La petite musique a retrouvé l'antenne. Les paroles qui l'accompagnent font un peu froid dans le dos. Il y est question de " damnés de la terre ", de " forçats de la faim ", de " foule esclave " invités à se lever pour " une lutte finale ". Et puis, d'une " Internationale " promise à devenir " le genre humain ". Jargon de chant révolutionnaire, violent quoique vieilli. On pensait d'ailleurs le disque rayé. Grossière erreur.
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La petite musique a retrouvé l'antenne. Les paroles qui l'accompagnent font un peu froid dans le dos. Il y est question de " damnés de la terre ", de " forçats de la faim ", de " foule esclave " invités à se lever pour " une lutte finale ". Et puis, d'une " Internationale " promise à devenir " le genre humain ". Jargon de chant révolutionnaire, violent quoique vieilli. On pensait d'ailleurs le disque rayé. Grossière erreur. Au MR, on a tendu l'oreille, repassé la bande-son et flashé. On a carrément choisi d'en faire un des tubes de l'été (et de l'automne) libéral. Ce mercredi 11 octobre, au Parlement, Charles Michel a lancé à Raoul Hedebouw, député PTB: "Votre bureau d'étude digne du Vénézuéla ne m'intéresse pas." Et en septembre, sur la scène des estivales du Mouvement réformateur, le Premier ministre au-dessus de la mêlée a joué à (se) faire peur, le temps de désigner l'axe du mal à une assistance prise de frisson : " Dans plusieurs pays, en Belgique aussi, nous assistons au retour du communisme, qui écrase les libertés individuelles et a toujours entraîné plus de pauvreté et de régression sociale. " No pasarán : " Jamais le Venezuela ou la Corée du Nord ne seront nos modèles politiques ! " Faites passer, les cocos ont repris le sentier de la guerre. " Les Rouges arrivent ", assurait déjà le Syndicat national des propriétaires et copropriétaires, à la Une du numéro de mai 2017 de son mensuel Le Cri. Et le cri d'épouvante sautait aux yeux, étalé sur fond rouge, avec en vedette le marteau inséparable de la faucille, attirail de sinistre mémoire. Les Rouges débarquent... On ne les attendait plus, on avait cessé de les craindre, on les croyait mis hors d'état de nuire depuis la liquidation du modèle soviétique et le rejet en enfer du paradis du socialisme. Mais voilà que le fléau communiste rapplique au grand galop. Qu'il frappe aux portes mêmes des chaumières de Wallonie. Il y a retrouvé un bras armé en politique qui, comble de la perfidie, ne l'affiche pas sur son enseigne. PTB, pour Parti du travail de Belgique : combien de divisions ? Huit députés fédéraux et régionaux bruxellois et wallons, une quarantaine d'élus locaux. Mais une montée en puissance dans les sondages (jusqu'à près de 25 % des intentions de vote en Wallonie) qui nourrit les rumeurs les plus folles, rapportées par des gens bien informés, relayées par des milieux qui font autorité.Olivier de Wasseige, nouveau patron des patrons wallons, a apporté sa pierre à l'édifice dans une récente tribune libre publiée dans L'Echo et flanquée d'une affiche pétébiste au slogan très inquiétant : " Il est temps qu'un patron paie plus d'impôts qu'une femme de ménage. " Cela valait bien de sonner le tocsin. Au Vif/L'Express, l'auteur explique son geste : " Nous ne faisons pas de politique, je n'ai fait que mon devoir de lobbyiste. " En l'occurrence, de porteur de sinistre nouvelle : " Certains ministres socialistes, membres du précédent gouvernement, ont tiré la sonnette d'alarme à propos du risque de l'émergence d'une république communiste wallonne. " La source est sûre, elle s'appelle Jean-Claude Marcourt. Le socialiste liégeois l'a dit, c'est écrit dans les gazettes de Sudpresse : si le PTB devait décrocher 51 % des voix aux élections, " ce sera bienvenue dans la république soviétique de Wallonie ". Solidaires, les socialistes : jamais les derniers à canarder les camarades qui prétendent leur faire de