Didier Reynders est l'un des derniers dinosaures de la politique belge. Le vice-Premier ministre libéral, en charge des Affaires étrangères, cultive l'art de rester au sommet, depuis une trentaine d'années. Politiquement, il enterre tous ses collègues, de Joëlle Milquet (CDH) à Laurette Onkelinx (PS). Toutes deux ont été vice-Premières ministres avec lui au fédéral, mais ont annoncé récemment leur retrait. Seul Elio Di Rupo, éternel président du PS, lui fait concurrence dans la durée. Reynders est un animal qui représente la quintessence d'un art de la politique strictement orienté vers le pouvoir. Il est à la fois brillant, d'une intelligence hors norme, mais il peut être détestable lorsqu'on lui cherche noise.
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Didier Reynders est l'un des derniers dinosaures de la politique belge. Le vice-Premier ministre libéral, en charge des Affaires étrangères, cultive l'art de rester au sommet, depuis une trentaine d'années. Politiquement, il enterre tous ses collègues, de Joëlle Milquet (CDH) à Laurette Onkelinx (PS). Toutes deux ont été vice-Premières ministres avec lui au fédéral, mais ont annoncé récemment leur retrait. Seul Elio Di Rupo, éternel président du PS, lui fait concurrence dans la durée. Reynders est un animal qui représente la quintessence d'un art de la politique strictement orienté vers le pouvoir. Il est à la fois brillant, d'une intelligence hors norme, mais il peut être détestable lorsqu'on lui cherche noise. Exilé à Uccle depuis 2012, ce Liégeois a la peau dure. Aucune crise, aucun scandale, aucune rivalité ne semblent avoir raison de lui. Au fil des années, il a surmonté les critiques acerbes venues de Flandre lorsqu'il était aux Finances, l'échec de l'orange bleue et le blocage du pays, l'ouragan de la crise bancaire, les tempêtes de la crise interne au sein de son parti lorsqu'il le présidait. Et digéré, tant bien que mal, la prise de pouvoir au Seize par Charles Michel. Reynders ? Intouchable ! L'écume d'une affaire d'Etat comme le Kazakhgate ou la récente défaite électorale aux communales ne font pas vaciller ce président de la régionale bruxelloise du MR. Car en réalité, cet animal politique est un félin. Il sait esquiver les coups. Montrer les crocs quand c'est nécessaire. Balayer ses adversaires. Cultiver un territoire où il règne en maître, entouré par un clan avec lequel il sait se montrer loyal. Pour survivre aussi longtemps dans la jungle de la rue de la Loi, il a inventé un code. Que Le Vif/L'Express se propose de déchiffrer... Pour tenir longtemps au pouvoir, il faut en détenir toutes les rênes. Ou du moins, être prêt à le faire. Voilà pourquoi, avant les élections de mai 2014, Didier Reynders publie un livre d'entretiens dans lequel il se déclare candidat à tout. Il est, bien sûr, prêt à poursuivre sa carrière au gouvernement fédéral, où il est déjà vice-Premier MR et ministre des Affaires étrangères. Mais, il est, en outre, disponible pour le poste de Premier ministre - et il a l'expérience pour cela. Si l'électeur donne la main aux libéraux dans la capitale, pourquoi pas ministre-président régional ? Une fois la suédoise en négociation, avec Charles Michel pressenti pour devenir Premier ministre, il rêve du poste de commissaire européen - une timbale qui lui sera ravie par le CD&V et Marianne Thyssen. Retour, donc, aux Affaires étrangères. Les communales se profilent ? " Il se voyait devenir président de la section locale, puis bourgmestre, en désignant un " faisant fonction ", signale un membre. Mais son collègue de parti Boris Dilliès (NDLR : actuel bourgmestre et Ucclois de toujours) l'en a empêché. C'est à se demander pourquoi Didier veut maîtriser tous les leviers du pouvoir... " D'autant qu'il n'en a pas le temps. Chef de groupe MR au conseil communal, il réunit rarement ses troupes. Président