En aval de Seraing, juste avant de traverser Liège, l'eau de la Meuse fait danser un ultime reflet de couleur rouille. Le symbole d'un héritage jadis glorieux. Aux abords de la rive droite, le haut-fourneau d'Ougrée (HFB) et la cokerie s'imposent au regard comme le carrefour de deux époques. Celle d'une sidérurgie prospère durant 200 ans en terres liégeoises, où les péniches déversaient les minerais de fer, la houille et les fondants calcaires par milliers de tonnes. Puis celle, bien plus récente, d'un cataclysme social sans précédent, lorsque le déclin de l'acier s'est mêlé à l'appétit des multinationales et à la course au rendement.
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En aval de Seraing, juste avant de traverser Liège, l'eau de la Meuse fait danser un ultime reflet de couleur rouille. Le symbole d'un héritage jadis glorieux. Aux abords de la rive droite, le haut-fourneau d'Ougrée (HFB) et la cokerie s'imposent au regard comme le carrefour de deux époques. Celle d'une sidérurgie prospère durant 200 ans en terres liégeoises, où les péniches déversaient les minerais de fer, la houille et les fondants calcaires par milliers de tonnes. Puis celle, bien plus récente, d'un cataclysme social sans précédent, lorsque le déclin de l'acier s'est mêlé à l'appétit des multinationales et à la course au rendement. Le haut-fourneau d'Ougrée s'est éteint il y a bientôt quatre ans. En octobre 2011, la fin de la phase à chaud, confirmée par ArcelorMittal, emportait 800 emplois directs. Elle augurait, aussi, la profonde restructuration de la phase à froid qui allait suivre en janvier 2013, engendrant 1 300 licenciements supplémentaires. Officiellement mis sous cocon, le HFB semble prolonger son sommeil indéfiniment. Sera-t-il un jour relancé ? Pour les métallos liégeois, l'espoir était encore permis il y a quelques années. Aujourd'hui, il est définitivement consumé. Le sort de son vieux camarade historique, le haut-fourneau de Seraing (HF6), est par ailleurs déjà tranché. Le colosse d'un autre âge sera démantelé, dès que le marché aura été attribué par ArcelorMittal. Cinq ans de labeur, au moins. La main-d'oeuvre ne manque pas. Le monde au ralenti Sur les hauteurs d'Ougrée, derrière le bâtiment de Techni-futur, quelques métallos poussent les portes de la cellule de reconversion du Forem, dédiée aux anciens travailleurs d'ArcelorMittal. Trois mois de formation obligatoires pour les moins de 45 ans, six mois pour les autres. Un euro brut de l'heure. Dans cette annexe étroite en préfabriqué, le monde semble tourner au ralenti pour les ouvriers qui ont connu la chaleur suffocante des hauts-fourneaux et la cadence des laminoirs. Avec 35 ans de carrière au compteur, Guy Jamotte a connu "cinq ou six fermetures". Désormais prépensionné, l'ancien ouvrier du froid au statut polyvalent a arrêté de compter. La dernière restructuration en date, celle de janvier 2013, lui aura été fatale. "Vers la fin, les gens venaient travailler la peur au ventre, raconte-t-il. Moi-même, il m'arrivait de pleurer dans la voiture. Ces emplois, on nous les a volés. Car nous étions rentables." Le temps n'a visiblement pas effacé la rancoeur, ni les derniers souvenirs. Mais la résistance des métallos liégeois, dont la ferveur faisait encore trembler les rues il y a deux ans et demi, s'est progressivement engourdie. Parce qu'il fallait avant tout survivre, "sauver sa tartine". Et "faire le deuil", comme le confient plusieurs ouvriers. En février 2013, John David, 25 ans, devient malgré lui un symbole de la colère des métallos envers Mittal. Alors qu'il manifeste à Strasbourg aux abords du Parlement européen, le jeune ouvrier de production perd un oeil à la suite d'un tir qui transperce sa visière de protection. Il restera un an et demi sous le régime de la mutuelle. Depuis juillet 2014, John David a repris le travail. D'abord en tant qu'intérimaire, puis sous contrat à durée déterminée. Son employeur ? ArcelorMittal, comme si leur destin était inexorablement lié. "Certains ont tourné la page, mais ce n'est pas mon cas, commente-t-il simplement. Je me voyais mal faire autre chose dans la vie. Je fais le métier que j'aime, c'est ce qui importe." En 2005, le secteur sidérurgique employait encore plus de 5 000 personnes en région liégeoise. Aujourd'hui, ils ne sont plus que 900 environ, répartis sur cinq sites le long de la Meuse, de Marchin à Tilleur. Parmi les 676 prépensionnés de la dernière restructuration, 250 ont repris le travail au sein d'ArcelorMittal sous CDD, essentiellement pour des missions de formation. "Mais l'esprit de fraternité qui caractérisait la grande famille des aciéristes a complètement disparu, témoigne un ouvrier d'Ivoz-Ramet, à Flémalle. A force d'avoir joué avec les gars, on les a broyés. A présent, c'est du chacun pour soi." Certains refusent de revenir sur le vain combat qui les a animés durant un an et demi, aux côtés des