Il est 6h10 quand la séance est levée. Au terme d'une longue nuit, l'accord est historique: le dossier Ibramco est sur le point d'aboutir - c'est en tout cas ce qu'on espère. Le texte du communiqué est clair: "Le gouvernement belge exprime sa volonté de créer une raffinerie de pétrole dans la région liégeoise." Bien sûr, des détails restent à régler. Où, précisément, le complexe verra-t-il le jour? Comment les prix du pétrole seront-ils définis? Quelles seront les conditions d'approvisionnement? C'est pour parler de tout cela qu'une délégation devra se rendre en Iran. Mais à peine le communiqué est-il...

Il est 6h10 quand la séance est levée. Au terme d'une longue nuit, l'accord est historique: le dossier Ibramco est sur le point d'aboutir - c'est en tout cas ce qu'on espère. Le texte du communiqué est clair: "Le gouvernement belge exprime sa volonté de créer une raffinerie de pétrole dans la région liégeoise." Bien sûr, des détails restent à régler. Où, précisément, le complexe verra-t-il le jour? Comment les prix du pétrole seront-ils définis? Quelles seront les conditions d'approvisionnement? C'est pour parler de tout cela qu'une délégation devra se rendre en Iran. Mais à peine le communiqué est-il diffusé que le projet... capote! Et que le gouvernement tombe. De mégaprojet industriel public, voici comment Ibramco est devenu le tombeau du gouvernement Leburton. Sale temps pour l'économie wallonne. La sidérurgie est aux soins palliatifs, et l'ère dorée des mines est bien loin. Il faut du neuf. Du moderne. Alors, quand la société iranienne Nioc entre en contact avec la Belgique afin d'envisager la création d'une raffinerie de pétrole, la gauche wallonne ne cache pas son intérêt. On est en 1970 quand les premières études sont lancées. Fin 1972, quand Belges et Iraniens signent la convention. Et en mars 1973, quand est créée Ibramco (Iranian-Belgian Refining and Marketing Company), la société censée concrétiser l'essai. Entre-temps, en janvier 1973, un socialiste wallon a pris la direction du 16, rue de la Loi. A la tête d'une grosse coalition, Edmond Leburton veut faire d'Ibramco le symbole de sa réussite. Mais il sait que le succès n'est pas garanti. Parce que, par principe, les libéraux ne sont pas favorables à une trop forte intervention du secteur public dans l'économie. Parce que, par nature, le CVP flamand n'a guère envie de faire des fleurs à la gauche wallonne. Et parce que la crise pétrolière naissante est en train de changer la donne du système pétrolier mondial. Dans ce contexte tendu, le partenaire iranien s'impatiente et demande que le gouvernement belge fixe sa réponse pour le 15 janvier. La pression est donc maximale quand s'ouvre le Conseil des ministres, dans la soirée du 15. "Le gouvernement doit donner à la Nioc, à l'issue de ce conseil, une réponse claire et définitive, entame Leburton. S'il n'en était pas ainsi, chacun doit être conscient des répercussions auxquelles il faut s'attendre." Le lendemain, à l'aube, le communiqué paraît. Mais une bombe explose quelques heures plus tard: en matinée, par télégramme, la Nioc annonce que la date du 15 janvier étant dépassée, les conditions de la convention sont caduques. Dans la foulée, plusieurs partis soufflent le chaud et le froid sur les cendres d'Ibramco. Avant même d'avoir vu le jour, le projet est pratiquement enterré. A 16h40, les ministres se réunissent pourtant. Y croient-ils encore? Pas sûr. Et sûrement pas tous. L'envoi d'une délégation d'urgence est décidé. Mais deux jours plus tard, l'échec est consommé. Le gouvernement tombe. Edmond Leburton ne sera plus ministre. Et la Wallonie n'aura pas sa mégaraffinerie.