Dans votre dernier livre La Puissance de l'espoir (1), vous prônez " un populisme qui se donnerait pour priorité d'inciter le plus grand nombre de citoyens possible à participer à la politique ". Comment y contribuer ?
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Dans votre dernier livre La Puissance de l'espoir (1), vous prônez " un populisme qui se donnerait pour priorité d'inciter le plus grand nombre de citoyens possible à participer à la politique ". Comment y contribuer ? En informant les gens et en favorisant leur prise de conscience. Sans cela triomphe un " populisme de la peur " dont on observe les résultats en Europe et dans notre pays. Mais il est difficile de toucher le citoyen et de le sortir ensuite de sa zone de confort. Je peux donner des milliers d'exemples d'informations erronées auxquelles je suis confronté lors des conférences que je donne tout au long de l'année en Flandre. A Saint-Nicolas, en décembre 2017, j'ai demandé au public combien de réfugiés étaient arrivés les douze derniers mois en Belgique. Sur les trois personnes qui m'ont répondu, la première m'a parlé de 100 000 réfugiés, la deuxième de 300 000 et la troisième de 1,3 million. Le nombre réel se situait entre 19 000 et 20 000... Or, le public de cette conférence avait un bagage social et culturel correct. Imaginez alors quel peut être le niveau de désinformation des 75 % des électeurs du Vlaams Belang qui n'ont pas fait de hautes études. Moi-même, si j'étais persuadé que 1,3 million de migrants entraient chaque année dans mon pays, j'aurais peur pour ma pension, mon boulot, mon logement, la sécurité sociale... sans pour autant que je sois raciste. Pour vous, tous les électeurs du Vlaams Belang ne sont donc pas nécessairement racistes.. Certains sont des racistes assumés. Ils ne disent plus " Je ne suis pas raciste mais... " ; ils affirment " Je suis raciste et... " Mais ce n'est pas la première raison qui a poussé les gens à voter pour le Vlaams Belang. Il y en a plusieurs. 1. Le cynisme et l'apathie à l'égard du système politique, surtout chez les jeunes. 2. Le dégoût pour les partis traditionnels parce qu'ils clament qu'ils vont changer les choses, mais elles ne changent pas ou parce que leurs pratiques choquent (NDLR : Bleri Lleshi fait référence à une information entendue le matin à la radio sur les indemnités de départ des députés du parlement bruxellois non réélus). 3. Le discours de la N-VA sur les migrations, singulièrement celui de Theo Francken et, dans le même temps, l'absence de solutions au problème, par exemple, des migrants de la gare du Nord à Bruxelles. 4. Le thème social que le Vlaams Belang a manipulé : il a eu des accents sociaux pendant la campagne mais quand on analyse ses votes aux parlements européen, fédéral belge et flamand, il s'est presque toujours opposé à des avancées sociales. La progression du PTB/PVDA montre que beaucoup de Flamands ont été plus préoccupés par les questions sociales que par le confédéralisme, complètement absent de la campagne. 5. Les médias, notamment De Morgen et la VRT, qui ont normalisé le Vlaams Belang. Leur rôle a été prépondérant dans la montée de l'extrême droite. En quoi sont-ils responsables ? Un exemple. Quelques jours avant les élections, la VRT a organisé un débat au Parlement européen avec les têtes de liste aux européennes des six principaux partis néerlandophones. L'émission devait aborder cinq thèmes. Une petite vidéo a lancé le débat. Elle n'était consacrée qu'à la question de la migration et, je vous assure, elle était du même style que celles du Vlaams Belang sur Facebook. Cinq candidats, y compris Geert Bourgeois de la N-VA, ont trouvé son propos exagéré. Pas Gerolf Annemans, du Vlaams Belang... Ensuite, sur le débat en lui-même, trente-cinq minutes ont été consacrées à la migration, cinq aux enjeux sociaux et cinq au Brexit... Theo Francken répète que la VRT est noyautée par des journalistes de gauche. Mais quels journalistes de gauche ? Comment Dries Van Langenhove a-t-il recueilli un tel succès électoral malgré le reportage de l'émission Panorama sur l'organisation Schild & Vrienden qui montrait les propos racistes et sexistes de ses membres ? L'histoire mériterait d'être étudiée par les écoles de journalisme. De Morgen a été le premier à donner la parole à Dries Van Langenhove. Il a alors été invité à la VRT. La télévision publique lui a consacré le reportage de l'émission Panorama. Les réactions choquées d'hommes politiques ont suivi, y compris de la part de Theo Francken pour lequel Schild & Vrienden avait pourtant oeuvré comme service d'ordre quelques mois auparavant. Dries Van Langenhove a alors été victimisé. L'hebdomadaire Dag Allemaal et le quotidien Het Laatste Nieuws ont récupéré