syndicats. D'autres, partagés entre la nostalgie et le déni d'un passé douloureux, ne veulent plus prononcer le nom d'ArcelorMittal. "Pour nous, ça restera toujours Cockerill." Dans cette histoire alternative, l'âme du véritable métallo s'est envolée en 1998, lorsque la Wallonie a vendu Cockerill-Sambre au groupe français Usinor pour huit milliards de francs. "Une bouchée de pain", dénoncent encore les travailleurs. Arcelor l'avalera à son tour en 2001.Depuis l'accord social intervenu le 7 décembre 2013 entre la direction d'ArcelorMittal et les syndicats, les métallos liégeois avancent en rangs dispersés. Initialement, le plan prévoyait la création de trois structures pour assurer le sauvetage de 400 emplois : un pôle de compétences pour former et reclasser 200 travailleurs (50 millions d'euros), une société de démantèlement sous la forme d'une cession d'entreprises (25 millions d'euros, 75 emplois) et une filiale d'emballage avec un partenariat public (140 emplois). Sur le plan financier, l'engagement comprenait un prêt de 138 millions d'euros à ArcelorMittal pour réaliser des investissements sur les sites restants. Mais aussi la création d'un Fonds d'investissement et de croissance industrielle (FICI) de 50 millions d'euros, cofinancé par Meusinvest (25 millions) et par les pénalités dues par le géant de l'acier. Sur 2014-2015, le FICI a investi dans cinq dossiers, à hauteur de 7,2 millions d'euros. Un an et demi après sa mise en oeuvre, le pôle de compétences affiche un bilan plutôt morose, comme en attestent les expériences vécues par les travailleurs concernés. Celui-ci prend la forme d'un groupement de 37 employeurs, officialisé par la création de l'asbl Udil.ge, en collaboration avec le Forem. Outre un programme de formations, ses activités incluent actuellement la mise à disposition de 204 travailleurs, rémunérés le reste du temps grâce à la provision de financements publics réservés à la structure - 9 millions d'euros à puiser en 2016, d'après les prévisions budgétaires. "En clair, on a vidé les caisses de la Sowafinal (NDLR : Société wallonne pour la gestion d'un financement alternatif) pour payer des ouvriers à ne rien faire", peste un observateur avisé du dossier. Au premier semestre 2015, un quart de l'effectif a travaillé ponctuellement, pour des missions de (très) courte durée. Quant aux 30 personnes qui ont quitté la structure d'Udil.ge depuis sa création, seules 18 d'entre elles ont obtenu un CDI. "Nous avons une grande diversité de personnalités, précise Marie-Kristine Vanbockestal, patronne du Forem et présidente d'Udil.ge. Encore aujourd'hui, on retrouve une forme de résistance chez certains, considérant qu'il aurait fallu renégocier l'outil." L'hypothèse d'une sidérurgie intégrée publique, soutenue par le PTB et envisagée un temps par les syndicats, reste gravée dans les mémoires. "Mais la volonté politique n'y était pas", regrette Maxime Liradelfo, conseiller communal PTB+ à Herstal et ex-travailleur intérimaire chez ArcelorMittal. De leur côté, les 75 ouvriers qui devaient travailler dans la société de démantèlement se disent floués par la promesse qui leur avait été faite en 2013. "Chaque jour, on attend d'être appelé", confirme un ancien ouvrier au look de batteur de groupe rock metal, en balançant un porte-clés en tête de mort. Constitué sur la base de critères plutôt nébuleux, l'effectif des "75" n'a pas pu bénéficier d'indemnités de départ, puisqu'il est soumis à la convention 32 bis sur le transfert d'entreprises. "On nous avait vendu ça comme un bel avenir. Un travail assuré pendant cinq à dix ans. On l'attend toujours." Parmi les "75", certains ont finalement intégré la nouvelle filiale d'emballage, Argemo. D'autres ont rejoint l'effectif d'Udil.ge. "Pour le démantèlement du HF6 à Seraing, l'entreprise à qui sera attribué le marché aura l'obligation d'intégrer du personnel d'Udil.ge dans ses opérations", assure la direction d'ArcelorMittal Liège. Combien ? Aucune réponse à ce stade. Un conseil d'entreprise fera le point sur le sujet ce 24 septembre, à la demande des syndicats. "Il ne faut pas se leurrer, ajoute le "batteur metal". La société travaillera avant tout avec ses propres ouvriers. Je ne vois pas en quoi je pourrais aider à démanteler un site sur lequel je n'ai jamais travaillé." De la révolte fracassante qui forgeait l'aura collective des métallos liégeois, il ne reste plus qu'un grondement sourd et lointain, enterré par les vies brisées et autant de rêves envolés. "Beaucoup d'employeurs potentiels nous assimilent désormais à des grévistes turbulents, soupire un ex-ouvrier expérimenté. Pourtant, autour de moi, je ne vois que des gars qui cherchent à travailler." Si une seule vérité ne peut émerger de ces visions romancées, une constante se dessine bel et bien à travers cette grande fresque sociale. Au-delà du spectre de la précarité, c'est la peur latente de sombrer dans l'oubli.