Alain Corbin vient de publier une remarquable Histoire du silence (1) s'appuyant sur des citations qui sont autant d'invitations au retour sur soi. Il se définit lui-même comme un historien des sensations, une formation nourrie par le bocage normand d'où il est originaire mais aussi par son éducation catholique qui lui a appris " le silence, la patience et la discipline ". A 80 ans, cet ancien professeur de la Sorbonne, qui habite en face du cimetière du Père Lachaise, à Paris, continue de vivre sans ordinateur, ni smartphone, ni gsm... et s'en porte très bien.
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Alain Corbin vient de publier une remarquable Histoire du silence (1) s'appuyant sur des citations qui sont autant d'invitations au retour sur soi. Il se définit lui-même comme un historien des sensations, une formation nourrie par le bocage normand d'où il est originaire mais aussi par son éducation catholique qui lui a appris " le silence, la patience et la discipline ". A 80 ans, cet ancien professeur de la Sorbonne, qui habite en face du cimetière du Père Lachaise, à Paris, continue de vivre sans ordinateur, ni smartphone, ni gsm... et s'en porte très bien. Le monde avait plus envie de silence, certainement, et on en goûtait les saveurs et la profondeur. Y a-t-il pour autant plus de silence qu'aujourd'hui ? Les bruits ont changé. Avec ses charrettes sur les pavés, une ville du début du XIXe siècle était plus bruyante que ne l'est Paris aujourd'hui, même survolée par les avions. A l'époque, les animaux faisaient beaucoup de tapage. On trouvait des vacheries en pleine ville, où on allait chercher le lait, on égorgeait des cochons, les poules... Les marchands interpellaient les habitants, les gens se hélaient à haute voix, sans compter les musiciens, les orgues de barbarie, etc. Sans aucun doute. L'intolérance au bruit remonte au milieu des années 1860. A cette époque, le photographe Nadar a écrit une brochure contre le bruit des cloches. L'affinement des sensibilités qui se développe à travers le siècle couvre tous les sens. Les bruits se sont assoupis. Les boulevards se couvrent d'affiches, qui économisent le cri, la parole. Se créent des ligues contre le bruit, le signal " hôpital silence "... Au XXe siècle, des règlements sont édictés. Entre-temps, la vapeur est moins utilisée, les pneus glissent sur l'asphalte. Mais il y a de nouveaux bruits : sifflets d'usine, klaxons... Pour ma génération, le silence était considéré comme normal, il était appris à l'école, à l'église. Je regardais par la fenêtre pendant des heures et je n'en souffrais pas. Je rêvais, je me créais un monde, des mythes. Aujourd'hui, un enfant ne tolère plus cela, il se précipite sur son portable, ses jeux vidéo pour faire fuir ce silence, qui est perçu comme effrayant, identifié à l'ennui voire à l'impossibilité de vivre. C'est un pan de structuration qui disparaît. Aujourd'hui, c'est l'interconnexion qui régit nos vies. Il suffit de lire les écrits des pères du désert. Ensuite, je suis frappé par la différence entre le silence du XVIIe et celui du début XIXe. Le silence du XVIIe est religieux et vise à se mettre en position d'écoute de Dieu. Ignace de Loyola y attachait une importance énorme. Surtout l'abbé de Rancé, réformateur de la Grande-Trappe, monastère cistercien dans lequel les religieux se taisent en permanence. En revanche, le silence du XIXe est lié à la période romantique et symboliste attachée à la grandeur et à la richesse de la nature, avec en tête Victor Hugo, Senancour ou Henry David Thoreau, chef de file des transcendantalistes américains. Dans sa Vie de Rancé, Chateaubriand n'arrive pas à comprendre ce silence de la Grande-Trappe qui lui pèse alors qu'il recherche précisément le silence. Le pape Benoît XVI faisait de Joseph, père du Christ, un de ses grands inspirateurs. Joseph était l'intériorité absolue, on ne trouve pas un seul mot de lui dans les quatre Evangiles. Durant trente ans, Jésus n'a parlé qu'une seule fois, aux marchands du Temple. Il ne s'adressera aux disciples qu'après. Le silence de Dieu interroge depuis les psaumes jusqu'à la Shoah. Le silence de Jésus dans l'épisode de la femme adultère est un appel à faire retour sur soi. " Que celui qui n'a jamais péché jette la première pierre " : il y a dans cet épisode un jeu de silences très intéressant. C'est une minute de commémoration. Dans la religion catholique, on ordonne le silence au moment de la commémoration fondamentale, quand le prêtre dit " faites-cela en mémoire de moi ". Fin XIXe, quand grandit l'athéisme, l'agnosticisme, que se multiplient les associations de libre pensée et la franc-maçonnerie, se pose un problème : comment faire mémoire sans référence religieuse ? C'est alors qu'est née la minute de silence, qu'on retrouve jusque dans nos stades. Avant, on glorifiait le héros par le tintamarre : on sonnait le glas, on tirait le canon, il y avait la sonnerie aux morts... Ce passage du bruit au silence s'est fait en 1912 : 30 minutes de silence au Parlement portugais pour honorer un individu ! En 1922, la France connaît sa première minute de silence. A la Renaissance, l'intériorisation des normes empêche de parler à tort et à travers sinon on se met en difficulté. Avoir du pouvoir implique de pouvoir se taire. A l'autre bout de l'échelle sociale, on retrouve cette même attitude : les paysans sont des taiseux. C'était une façon de se protéger et de tourner des débats à leur avantage. Souvenez-vous de l'affaire Dominici (NDLR : relative à un triple meurtre de touristes anglais en 1952, resté mystérieux) : lors de son procès, le patriarche Gaston Dominici n'aurait utilisé qu'une cinquantaine de mots. Les grandes cathédrales. Max Picard parle d'un " silence incrusté dans la pierre ". Il y a les bibliothèques, mais elles sont en recul. Ou encore les cimetières, mais le silence de la tombe c'est encore autre chose. Il est vrai qu'au Père Lachaise, les visiteurs ne parlent pas à haute voix. Maeterlinck a écrit un opuscule sur le silence qui est une merveille. Citons également l'opéra Pelléas et Melisande, mais aussi Claudel, Valéry... Et, beaucoup plus tôt, Bossuet.