l'ombre sur leur gauche. On en est donc à devoir imaginer le pire. Des images défilent : Staline qui sourit dans sa moustache, des magasins aux étalages désespérément vides face à des queues qui crient famine, la parole bâillonnée, une infinie tristesse à chaque coin de rue. Et puis, cette vision furtive d'une Wallonie en archipel du Goulag, sur un air de Corée du Nord, missiles en moins. On pouffe ? On a tort. Rira bien qui rira le dernier. " Personne au sein du MR ne pense évidemment que le PTB veuille créer des goulags ou abriterait des criminels en puissance ", recadre Corentin de Salle. Le directeur du Centre Jean Gol, le centre d'études du MR, invite néanmoins à ne pas se gausser : " On pourrait juger que les libéraux développent une forme de paranoïa, tiennent des propos outranciers à l'égard d'un discours simplement alternatif par rapport à un programme social- démocrate. " Ce serait faire injure à leur sagacité. L'affaire est sérieuse. Taxer les millionnaires ; nationaliser les secteurs stratégiques, l'énergie en tête ; rejeter l'austérité chère à l'Union européenne ; réduire le temps de travail sans perte de salaire ; rendre à la puissance publique sa force de frappe. Une vraie déclaration de guerre à la pensée dominante, laquelle en est tout ébranlée. Elle en avait un peu perdu l'habitude. " On a vécu une telle droitisation dans le débat d'idées et la pensée politique depuis trente à quarante ans que ce qui paraissait gentiment social-démocrate est devenu tout bonnement gauchiste. Et que prétendre vouloir tendre vers l'égalité ou soutenir la sécurité sociale suffit à se faire taxer de communiste ", observe Pascal Delwit, politologue à l'ULB. Le PTB l'a bien cherché, non ? Ce fin connaisseur de la gauche radicale " ne voit pas trop en quoi son programme est spécifiquement communiste. La taxe sur les millionnaires ne fait que s'inscrire dans le principe socialiste de la proportionnalité des impôts directs ". " Le programme du PTB est devenu hybride, embraie John Pitseys, chargé de recherches au Crisp (Centre de recherche et d'information socio-politiques). Sur certains points, il n'est même ni vraiment de gauche ni de droite. " Sauf qu'il ambitionne, pour faire bref, de " faire payer la crise aux riches ". Cela suffit à ce que le crime soit signé communiste. Et le forfait en gestation est même particulièrement odieux, assure Olivier de Wasseige, l'administrateur délégué de l'Union wallonne des entreprises, en nous précisant sa pensée : " Avec le programme du PTB, on dépasse la lutte classique contre le grand capital bancaire pour s'attaquer, par exemple, aux petits métiers de la construction par la volonté de créer des entreprises sociales et publiques dans ce secteur. " Plus communiste que ça, tu meurs. Trop simple aussi de s'arrêter au vernis. Il faut " passer de la salle de restaurant à l'arrière-cuisine ", comme y invite Corentin de Salle. Suivons le guide :" Les mesures édulcorées que le PTB met en avant, financièrement insoutenables, captent sur des points susceptibles de saboter l'économie de marché, le but étant de prouver que ce type d'économie ne fonctionne pas et de provoquer son écroulement. Ce qui justifiera l'adoption de mesures drastiques qui mèneront à la collectivisation de l'économie et à la prise de contrôle des entreprises. " Et voguera la galère... Fuite des capitaux, des élites économiques, les patrons qui le pourront prendront leurs jambes à leur cou. Et sur ce sauve-qui-peut généralisé fleurira un désert économique et social sur lequel adviendra une société communiste, laquelle, prolonge Corentin de Salle, " obéira à la logique du repli sur soi et se fermera au monde extérieur ". Alors seulement, les staliniens jetteront le masque et un boulevard s'ouvrira à un Etat omnipotent qui contrôlera tout, y compris les citoyens multiconnectés. Bon à savoir : " Le totalitarisme, c'est le