Quand il est question de l'avenir énergétique du pays, les grandes directives politiques ne s'arrêtent pas aux portes du seul cabinet de la ministre Marie-Christine Marghem (MR). Encore moins quand un dossier, à l'image du soutien à l'éolien en mer du Nord, se chiffre en milliards d'euros. Encore moins quand les intérêts divergent entre Flamands et francophones. Encore moins quand on est, par exemple, Didier Reynders, vice-Premier ministre MR et ministre des Affaires étrangères et du Commerce extérieur, associé à tout.
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Quand il est question de l'avenir énergétique du pays, les grandes directives politiques ne s'arrêtent pas aux portes du seul cabinet de la ministre Marie-Christine Marghem (MR). Encore moins quand un dossier, à l'image du soutien à l'éolien en mer du Nord, se chiffre en milliards d'euros. Encore moins quand les intérêts divergent entre Flamands et francophones. Encore moins quand on est, par exemple, Didier Reynders, vice-Premier ministre MR et ministre des Affaires étrangères et du Commerce extérieur, associé à tout. Depuis plusieurs mois, le gouvernement fédéral se penche sur deux dossiers sensibles, dont l'issue conditionnera, pour de longues années, la trajectoire de l'effort belge en matière d'énergies renouvelables. Il y a, d'une part, le projet controversé du Modular Offshore Grid (MOG), un système de raccordement au large de Zeebruges, auquel tous les parcs devront se raccorder. L'investissement à la charge d'Elia, le gestionnaire du réseau de transport de l'électricité, se chiffre à 400 millions d'euros. Il y a, d'autre part, l'épineux débat autour du soutien aux trois derniers parcs en mer, dont le coût oscillerait entre trois et cinq milliards d'euros. Le secrétaire d'Etat à la mer du Nord, Philippe De Backer (Open VLD), veut annuler ces concessions qu'il compare à un " pay-for-life pour l'Etat et le citoyen ", comme indiqué dans L'Echo le 21 avril dernier. Beaucoup d'argent en jeu, et donc beaucoup d'appétits chez les développeurs de parcs, que le gouvernement pourrait aiguiser ou contrarier en un claquement de loi, selon la position défendue au terme des négociations entre les partis. En tant que seule formation francophone de la majorité, le MR doit indéniablement compter sur chacun de ses représentants pour contrarier toute revendication unilatérale du nord du pays - le MOG était, à la base, une demande insistante des partenaires flamands. Question : Didier Reynders dispose-t-il de toute la latitude nécessaire pour participer au débat dans les limites de ses compétences ? " Sur ces matières, on constate une grande passivité de sa part, ce qui aboutit inévitablement à un déséquilibre qui profite aux intérêts flamands ", témoigne un observateur de premier rang. Les affinités du vice-Premier MR avec l'entrepreneur Luc Bertrand, président du conseil d'administration du holding Ackermans & Van Haaren (AVH), y sont sans doute pour quelque chose. Tout comme le double engagement de sa cheffe de cabinet, Alexia Bertrand, fille de Luc, par ailleurs administratrice rémunérée chez AVH. Ce holding tentaculaire, dont le chiffre d'affaires s'élevait en 2016 à 4,9 milliards d'euros, regroupe des participations dans des secteurs très variés : les banques privées, l'immobilier, l'huile de palme, le ciment et surtout l'ingénierie maritime, qui alimente plus de 60 % de ses rentrées financières. Dans ce dernier domaine, AVH contrôle à 100 % l'entreprise Deme, notamment incontournable dans le développement éolien en mer. Le groupe Deme, et donc AVH, et donc ses administrateurs, ont tout à gagner avec la construction du Modular Offshore Grid. " Si le projet se concrétise, tout le monde sait que Deme, qui possède toute la logistique, en tirera des bénéfices ", confie un expert. A l'inverse, la société aurait beaucoup à perdre si le gouvernement annulait les concessions attribuées aux trois derniers parcs. Deme figure en effet dans le consortium actionnaire de deux d'entre eux. Vu les enjeux, il apparaît logique que le groupe puisse tenter de faire pression sur l'action du fédéral, comme en atteste la récente sortie dans L'Echo d'Alain Bernard, le CEO de Deme. " Toute situation de conflit d'intérêts, si elle se présente, sera scrupuleusement évitée ", affirmait le porte-parole de Didier Reynders en septembre 2015, en réponse à l'entrée en fonction, le mois suivant, d'Alexia Bertrand comme directrice de cabinet. Cette juriste de 37 ans, notamment diplômée de Harvard, experte en techniques de négociation, l'avait intégré en tant que conseillère dès février 2012. " La principale mesure mise en place en ce qui concerne les conflits d'intérêts, inspirée du droit des sociétés, consiste à le faire connaître et à ne pas être en charge de la prise de décision ", précise-t-elle au Vif/L'Express. En ce qui concerne les discussions portant sur l'éolien offshore, Alexia Bertrand assure ainsi avoir systématiquement signalé son conflit d'intérêts lors des réunions avec les autres chefs de cabinet des vice-Premiers ministres. " Je me suis limitée à relayer la position du cabinet de tutelle (NDLR : celui de Marie-Christine Marghem) ", poursuit-elle. En outre, l'interlocuteur de référence chez Didier Reynders en matière d'énergie n'est pas Alexia Bertrand. Il s'agissait, jusqu'ici, de Jihane Annane ; désignée à la tête du comité de pilotage du RER, elle a quitté l'équipe de Didier Reynders le 1er mai. Rien à signaler, martèle donc le cabinet. " Les réponses argumentées d'Alexia Bertrand sur les cas dont vous faites mention sont également celles apportées par Didier Reynders et le Mouvement réformateur ", commente son porte-parole. Ce n'est pourtant pas si simple. Même en se positionnant en retrait, pour éviter tout conflit d'intérêts, l'(in)action du vice-Premier MR dans ces dossiers reste inévitablement conditionnée par l'autre rôle que joue sa cheffe de cabinet chez AVH, où l'expertise en négociation de cette dernière semble tout aussi opportune pour tenter de convaincre un gouvernement - belge, par exemple - de renoncer à une décision qui serait défavorable aux activités du holding. Le 23 mars dernier, le gouvernement a adopté en deuxième lecture un avant-projet de loi portant, entre autres, sur l'obligation de raccordement des parcs au MOG, en dépit des critiques qui ont fusé sur le coût, l'utilité et la sécurité d'approvisionnement - qui paiera en cas de dommages ? - de ce système centralisé. L'hypothèse d'une annulation des concessions aux derniers parcs, visant à les réattribuer éventuellement à des développeurs moins chers, apparaît quant à elle peu probable. Deux issues en tout point favorables, si elles se concrétisent, aux administrateurs d'AVH. Et au moins à l'une des " deux " Alexia Bertrand.