Le téléphone sonne sur le bureau du Bourgmestre de Scheldestad.

-Ja ?

--Meneer de Burgemeester, mag ik van u frans spreken?

-Je vous écoute, mais d'abord qui êtes-vous?

-Mon nom ne vous dira probablement rien. J'ai fait ma carrière politique en Wallonie, avant que vous n'occupiez la scène. Nicolas Régimont.

-Votre nom ne m'est pas inconnu et je suis ravi de vous entendre.

--Je vous remercie. Me feriez-vous le plaisir de m'accorder un entretien de la plus grande importance pour vous-même, pour votre parti, pour la Flandre ?

--Vous avez l'art d'appâter les gens ! Je consulte mon agenda...Dimanche 16 février à 10 heures, à l'Hôtel de Ville, cela vous conviendrait ?

-C'est parfait pour moi.

*

Nicolas Régimont fit le tour de la statue de Brabo avant de se décider à franchir les portes de l'Hôtel de Ville.

Il était manifestement attendu. Un homme d'une quarantaine d'années en costume trois pièces et cravate Hermès, se dirigea vers lui :

-Good morning, Sir. This way, please.

Régimont pensa :

-Astucieux. Ni le néerlandais, ni le français. Il aurait pu choisir le latin dont son maître est, paraît-il, passionné.

L'accueil du Bourgmestre fut protocolaire. Régimont enchaîna :

-Permettez-moi de vous remercier. Votre réaction a été d'une promptitude que j'apprécie.

-Cher Monsieur, vous ne me laissiez guère le choix, compte tenu des intérêts qui motivent l'entretien.

-Voilà, Monsieur le Bourgmestre, une introduction qui nous plonge au coeur du sujet. Je vais donc me lancer.

Ils étaient installés dans le salon intégré au cabinet maïoral. Le maître des lieux avait opté pour une tenue décontractée : pantalon de velours, chemise blanche ouverte sur un pull en cashmere. Régimont avait opté pour un blaser bleu et un pantalon gris. Il avait préféré à la cravate, le foulard noué dans le cou. Il ne voulait pas se donner un air ringard que son âge aurait pourtant excusé.

-Je précise d'entrée de jeu que je ne suis porteur d'aucun mandat public ou partisan. C'est au terme d'une réflexion et d'une analyse personnelles de la crise politique que j'ai souhaité vous rencontrer.

-Oui, et vous avez ajouté que j'y trouverais intérêt, moi, mon parti et la Flandre. Je suis dès lors tout ouïe.

-Je vais prendre le problème par un biais inhabituel pour un francophone. Vous êtes leader d'un parti séparatiste, qui a sur sa droite un parti plus séparatiste, encore.

-Oui, et vous n'ignorez pas que les sondages récents promettent une majorité en Flandre aux options séparatistes. Je dis "les options" parce que ce choix n'est pas indifférent à des mandataires d'autres partis de droite ou du centre.

-De votre côté, vous observez que les Wallons et les partis qui les représentent ne veulent ni du confédéralisme, ni a fortiori du séparatisme. Non seulement le confédéralisme les priverait des transferts que la Flandre accepte, en maugréant, au nom de la solidarité et les plus avertis voient bien que les moyens nouveaux que la suppression des transferts donnerait à la Flandre, se traduiraient en attraits fiscaux pour les investissements, de subventions pour les centres de recherche, l'enseignement ou les soins de santé. Quant au séparatisme, la Wallonie n'a tout simplement pas les moyens de son indépendance.

-La crise que nous vivons dégage l'odeur forte du pourrissement de l'Etat.

Le Bourgmestre avait, ce disant, rapproché de sa main le bloc-notes qu'il avait préparé.

-Rassurez-vous, reprit Régimont, je ne serais pas venu vous voir, si je prédisais le moindre avenir au statu quo qu'à juste titre vous appelez le pourrissement de l'Etat. Je viens vous ouvrir les perspectives d'un jeu gagnant-gagnant.

Le Bourgmestre ostensiblement se saisit de son bloc et ouvrit son stylo.

--Votre indépendance ne peut se permettre de rester, comme ne Catalogne ou en Ecosse, à la merci de l'autorité européenne, serait-elle-même appuyée sur une consultation populaire largement majoritaire. Il faut créer une dynamique interne au pays qui aille dans le sens que vous souhaitez. L'indépendance de la Flandre nécessite le consensus des Wallons et des Bruxellois.