despotisme, l'électricité en plus... " Inutile de mettre déjà en vente ses biens et de boucler ses valises. On en reste, rassure Corentin de Salle, au stade de " l'inenvisageable mais qui pourrait devenir probable ". Ce communisme " remastérisé " serait d'autant plus vicieux qu'il avancerait masqué. La tête pensante du MR subodore la manoeuvre en cours : " Le programme du PTB en tant que tel n'est sans doute pas communiste mais consiste en un habillage de mesures très intelligemment formulées qui peuvent discréditer la peur du communisme et rendre le parti fréquentable aux yeux des autres formations de gauche. " Certains sont mûrs pour tomber dans le piège. Souvent, ceux-là sont déjà contaminés, quand bien même ce serait à l'insu de leur plein gré. Ces communistes qui s'ignorent peut-être se repèrent jusque sur les bancs du Parlement, là où siège la gauche que l'on pense parfois modérée. Une parole malheureuse peut suffire à les démasquer. L'arroseur socialiste se retrouve alors arrosé. Décembre 2015, la politique de l'emploi menée par la suédoise (N-VA - MR - CD&V- Open VLD) fait débat à la Chambre. L'opposition socialiste a des objections. L'un de ses députés est appelé à la barre par la majorité. " M. Laaouej est-il opposé à l'abaissement de la cotisation sociale des employeurs ? " interroge, soupçonneux, le député CD&V de la majorité Eric Van Rompuy. C'est noté, " ce sont là des propos communistes ". A une députée SP.A., Karin Temmerman, qui paraît douter, un jour d'automne 2016, des vertus de la modération salariale, Peter De Roover, chef de groupe N-VA à la Chambre, en a une bien drôle à raconter : " En URSS, on disait : il y a une bonne nouvelle et une mauvaise nouvelle. La bonne nouvelle, c'est que les légumes sont bon marché ; la mauvaise nouvelle, c'est qu'il n'y a pas de légumes. Et voici en substance ce que madame Temmerman voudrait nous dire : la bonne nouvelle, c'est qu'il y a des salaires élevés ; la mauvaise nouvelle, c'est qu'on ne fait rien pour créer des emplois. " Disqualifiée, l'impudente, renvoyée on ne sait trop par quel raisonnement au modèle soviétique. A-t-on fait mine d'intensifier la lutte contre les logements inoccupés en Région bruxelloise ? " Arsenal digne d'un système communiste ", s'est étranglé Vincent De Wolf, chef de file de l'opposition MR au parlement bruxellois. Il y a décidément quelque chose de pourri dans ce royaume, avec " ces syndicats socialo-communistes qui pratiquent la seule politique de la terre brûlée ", pestait cet autre élu libéral scandalisé par une énième atteinte subversive à l'ordre établi. La dernière saute d'humeur de la CGSP, mardi 10 octobre, ne pouvait rester sans saillie. C'est Daniel Bacquelaine (MR), le " monsieur Pensions " de la suédoise, qui est chargé de mission : " Les syndicalistes qui appellent à une union des gauches avec le PTB semblent ignorer que dans ce paradis marxiste qu'était l'URSS, les grèves étaient interdites et les grévistes fusillés." Les insensés : savent-ils seulement qu'ils courent à une mort certaine et que c'est le syndicalisme qu'ils assassinent ? Ah, ils peuvent se vanter de faire des émules, les camarades du PTB ! Leur noir dessein séduit jusqu'à des personnages éminemment honorables et que l'on pensait raisonnables. S'épanchant sur ses angoisses estivales, Charles Michel confie à L'Echo le malaise qui l'oppresse : " Quand je vois des socio-démocrates, des responsables qui ont un parcours socio- démocrate, et qui sont par effet de mode tentés par les sirènes néocommunistes, je suis inquiet. " Pour le coup, c'est Elio Di Rupo qui inquiète. Le toujours président du PS file un bien mauvais coton. Semaine de quatre jours, bonus social généralisé, retour à la pension à 65 ans, réduction de l'écart salarial au sein de l'entreprise. Prendre la plume pour rêver " d'un monde plus juste, donc plus à gauche ", passe encore. Mais professer de telles