe du genre connue à ce jour jouait durant la Seconde Guerre mondiale contre l'occupant allemand et comptait parmi les dirigeants de sa fédération l'un des fondateurs de la frange flamande des SS. Dissoute en 1944, la fédération séparatiste voit ses leaders fuir en Argentine, pays où se rend Muyters fin juin 2018, pour visiter les installations du Deportiva Flandria, club d'ascendance flandrienne basé à Buenos Aires. Trop peu pour émouvoir Stefaan Sintobin. " Ma première question, en 2018, était plutôt informative ", explique le député Vlaams Belang, réélu le 26 mai 2019 et qui se présente comme un supporter du Club de Bruges, où il réside. La commission des sports étant en vacances, Sintobin attend le mois de septembre pour repasser à l'attaque et espère aboutir à un projet de loi, afin de rallier la Conifa, si possible avec le soutien de la N-VA.

Du côté du leader du Belang, Tom Van Grieken, l'enthousiasme est plus mesuré. " Nous voulons créer notre propre Etat indépendant, et un Etat indépendant a sa propre équipe de football. Mais il y a tant de choses à régler avant ça que ce n'est pas l'une de nos priorités. " Van Grieken avoue par ailleurs ne porter aucun intérêt personnel pour le sport-roi, si ce n'est de faire passer le message. Petit hic, la Conifa proscrit toute référence politique. " Nous en avons déjà débattu en interne, souffle Sascha Düerkop. La Flandre rentre complètement dans nos critères, mais nous ne pouvons pas accepter la demande d'une équipe créée directement par un parti politique, encore moins le Vlaams Belang. " Cette fois-ci, il faudra plus qu'un simple coup de pouce...

Nicolas Taiana