-Sans doute, mais le moyen d'y parvenir ?

-Il faut, dès à présent, proposer un dernier gouvernement d'union nationale dont le programme essentiel consistera à préparer l'inévitable au terme d'une législature qui durera encore quatre ans. Et l'inévitable, c'est 1/l'indépendance de la Flandre qui succède à l'Etat belge dans sa représentation européenne et internationale,2/ la négociation menée par le gouvernement wallon avec la France pour définir les termes d'une association-intégration 3/la négociation avec les autorités bruxelloises pour chercher avec elles et l'Union européenne le statut à donner à ces dix-neuf communes qui sont le coeur de l'Europe, 4/le choix à offrir à la Communauté germanophone de rester en Wallonie, région de France, ou de négocier son rattachement au Luxembourg ou au Land de Rhénanie-Westphalie.

-Et vous croyez que quatre ans suffiront pour gravir la montagne d'obstacles ?

-Monsieur le Bourgmestre, depuis combien de temps n'a-t-on plus proposé à nos concitoyens un projet qui situe l'objectif au-delà des taux d'imposition, du numerus clausus des médecins, des faiblesses de la SNCB, du survol de Bruxelles ou des malversations financières dans des intercommunales ? Un grand coup d'air frais s'impose !

-Qu'entendez-vous par la succession de la Flandre aux obligations de la Belgique ?

-La Flandre indépendante devient propriétaire des biens, ambassades et consulats, de la Belgique à l'étranger et la valeur des biens cédés vient en déduction de la dette qu'il faudra bien partager. Ce n'est qu'un aspect du partage et la négociation, sur ce point, risque d'être ardue, et son résultat sera fondamental dans l'accord d'intégration de la Wallonie à la France. C'est le fondement du consensus.

-Avez-vous le sentiment que l'opinion wallonne est prête à accepter ce débat ?

-Certes non, mais ici et là, des inquiétudes s'expriment et j'ai la conviction que le pourrissement de l'Etat que vous évoquiez indisposera bientôt les gens qui réfléchissent en dehors des canons d'un conservatisme moribond.

-Nous verrons, nous verrons. J'ai vos coordonnées. Voici mon numéro privé. Gardons le contact. Le Bourgmestre se leva. L'entretien était terminé. La poignée de mains fut chaleureuse.

