Socialistes et libéraux ne sont pas condamnés à se regarder comme chien et chat. A Liège, le bourgmestre Willy Demeyer (PS) et sa Première échevine, Christine Defraigne (MR), gouvernent la Ville avec un programme clairement progressiste. Le "modèle liégeois" est-il exportable ? Ce n'est pas du tout exclu. Le MR fidèle allié de la N-VA ne représente pas tout le MR. Le compagnonnage avec Théo Francken & Co a laissé des traces dans les rangs libéraux. "Plus jamais ça !", murmurent certains cadres et élus du MR.

La petite musique de Christine Defraigne

Dans un entretien à 'La Libre Belgique', Christine Defraigne en appelle à une refondation du MR pour "réaffirmer les valeurs progressistes des libéraux ". Celle qui n'a jamais été fan de "l'aventure" MR-N-VA se positionne comme une libérale sociale. Défendant une "liberté économique encadrée", elle se dit "attentive à la répartition des richesses". Christine Defraigne souligne "les convergences avec les sociaux-démocrates et avec les écologistes". A moyen terme, elle plaide pour "un manifeste ou une charte des valeurs progressistes du MR".

La petite musique de Christine Defraigne est douce aux oreilles d'un nombre non négligeable de libéraux. Ils constatent qu'un MR trop à droite se marginalise sur la scène politique francophone. Le constat est sans appel. En affichant une vraie sensibilité sociale, le MR a réussi à nouer une alliance qui semble porteuse avec le PS liégeois. En campant sur des positions plus droitières, le MR bruxellois s'exclut au contraire du gouvernement de la région-capitale depuis trois législatures.

A presque tous les échelons de pouvoir, les libéraux sont victimes de leur longue association avec la N-VA. Ils ont voulu valser en solo avec les nationalistes flamands. Ils en paient aujourd'hui le prix. D'une part, face à la gauche, le rapport de forces électoral est de plus en plus défavorable au MR. D'autre part, ce parti est tenu à l'écart des négociations wallonnes et bruxelloises, dans des conditions assez humiliantes.

Le réflexe de survie des libéraux

Pour l'heure, Christine Defraigne est la seule - avec l'ancien ministre Hervé Hasquin - à sortir du bois pour réclamer publiquement l'infléchissement de la ligne du MR dans une tonalité social-libérale. Mais elle est loin d'être isolée. Beaucoup de libéraux sont animés par un réflexe de survie. Ils ont compris que le positionnement "à droite toute" n'est pas tenable. Il accentuera la marginalisation du MR en Wallonie et à Bruxelles. Pour espérer remonter la pente, lors du prochain scrutin, le MR devra grignoter des voix dans la fraction modérée de l'électorat écolo et dans ce qui reste de l'électorat du CDH.

Dans ce contexte, le "modèle liégeois" vanté par Christine Defraigne ne manque pas d'intérêt. Il sort le MR de son splendide isolement. Il colle aussi à la sensibilité de l'électorat libéral francophone. Celui-ci est peu convaincu par les théories ultra-libérales qu'il juge en rupture avec les valeurs fondamentales du MR. Pour gagner, les libéraux doivent cultiver un profil de rassembleur. Et casser leur image de conservateurs faisant sans état d'âme la courte échelle à la N-VA.

Une petite révolution

Si les libéraux progressistes réussissent à faire entendre davantage leur voix au sein de leur parti, le paysage politique francophone pourrait évoluer. Jusqu'à gommer le grand écart PS-MR ? Ce serait une petite révolution. Elle n'est pas pour demain. La "casse sociale" dont le MR s'est rendu coupable ces dernières années ne sera pas facilement oubliée.

Christine Defraigne défend une approche plus humaine de la question sociale. La direction du MR tirera-t-elle le bilan sans tabou de son mariage de presque cinq années avec la droite nationaliste flamande ? Ce n'est pas gagné, le mea culpa n'étant pas vraiment le style de la maison.

PS-MR : pas toujours sur deux planètes différentes

Une approche moins dure de la question sociale : voilà le préalable à une normalisation des rapports PS-MR. Sur d'autres terrains, des rapprochements sont possibles entre les deux formations, qui n'évoluent pas toujours sur des planètes différentes. Ainsi, certains libéraux sont attachés à une conception de la laïcité plus progressiste que certains écologistes, surtout à Bruxelles. A Ecolo, on compte de chauds partisans des "accommodements raisonnables", en d'autres termes, des concessions aux conservateurs religieux, partisans notamment d'un islam rigoriste. Le MR partage avec la grande majorité des socialistes, un refus de ces accommodements, jugés régressifs.

Sur le terrain des droits fondamentaux, le MR peut parfois faire preuve d'avant-gardisme. Ainsi certains libéraux - dont Christine Defraigne, Philippe Monfils et Jacques Brotchi - ont été parmi les premiers, avec certains socialistes, à plaider pour les droits des "travailleurs du sexe" à obtenir un statut, au même titre que les autres travailleurs. Une position dont le pragmatisme tranche avec les positions dogmatiques - voire puritaines - de beaucoup d'écologistes, condamnant tout acte sexuel tarifé, même librement consenti entre adultes.

Dans le domaine de l'immigration, la complaisance de la direction du MR envers les dérapages de Théo Francken a choqué nombre de libéraux. En s'opposant aux visites domiciliaires, Christine Defraigne et les libéraux liégeois ont sauvé l'honneur de leur parti. Sur le fond de la politique migratoire, il y a peu de différences entre socialistes et libéraux pragmatiques, opposés tant à la politique fort peu humaine de Francken & Co, qu'au slogan des "frontières ouvertes" - ou quasi ouvertes - agité par une partie d'Ecolo et de la gauche radicale.

Vive le "modèle liégeois" ?

Un autre MR est possible. Le "modèle liégeois" rappelle utilement que les libéraux ne sont pas tous d'affreux réacs dévorant un socialiste à chaque petit-déjeuner. Le "modèle liégeois" rappelle tout aussi utilement que des ponts existent entre deux partis - le PS et le MR - qui pour l'heure se tournent le dos. Le "modèle liégeois" rappelle enfin qu'au delà des sarcasmes des écologistes sur la "majorité Publifin", il est parfois plus cohérent, pour les socialistes, de gouverner avec des libéraux progressistes qu'avec des Verts insaisissables.