de la régionale, il n'a pas mis toutes ses forces au profit de ses candidats. " Ce manque d'écoute et d'investissement au service des autres était déjà ce qu'on lui reprochait lorsqu'il était président de parti ", s'étonne un libéral qui n'était pourtant pas membre du groupe Renaissance, lors de la " guerre des clans ", qui a mené à sa destitution en 2011. Traduisez : il n'a pas retenu la leçon. " Mais cet épisode était trop violent, nous ne pouvons plus nous diviser de la sorte. " Pourtant... Le MR n'a conservé que deux mayorats sur six en Région bruxelloise, au lendemain des élections du 14 octobre. Les deux restants, Boris Dilliès et Vincent De Wolf, ont mis en garde leur parti sur la nécessité de repenser le programme - en mettant davantage l'accent sur l'environnement et le social - tout en appelant Didier Reynders à " ne pas rester au balcon " et à s'investir sur la liste régionale en mai 2019. Réplique cinglante du patron du MR bruxellois sur la RTBF, contre Dilliès : " Je peux comprendre que, quand son score personnel a diminué de 15 % et qu'on a perdu une majorité absolue, on ait envie de trouver un bouc émissaire. " Confirmant qu'il sera candidat à la Chambre, Reynders ne daigne parler que du " bourgmestre d'Uccle ", sans le nommer, et n'évoque même pas De Wolf, son homologue d'Etterbeek. Ignorer l'autre, chez lui, c'est le summum de son mépris. Surtout quand il annonce qu'un " jeune " pourrait tirer la liste régionale du MR, alors que De Wolf a l'expérience de ses 60 ans, soit... le même âge que Reynders. " Autant Didier aime chambrer ses adversaires, autant il supporte mal la critique et n'accepte pas qu'on le remette en question, constate un vieux renard du parti. C'est incroyable cette propension à considérer que si on n'est pas un de ses amis, on est forcément contre lui ! " Ce félin use et abuse des petites phrases qui crucifient, autant pour discréditer l'adversaire que pour se positionner lui-même. Sa cible privilégiée : depuis toujours, le PS. " Si on en est là à Bruxelles, c'est parce qu'un seul parti a ultradominé une Région, depuis sa création en 1989 ", lâche-t-il à L'Echo, en novembre 2017. Le dérapage n'est jamais loin comme quand il place Molenbeek " à l'étranger " ou quand il lâche un matin de mai 2014 que, dans les années 1990, " sans les libéraux, on a eu les enlèvements d'enfants ". " Une vraie langue de vipère ! " peste Jean-Denis Lejeune, papa d'une des victimes de Dutroux. Avant que Reynders n'accepte finalement de s'excuser. Du bout des lèvres. Cette capacité à montrer les limites de l'autre passe aussi par le non-verbal. Durant des années, Joëlle Milquet, présidente du CDH, fut l'une de ses têtes de Turc préférées. Entre les deux, une inimitié a grandi. Lors d'un débat de campagne organisé à l'ULB par Le Vif/ L'Express, avant le scrutin de 2014, Reynders s'était livré à un festival de grimaces et de haussements de sourcils pour pointer publiquement l'incohérence des propos à rallonge de son adversaire. Assassin. Cela vaut au sein de son parti, aussi. Comme lorsqu'il laisse entendre que le casting ministériel de la suédoise n'est pas optimal, qu'il ne le défendra pas, parce qu'il n'y est pour rien, lui... Le vice-Premier peut pourtant avoir de vrais élans chaleureux lorsqu'il se sent en confiance. Cet homme brillant peut être drôle et est surtout soucieux de défendre les siens lorsqu'on les attaque. " S'il sait rabaisser les autres, Didier Reynders cultive aussi une loyauté extrême à l'égard de son propre clan, c'est vrai, acquiesce l'un d'eux. Mais ne vous trompez pas : fondamentalement, il ne pense qu'à lui. Même ses proches doivent créer eux-mêmes leur propre destin. " Depuis plus de trente ans, cet animal a construit son propre storytelling, tout en cultivant un réseau en or, dans les milieux politiques, financiers ou internationaux. Ce