Le silence qui suit du Moreau, c'est encore du Moreau, disait un musicologue liégeois. Elio Di Rupo et Pierre-Yves Dermagne, dimanche 6 octobre, ont bruyamment interrompu la composition du maître principautaire. Désormais, les mouvements de son requiem se joueront en sourdine. Dans le silence des prétoires et dans la discrétion des couloirs, dans le murmure des bureaux gouvernementaux et dans le calme des salons financiers, vont se décider et se négocier de grandioses bouleversements, d'une importance décisive pour Liège comme pour la Région wallonne.

Il va, dans un premier temps, falloir assumer les inévitables conséquences, juridiques et financières, des foudres namurois. D'abord parce que Stéphane Moreau, les autres membres du comité de direction de Nethys (Pol Heyse, Bénédicte Bayer, Jos Donvil, Frédéric Van de Schoor) et d'autres cadres, dont le départ est aussi inévitable qu'imminent, avaient vu arriver cette imminence et se sont préparés à cette inévitabilité. Mardi 8 octobre, nos confrères de La Meuse évoquaient des débours d'indemnités allant de 15 à 20 millions d'euros pour " une petite quinzaine " de top managers. Mais ceux-ci pourraient également se tourner vers la justice du travail : ils ont eu le temps d'envisager cette hypothèse et de se constituer de solides dossiers, dont l'épluchage prendra à coup sûr pas mal de temps et possiblement beaucoup d'argent.

Ils se tombaient dans les bras comme s'ils avaient fait leur service militaire ensemble.

Ensuite parce que l'annulation par la tutelle wallonne des cessions par Nethys de Voo, d'Elicio et de Win nuit assez directement aux intérêts respectifs de Providence Equity, d'Ardentia et d'Ardentia Tech, à qui ces trois filiales avaient été vendues. Aux confins, a) du droit administratif, puisque Nethys est une " société à participation publique locale significative ", b) du droit des contrats, puisque les opérations ont été conclues et signées, et c) du droit pénal, puisque le gouvernement wallon a chargé le cabinet de Marc Uyttendaele de dénoncer les faits au parquet fédéral, les parties qui s'estimeraient lésées auront des arguments à porter devant au moins trois tribunaux.

Pol Heyse (ici) et Jos Donvil : un départ aussi inévitable qu'imminent. © B. FAHY/belgaimage

Enfin et surtout parce que ces conséquences, financières et juridiques, portent sur la forme. Mais les actions posées le 6 octobre auront aussi, sur le fond, des effets bien plus lourds. D'une part, pour les actionnaires communaux et provincial de l'intercommunale Enodia, qui sont désormais rechargés par l'Elysette de reréfléchir aux contours du périmètre de la SPPLS (ex-SA) Nethys : ils vont probablement voir un dividende (dont les dirigeants se rengorgeaient l'avoir haussé à un total d'un milliard d'euros en vingt ans) grevé par les incertitudes autour de l'intercommunale, de la SPPLS, de l'ex-SA et de ses filiales.

Et d'autre part parce qu'il va donc falloir réécrire complètement la partiticipation de l'initiative industrielle publique liégeoise : que faire de Voo, de Win, d'Elicio, des Editions de l'Avenir notamment, ces filiales d'une maison mère publique actives dans un secteur concurrentiel ? Et pourquoi, au fond, l'intercommunale Enodia avait-elle en effet pris la décision de transformer sa filiale Nethys en holding financier gérant des participations minoritaires ? Il est établi, et Stéphane Hazée (Ecolo) l'a rappelé le 7 octobre sur la RTBF, qu'Enodia ne demandait pas de privatiser le groupe Nethys, mais de reconsidérer l'avenir de ses filiales éloignées de l'intérêt communal. Il existait plusieurs autres options que le démantèlement du groupe et la cession à des investisseurs privés : recapitaliser certaines filiales en y faisant entrer le privé à titre minoritaire, mais aussi les rendre plus wallonnes, donc moins liégeoises, mais pas nécessairement moins publiques. Les politiques wallons et liégeois les ont balayées, ouvrant imprudemment la voie à des deals douteux.

