"La première fois où je me suis demandé si le libre-échange était une bonne idée, c'était l'hiver 2012", raconte Sander Heijne. À cette époque, il écrivait sur les entreprises publiques pour le quotidien De Volkskrant. Comme il était historien, ce n'était pas son job de rêve, mais il s'est passionné pour le sujet, et six ans plus tard il a même écrit un livre.
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"La première fois où je me suis demandé si le libre-échange était une bonne idée, c'était l'hiver 2012", raconte Sander Heijne. À cette époque, il écrivait sur les entreprises publiques pour le quotidien De Volkskrant. Comme il était historien, ce n'était pas son job de rêve, mais il s'est passionné pour le sujet, et six ans plus tard il a même écrit un livre. Sander Heijne: À l'hiver 2012, les aiguillages gelés ont entraîné de graves problèmes aux chemins de fer néerlandais. Pratiquement toute la circulation de trains était paralysée. Autrefois, les machinistes descendaient du train pour dégeler ces aiguillages, mais depuis le découpage des chemins de fer en ProRail et NS ce n'était plus autorisé. Prendre le train est devenu plus cher et c'est moins bien réglé. Au fond, on n'a jamais bien réfléchi à la mise en pratique de cette privatisation. Est-ce souvent le cas? Sander Heijne: Aux Pays-Bas, le marché tient rarement ses promesses. Les services publics ne sont pas des usines à gâteaux secs. Confectionner des biscuits, c'est simple : le fabricant qui vend les meilleurs en vend le plus. Mais ce n'est pas toujours le cas. Prenez les secteurs des sociétés de soins : aux Pays-Bas, elles devaient se concurrencer pour gagner plus d'argent, et donc elles ont essayé de vendre un maximum de traitements et de médicaments aux patients. Comme les Néerlandais ne les paient pas eux-mêmes, cela coûte énormément d'argent aux assurances maladie. Les dépenses ont explosé, et les assurances maladie privées tentaient de limiter les dégâts en instaurant une multitude de règles. Du coup, les infirmiers et les médecins consacrent 40% de leur temps à des tâches administratives. La privatisation d'entreprises publiques est-elle une mauvaise idée, ou est-elle simplement mal réalisée? Heijne: Les politiciens doivent se demander pourquoi certains services relèvent de la compétence de l'Etat. Au dix-neuvième siècle, les Pays-Bas avaient un réseau ferroviaire misérable, exploité par des entreprises privées. À cette époque, l'État belge avait six fois plus de lignes, avec comme conséquence que l'économie belge tournait à plein régime, alors que l'économie néerlandaise végétait. L'infrastructure ferroviaire était - et est - essentielle pour toute l'économie. Il en allait de même pour la téléphonie, mais cette situation a changé entre-temps : le progrès technologique a fait en sorte que les lignes téléphoniques n'ont plus besoin de monopole. Aujourd'hui, les sociétés de télécom peuvent parfaitement être gérées par des acteurs privés. Les entreprises publiques sont souvent lourdes, inefficaces et chères. Est-ce la raison pour laquelle la tentation de s'en débarrasser devient parfois irrésistible pour les politiques ? Est-ce bien le cas? L'aéroport de Schiphol est organisé de manière très efficace, et c'est une entreprise publique. De nombreuses entreprises publiques pourraient améliorer leur service à la clientèle, mais c'est également le cas d'entreprises commerciales. Et qu'est-ce que font les entreprises privées des bénéfices ? Ces derniers ne retournent pas à la société, ils disparaissent dans le portefeuille des actionnaires. Les clients paient parfois simplement la même chose pour un service moins bon, ou alors le personnel à des conditions de travail moins favorables. Aujourd'hui, ce sont des investisseurs en capital-risque étrangers qui gagnent beaucoup d'argent sur le dos de l'accueil d'enfants néerlandais. Aucun enfant aux Pays-Bas n'en tire profit. Pour l'Etat, ces privatisations sont souvent une économie cachée. C'est ce qu'espèrent les politiques. Ils vendent une entreprise et reçoivent une somme unique. Mais aux Pays-Bas, les coûts pour les soins ont doublé, et les coûts de l'accueil d'enfants ont également explosé. Chaque année, ProRail reçoit deux milliards d'euros de la part de l'Etat, et par le biais de subsides cachés, les Chemins de fer néerlandais et d'autres entreprises publiques encaissent des centaines de millions d'euros. Toutes les allégations des partisans du libre-échange n'ont jamais été minutieusement étudiées. Ou si : en 2012, le sénat néerlandais a étudié les privatisations aux Pays-Bas. Les conclusions étaient destructrices. Malheureusement, on n'en a rien fait. En Belgique, il y a beaucoup d'insatisfaction à propos de la SNCB : service de mauvaise qualité, énormes dettes. Beaucoup de politiciens rêvent de privatisations. Je leur conseille tout de même de réfléchir à ce qu'il se passera. Le marché ferroviaire européen ne fonctionne pas convenablement. La SNCB risquerait très fort d'être rachetée par une entreprise publique allemande ou française. Est-ce bien ce que veulent les politiciens belges ? L'Etat belge est sur le point de revendre Belfius, une banque que nous avons eue en main après la crise financière. Une bonne idée ? En théorie, les banques peuvent parfaitement être exploitées par des entreprises commerciales. Nous avons seulement vu que leurs services sont si importants pour l'économie que l'Etat doit intervenir quand les choses tournent mal. L'Etat doit-il forcément devenir banquier ? Elle pourrait également beaucoup mieux réguler le secteur financier. Jusque dans les années nonante, elle y arrivait. Y a-t-il des entreprises que l'Etat ferait mieux de reprendre en main? Cela me semble très compliqué. Il faudrait qu'elle exproprie ou rachète. Je dirais : réfléchissez avant d'agir. Mais je ne comprends toujours pas pourquoi le courrier aux Pays-Bas doit être distribué par trois entreprises, chacun avec son propre réseau de distribution. Autrefois, le boulot de facteur était un bon travail pour la classe moyenne inférieure, à présent c'est un petit boulot pour les étudiants ou les travailleurs pauvres en désespoir de cause. Le marché de la poste était déjà en train de se réduire. La concurrence n'y a rien changé. Notre secteur énergétique - pourtant l'oxygène pour la vie d'entreprise - me semble un secteur excellent à garder dans les mains de l'Etat. Nos principales entreprises énergétiques sont en mains allemandes ou suédoises. Aujourd'hui, ces pays sont membres de l'UE, mais il y a quelques années, personne n'aurait pu prévoir que l'Angleterre s'en irait. Que seraient devenus nos tarifs énergétiques si les entreprises anglaises avaient pu en décider ? Les réseaux sociaux comme Facebook sont parfois qualifiés d'équipements d'utilité publique, et là aussi il y a beaucoup de choses qui ne vont pas. L'Etat doit-il jouer un rôle plus important ? Dans le fond, Facebook est quelque chose de très beau. Il faut stimuler l'entrepreneuriat qui l'a rendu possible. Mais il y a effectivement des monopolistes qui s'occupent de plus en plus de choses : Facebook a également lancé un marché. À moment donné, il faudra découper ces entreprises, ou en tout cas les soumettre à des règles plus sévères. Pour l'instant, on ne sait tout simplement pas ce qu'ils font de nos données. Il est donc positif que la Commission européenne instaure des règles de vie privée plus sévères à partir de mai.