Le téléphone sonne sur le bureau du Bourgmestre de Scheldestad.-Ja ?--Meneer de Burgemeester, mag ik van u frans spreken?-Je vous écoute, mais d'abord qui êtes-vous?-Mon nom ne vous dira probablement rien. J'ai fait ma carrière politique en Wallonie, avant que vous n'occupiez la scène. Nicolas Régimont.-Votre nom ne m'est pas inconnu et je suis ravi de vous entendre.--Je vous remercie. Me feriez-vous le plaisir de m'accorder un entretien de la plus grande importance pour vous-même, pour votre parti, pour la Flandre ?--Vous avez l'art d'appâter les gens ! Je consulte mon agenda...Dimanche 16 février à 10 heures, à l'Hôtel de Ville, cela vous conviendrait ? -C'est parfait pour moi. * Nicolas Régimont fit le tour de la statue de Brabo avant de se décider à franchir les portes de l'Hôtel de Ville.Il était manifestement attendu. Un homme d'une quarantaine d'années en costume trois pièces et cravate Hermès, se dirigea vers lui :-Good morning, Sir. This way, please.Régimont pensa :-Astucieux. Ni le néerlandais, ni le français. Il aurait pu choisir le latin dont son maître est, paraît-il, passionné.L'accueil du Bourgmestre fut protocolaire. Régimont enchaîna :-Permettez-moi de vous remercier. Votre réaction a été d'une promptitude que j'apprécie.-Cher Monsieur, vous ne me laissiez guère le choix, compte tenu des intérêts qui motivent l'entretien.-Voilà, Monsieur le Bourgmestre, une introduction qui nous plonge au coeur du sujet. Je vais donc me lancer.Ils étaient installés dans le salon intégré au cabinet maïoral. Le maître des lieux avait opté pour une tenue décontractée : pantalon de velours, chemise blanche ouverte sur un pull en cashmere. Régimont avait opté pour un blaser bleu et un pantalon gris. Il avait préféré à la cravate, le foulard noué dans le cou. Il ne voulait pas se donner un air ringard que son âge aurait pourtant excusé.-Je précise d'entrée de jeu que je ne suis porteur d'aucun mandat public ou partisan. C'est au terme d'une réflexion et d'une analyse personnelles de la crise politique que j'ai souhaité vous rencontrer.-Oui, et vous avez ajouté que j'y trouverais intérêt, moi, mon parti et la Flandre. Je suis dès lors tout ouïe.-Je vais prendre le problème par un biais inhabituel pour un francophone. Vous êtes leader d'un parti séparatiste, qui a sur sa droite un parti plus séparatiste, encore.-Oui, et vous n'ignorez pas que les sondages récents promettent une majorité en Flandre aux options séparatistes. Je dis "les options" parce que ce choix n'est pas indifférent à des mandataires d'autres partis de droite ou du centre.-De votre côté, vous observez que les Wallons et les partis qui les représentent ne veulent ni du confédéralisme, ni a fortiori du séparatisme. Non seulement le confédéralisme les priverait des transferts que la Flandre accepte, en maugréant, au nom de la solidarité et les plus avertis voient bien que les moyens nouveaux que la suppression des transferts donnerait à la Flandre, se traduiraient en attraits fiscaux pour les investissements, de subventions pour les centres de recherche, l'enseignement ou les soins de santé. Quant au séparatisme, la Wallonie n'a tout simplement pas les moyens de son indépendance.-La crise que nous vivons dégage l'odeur forte du pourrissement de l'Etat. Le Bourgmestre avait, ce disant, rapproché de sa main le bloc-notes qu'il avait préparé.-Rassurez-vous, reprit Régimont, je ne serais pas venu vous voir, si je prédisais le moindre avenir au statu quo qu'à juste titre vous appelez le pourrissement de l'Etat. Je viens vous ouvrir les perspectives d'un jeu gagnant-gagnant.Le Bourgmestre ostensiblement se saisit de son bloc et ouvrit son stylo.--Votre indépendance ne peut se permettre de rester, comme ne Catalogne ou en Ecosse, à la merci de l'autorité européenne, serait-elle-même appuyée sur une consultation populaire largement majoritaire. Il faut créer une dynamique interne au pays qui aille dans le sens que vous souhaitez. L'indépendance de la Flandre nécessite le consensus des Wallons et des Bruxellois.-Sans doute, mais le moyen d'y parvenir ?-Il faut, dès à présent, proposer un dernier gouvernement d'union nationale dont le programme essentiel consistera à préparer l'inévitable au terme d'une législature qui durera encore quatre ans. Et l'inévitable, c'est 1/l'indépendance de la Flandre qui succède à l'Etat belge dans sa représentation européenne et internationale,2/ la négociation menée par le gouvernement wallon avec la France pour définir les termes d'une association-intégration 3/la négociation avec les autorités bruxelloises pour chercher avec elles et l'Union européenne le statut à donner à ces dix-neuf communes qui sont le coeur de l'Europe, 4/le choix à offrir à la Communauté germanophone de rester en Wallonie, région de France, ou de négocier son rattachement au Luxembourg ou au Land de Rhénanie-Westphalie.-Et vous croyez que quatre ans suffiront pour gravir la montagne d'obstacles ?-Monsieur le Bourgmestre, depuis combien de temps n'a-t-on plus proposé à nos concitoyens un projet qui situe l'objectif au-delà des taux d'imposition, du numerus clausus des médecins, des faiblesses de la SNCB, du survol de Bruxelles ou des malversations financières dans des intercommunales ? Un grand coup d'air frais s'impose !-Qu'entendez-vous par la succession de la Flandre aux obligations de la Belgique ?-La Flandre indépendante devient propriétaire des biens, ambassades et consulats, de la Belgique à l'étranger et la valeur des biens cédés vient en déduction de la dette qu'il faudra bien partager. Ce n'est qu'un aspect du partage et la négociation, sur ce point, risque d'être ardue, et son résultat sera fondamental dans l'accord d'intégration de la Wallonie à la France. C'est le fondement du consensus.-Avez-vous le sentiment que l'opinion wallonne est prête à accepter ce débat ?-Certes non, mais ici et là, des inquiétudes s'expriment et j'ai la conviction que le pourrissement de l'Etat que vous évoquiez indisposera bientôt les gens qui réfléchissent en dehors des canons d'un conservatisme moribond.-Nous verrons, nous verrons. J'ai vos coordonnées. Voici mon numéro privé. Gardons le contact. Le Bourgmestre se leva. L'entretien était terminé. La poignée de mains fut chaleureuse.