Pol Heyse et Jos Donvil (ici): un départ aussi inévitable qu'imminent. © L. DIEFFEMBACQ/belgaimage

Une tutelle à la baguette

Ministre wallon de l'Energie en 2018, Jean-Luc Crucke (MR) rencontrait souvent Stéphane Moreau. " Ils se tombaient dans les bras comme s'ils avaient fait leur service militaire ensemble ", se souviennent d'ailleurs des témoins. Le Hennuyer au coeur d'amadou décrit ses relations avec le Liégeois : " tumultueuses, volcaniques, fortes ". " Je ne regrette rien, ajoute-t-il. J'ai eu un bras de fer avec lui pour imposer la scission de Nethys et de Resa (NDLR : distributeur d'énergie). En toute modestie, j'ai rempli ma feuille de route en ce qui concerne mes compétences, l'un des seuls à l'avoir fait. En tant que ministre et libéral, j'ai défendu le principe de la vente d'actifs importants, d'autant plus s'il permettait de garantir l'emploi à Liège et le maintien des cadres sur Liège. Comme Wallon, c'est quelque chose que je peux aussi approuver. Sur le procédé utilisé pour atteindre ce but, je n'ai pas à prendre position : c'est le ministre Pierre-Yves Dermagne (NDLR : ministre des Pouvoirs locaux, PS) qui est en charge du dossier, c'est un ami, il a mon total soutien ". Jean-Luc Crucke reconnaît que les recommandations de la commission d'enquête parlementaire, en 2017, étaient " très souples ", qu'il n'y avait " pas d'unanimité " sur la manière dont Nethys devait évoluer. " Pour ma part, je pense qu'en restant majoritaire dans les filiales, le secteur public aurait pris des risques supplémentaires, ce que je ne pouvais pas accepter en tant que libéral. Qu'aurait pensé le citoyen qui paie ses impôts ? " dit-il.

Aujourd'hui, Nethys, la filiale active dans les secteurs concurrentiels de l'intercommunale Enodia, possède non seulement Win, Elicio, VOO et Les Editions de l'Avenir, mais aussi une chaîne de télévision (BeTV), un magazine (Moustique), un assureur (Integrale) et des parts importantes de l'aéroport de Liège (avec Ethias dans NEB) et d'un holding actif dans la distribution d'énergie (Socofe).

C'est à Enodia, son assemblée générale et son conseil d'administration de repartir d'une page blanche. C'est ainsi que la Société régionale d'investissement de Wallonie, comme d'autres acteurs privés (notamment Eneco et John Cockerill, ex-CMI) s'est déjà montrée intéressée par Elicio, certes très endettée mais dont les perspectives, autour de l'éolien en mer du Nord, ne sont pas minces : ainsi naîtrait un opérateur public wallon de production d'électricité verte. Win (et ses services informatiques aux collectivités), promise à François Fornieri et qui avait préalablement reçu une offre de NRB mais aussi de Telenet, semble promise à la privatisation. Les Editions de l'Avenir, que lorgnent notamment Rossel et IPM, sont, elles, plutôt vouées à un " portage " public temporaire si un repreneur ne se manifeste pas immédiatement. Et VOO ? Le Flamand Telenet lèche sa vitrine depuis plusieurs années, et a déjà proposé de racheter le cablodistributeur Brutélé, partenaire de Nethys dans VOO, et plusieurs sociétés transnationales sont venues aux nouvelles et y reviendront. Mais si Enodia devra se retracer un nouveau périmètre et se composer une nouvelle direction, la tutelle wallonne est aujourd'hui bien davantage à la baguette qu'auparavant. Entre partis wallons, et plus seulement liégeois, le débat se repose.

Il sera désormais plutôt politique que sous-régional. Et plutôt économique que musical.