le sujet en cherchant à percer " l'homme " au-delà de l'image véhiculée par le reportage de Panorama. Il les a bien manipulés en se défendant d'être raciste et sexiste. Les autres médias ont embrayé et il a fini par être invité à plusieurs reprises à la VRT. Bref, en quelques semaines, il est passé du statut de persona non grata à celui de gendre idéal de la Flandre... Vit-on en Belgique dans deux démocraties comme le proclame Bart De Wever ? Tous les électeurs de la N-VA et du Vlaams Belang ne veulent pas la séparation du pays. Affirmer que presque la moitié des Flamands la souhaite est donc faux. La progression du Vlaams Belang n'est pas non plus inéluctable. Pour les prochaines élections, la seule manière qu'il aurait d'encore progresser serait d'entrer dans le gouvernement flamand. Voyez le résultat des élections des européennes en Italie : la Ligue a supplanté le Mouvement 5 étoiles alors que celui-ci était à l'origine le membre le plus fort de la coalition gouvernementale. Ce sera le même phénomène. Ce que le Vlaams Belang ne pourra pas réaliser, il en fera porter la responsabilité sur la N-VA. Dans tous les autres cas, il va retomber. Vous soutenez que le racisme structurel est beaucoup plus dommageable que le racisme individuel. Comment se traduit-il ? Le discours néolibéral vise toujours à individualiser les problèmes et les succès. Des gens de mon entourage disent ne pas comprendre pourquoi j'accepte le débat avec des personnes du Vlaams Belang. Je refuse de les culpabiliser en les accusant d'être racistes... La discrimination institutionnalisée est beaucoup plus grave à mon sens que le racisme individuel. Selon les statistiques, aucun autre pays en Europe n'a un taux d'emploi des personnes issues de l'immigration aussi bas que la Belgique. Pourtant, une loi antidiscrimination existe. Non seulement la recherche a montré qu'en comparaison avec celles en vigueur dans les autres Etats, elle était trop faible. Mais, de surcroît, son application laisse à désirer. Entre 2007 et 2015, un seul procès-verbal a été établi en Belgique sur la base des plaintes pour discrimination... Un jour, j'ai eu un échange, lors d'une réunion à Bruxelles, avec un représentant du patronat flamand. " Un de nos affiliés, me dit-il, avait un employé d'origine nord-africaine. Celui-ci est arrivé en retard à son travail une première, puis une deuxième fois. Au troisième retard, il l'a viré et il s'est dit qu'il n'embaucherait plus jamais de travailleur d'origine maghrébine... " Je lui ai rétorqué : " N'est-il jamais arrivé qu'un employé belge de souche arrive en retard à trois reprises ? Est-ce que, pour autant, un employeur a décidé de ne plus recourir à des salariés belges ? " Cette anecdote montre comment beaucoup perçoivent les relations avec des personnes d'autres origines et combien le discours discriminatoire s'est normalisé. Ça, c'est du racisme institutionnel. Bien sûr, se faire traiter de membre de la mafia parce que je suis d'origine albanaise est un problème. Mais le racisme structurel est bien plus grave encore parce que comme individu, vous vous sentez impuissant face aux institutions. Un autre exemple. Voir un policier est une expérience certainement différente pour vous et moi. Vous, vous vous sentirez peut-être sécurisé. Moi, c'est différent... Quand, étudiant à la VUB, je sortais avec des amis d'origine marocaine ou turque, on se disait toujours que la règle n°1 était de parler néerlandais. Parce que si on rencontrait des policiers néerlandophones, cela aidait beaucoup, et si on était face à des policiers francophones, ils pensaient que des jeunes néerlandophones étaient forcément meilleurs que les " crapules de Bruxelles "... Dans La Puissance de l'espoir, vous mettez en exergue le combat antiviolent de Martin Luther King. Manque-t-il de Martin Luther King aujourd'hui ? Au vu de la montée des inégalités, du racisme et du militarisme, son combat est beaucoup plus d'actualité aujourd'hui qu'à son époque. Je vois quand même beaucoup de personnes qui essaient de changer les choses, peut-être à un autre niveau que celui de Martin Luther King. Gand, par exemple, a été en 2016 la première ville en Europe à introduire des tests de situation sur le marché du logement. Résultat : le taux de discrimination a diminué de 26 à 14 % et seule une petite minorité de courtiers persiste à ne pas se plier à ces règles. Pour moi, le changement doit d'abord être local. Par ce prisme, on observe beaucoup de très belles initiatives à Bruxelles, en Flandre, en Belgique, en Europe. La question des prochaines années sera de savoir comment on implante à un niveau national et international ces réalisations. Ce ne sera pas aisé parce que les stratégies divergent pour y parvenir.