hérésies... Ses Nouvelles conquêtes (éd. Luc Pire) couchées sur papier, ne mènent droit qu'à " une gauche extrême, tendance marxiste-léniniste ", s'alarme Olivier de Wasseige par voie de presse. La Flandre, elle aussi, s'émeut de ce moment d'égarement. Sa presse est venue aux nouvelles auprès du politologue Pascal Delwit : c'est vrai que Di Rupo est en train de virer coco ? " Taxer cet ouvrage de communiste est pathétique ", explique le professeur. " Rien à voir avec des finalités assimilables aux mouvements communistes, il n'y a rien de révolutionnaire là-dedans. Mais quand le président du PS dit : "Le PS ne reviendra pas au pouvoir sans un retour à la pension à 65 ans", on dit : c'est impossible, donc c'est communiste. Or, l'impossible, c'est la négation même de la politique. " En attendant, le patronat flamand, lui, avait eu le nez fin. Il avait vu clair dans le jeu de ce socialiste wallon devenu, en 2011, Premier ministre d'un assemblage de socialistes, de sociaux-chrétiens et de libéraux, et qui s'était mis à pratiquer " une politique marxiste ". Des pointures managériales du Nord du pays s'en étaient hautement indignées. " Dans ce pays, et surtout parmi la famille socialiste, on voit les entrepreneurs comme des bandits. Nous sommes en train de devenir une société néocommuniste ", écrivait alors l'un d'eux, sans la moindre envie de rire. " Je pense que dans ces milieux patronaux, ils pensent ce qu'ils disent ", soupire cet observateur. Plutôt mort que rouge ? Ni l'un ni l'autre, de préférence. Mais à choisir... Non sans déplaisir, l'anticommunisme renoue avec son vieil ennemi, retrouve ses sensations, un épouvantail à brandir, son meilleur argument de vente de la marque libérale. Tant pis si c'est parfois de façon un peu primaire. " Cet anticommunisme est encore plus stupide que celui qui se manifestait dans les années 1960 et 1920, lorsque les partis communistes l'étaient vraiment. Les mesures mises en évidence par le PTB relèvent d'un parti social-démocrate radical qui aurait été taxé de parti déviationniste à cette époque ", dénonce Renaud Maes, rédacteur en chef de La Revue nouvelle : " "Vous êtes communiste" doit suffire à détruire votre crédibilité ". " Il y a là une vacuité intellectuelle désolante ", confiait en 2015 au Vif/L'Express José Gotovitch, historien à l'ULB et spécialiste de la question communiste. " La peur des nantis se cristallise : ils ont bien assimilé et retenu les leçons marxistes et celles de la propagande soviétique. " Il faut bien un peu forcer le trait si c'est pour adjurer les masses laborieuses de ne pas se laisser abuser, le jour venu, par la gauche de la gauche et, tant qu'à faire, par la gauche tout court versée dans le même panier marxiste-léniniste. " On est là dans la communication politique concertée N-VA - MR ", appuie Pascal Delwit. " Elle s'inscrit dans une logique de délégitimation de l'adversaire, principalement le PS ainsi taxé de tendance communiste, la FGTB, voire la CSC. On fait en sorte d'essayer qu'un électorat centriste, hésitant entre PS et MR, s'inquiète. " Charles Michel met un marché en main, via les colonnes de L'Echo : " Veut-on demain un projet communiste calqué sur celui d'avant la chute du mur de Berlin, c'est-à-dire que l'Etat décide tout à votre place ? Cette idée qu'on tire tout le monde vers le bas... " Ce serait un tel retour en arrière, alors qu'on revient de si loin. D'un monde sans flexi-jobs ni parachutes dorés, sans modération salariale ni stock option. Où le courrier, le téléphone et le transport aérien étaient nationalisés, où des banques publiques (Crédit communal et CGER) faisaient encore affaire. D'un temps, dit-on, où la culture de la revendication et de l'excuse faisait la loi et des syndicats surpuissants la pluie et le beau temps. Avec le recul, ce régime-là dégageait un méchant côté communisant. C'était il y a quarante ans, (avant-) hier. L'enfer ?