n'est pas un hasard si le cabinet du ministre des Affaires étrangères fut le premier à disposer d'un photographe maison. Reynders a été l'un des premiers en Belgique francophone à comprendre le boulevard qu'offraient les nouveaux médias pour une communication politique sans filtre, directement adressée à ses électeurs. Au début, il se contentait d'un bulletin météo pour faire parler de lui - " Belgique, nuage ", par exemple, lorsque les négociations piétinaient. Depuis, il multiplie les images en présence des grands de ce monde - ses " équivalents "... - et profite de sa passion pour le football pour se vendre. Cet été, en Russie, il fut le seul à être présent sur le terrain pour fêter le parcours des Diables Rouges. Conscient de son intelligence hors du commun, Didier Reynders déteste la médiocrité, les approximations, mais aussi... tout ce qui ne va pas dans le sens de son analyse. Sur le plan de la communication, il peut répéter en boucle son argumentation pour être sûr d'être compris - parce qu'il n'est pas toujours convaincu de l'expertise de son interlocuteur. Il sait aussi toute l'importance de maîtriser le flux verbal : il n'est pas rare, lors d'une interview à la radio ou à la télévision, de le voir entamer un marathon verbal que le journaliste a bien de la peine à interrompre pour se montrer un tant soit peu critique. On l'entend aussi, régulièrement, sortir le parapluie pour se dédouaner en cas de dossier sensible. Ainsi, lorsqu'on l'interroge sur le dossier des fonds libyens dégelés malgré l'interdiction formelle des Nations unies (révélé par Le Vif/L'Express), le voilà répétant : " J'ai quitté les Finances le 6 juin 2011. Je ne peux pas m'exprimer sur une décision que je n'ai pas prise. " Précision importante : il choisit le média par lequel il s'exprime. De préférence, toujours, un canal de confiance. Ce mélange entre haute considération de lui-même et arrogance maîtrisée n'est toutefois pas toujours de nature à faciliter son destin. Un observateur extérieur raconte que, lors d'une réunion organisée entre Reynders et Milquet au début des négociations de l'orange bleue, en 2007, alors qu'il avait gagné les élections et possédait une chance unique de devenir Premier ministre, il a exaspéré son homologue humaniste au plus haut point, en ne parlant que de lui et en tenant un discours antisocialiste primaire. Résultat connu : Milquet n'a rien fait pour réaliser le rêve de Reynders. Eternellement au sommet de la politique belge, Didier Reynders n'en a jamais atteint le Graal. Ce Seize, dont il rêvait en se rasant, est allé à son rival libéral, Charles Michel le bien né. Alors, s'il se dit loyal, il déjoue. " Depuis le début de la législature, on ne peut pas affirmer que Didier ait fait beaucoup pour l'aider ", relèvent plusieurs voix en interne. Il est davantage occupé à sillonner le monde qu'à défendre les réformes de la suédoise, lui qui avait pourtant coutume de marteler qu'un " gouvernement sans les socialistes, c'est déjà une réforme de l'Etat ". De temps à autre, il n'hésite pas à placer une petite bombe sous les pieds de ce CD&V qu'il hait en raison de ses charges à répétition quand il était aux Finances et de ce pied de nez pour le poste de commissaire européen. A tort ou à raison, certains de ses adeptes assurent à demi-mot qu'il cultive l'art de la vengeance, un plat qui, pour lui, se mange particulièrement froid. Prêt à rebondir et à remettre la main sur son parti, en cas d'échec lors du prochain scrutin. Candidat à tout et responsable de rien. " Mais nous nous attendons aussi à ce qu'un jour ou l'autre, il tire sa révérence et opte pour une haute fonction à responsabilité sur la scène internationale ", enchaînent-ils. Car ce " félinosaure ", que d'aucuns auraient aimé voir démissionner à la suite du Kazakghate, choisira lui-même le moment de sa sortie.