Votre livre, Présentes (1), évoque les espaces publics où les femmes sont sous-représentées. Pour que leur représentation publique puisse évoluer, la révolution ne doit-elle pas d'abord être privée?
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Votre livre, Présentes (1), évoque les espaces publics où les femmes sont sous-représentées. Pour que leur représentation publique puisse évoluer, la révolution ne doit-elle pas d'abord être privée? Je ne sais pas si on peut chronologiser les luttes. En tant que journaliste, j'avais l'impression d'avoir une valeur ajoutée concernant l'analyse de la place des femmes dans les médias et d'autres lieux où elles restent minoritaires. Evidemment, au sein des foyers aussi, il existe des discriminations, des violences, des viols... Vous mentionnez toutefois la notion de "plafond de mère", auquel se heurtent les mamans dans leur carrière professionnelle. Je l'ai découverte récemment. Pendant le premier confinement, les publications signées de femmes scientifiques ont baissé, alors que celles de leurs confrères masculins ont augmenté. Comme toutes les mères, les chercheuses devaient s'occuper de l'école à la maison, de la cuisine, des courses... et ont perdu un temps considérable pour leurs propres travaux scientifiques. C'est très intéressant de rappeler que ces entraves frappent tous les milieux, toutes les femmes, même les plus aisées, les plus éduquées, contrairement à ce qu'on pourrait imaginer. Votre livre est rédigé en écriture inclusive. Nommer les femmes, féminiser leurs professions, les mots, les adjectifs, c'est important? Je n'ai pas adopté l'écriture inclusive par jeu ou provocation. Je ne peux simplement pas m'imaginer m'exprimer autrement. Cela permet de lutter contre l'invisibilité des femmes. Une étude avait demandé à des personnes de citer trois grands auteurs. Il y avait alors une chance sur cent que des écrivaines soient mentionnées. Mais si on utilise "trois autrices", alors là, on va entendre Duras, Sand, de Beauvoir... Il faut arrêter de marteler que la langue française est neutre. Quand on dit "décideurs", "électeurs", "travailleurs", on imagine des groupes d'hommes. Ajouter un petit point et un "euses", c'est projeter qu'il existe des femmes qui décident, qui votent, qui travaillent... Et puis les mots épicènes peuvent contourner l'utilisation du point médian. Si je dis "citez trois grandes plumes", le problème est réglé! "Les femmes blanches contribuent à l'ordre racial de la société", dites-vous à propos de l'intersectionnalité. Les femmes blanches doivent-elles s'excuser de l'être? Personne n'a à s'excuser. Mais il s'agit d'un biais qui relève d'une tendance à moraliser le racisme, comme s'il relevait d'une forme de méchanceté. En réalité, il s'agit d'un système, dans lequel y compris les femmes blanches sont prises. Si certaines peuvent faire carrière, c'est souvent parce que des femmes noires ou asiatiques nettoient leurs maisons et gardent leurs enfants. Moi y compris. Il n'y a pas besoin de s'excuser. Mais ce serait bien qu'on le reconnaisse. Vous défendez le voile et considérez qu'il faut laisser les femmes libres de s'habiller. Mais ne peut-on avoir des objections féministes à l'égard du hijab? Quand on regarde le spectre le plus orthodoxe des religions monothéistes, on constate que les catholiques s'opposent à l'avortement, les juifs demandent que les femmes se purifient après leurs règles, les musulmans veulent qu'elles portent le voile. Ces choses ne sont évidemment pas souhaitables dans la société. Néanmoins, je trouve dangereux de se servir d'arguments féministes pour tenir, en réalité, des propos racistes et stigmatiser la population musulmane. On ne laisse jamais la parole aux femmes musulmanes. Je serais déjà plus sereine si elles pouvaient s'exprimer. Ce sont toujours des hommes blancs qui en débattent entre eux! Certains mouvements féministes plaident pour que les femmes débattent uniquement entre elles, sans "hommes cisgenres". Quelle est votre position? Espaces non mixtes et mixtes: les deux sont nécessaires. Les femmes n'auraient jamais pris conscience des discriminations systémiques dont elles faisaient l'objet si elles n'avaient pas pu en discuter au sein de groupes uniquement féminins. Ce fut l'occasion de réaliser qu'elles avaient le même vécu, qu'il ne s'agissait pas de problèmes isolés mais de problèmes de société. Elles se sont senties moins seules. En 2016, vous lanciez La Poudre, podcast qui entend "prendre le pouls des luttes féministes". Pourriez-vous y inviter un homme?Non, car j'ai créé ce podcast précisément pour compenser la silenciation des femmes dans l'espace public et médiatique. J'ai fait une promesse, je ne peux pas la renier. "L'égalité entre les hommes et les femmes sera atteinte lorsque les femmes auront droit à la même médiocrité que les hommes", écrivez-vous. Les femmes sont condamnées à l'excellence? Complètement. Certaines femmes sont devenues puissantes, mais à quel prix! C'est pour cela que je suis favorable aux quotas, ou à tout le moins aux objectifs chiffrés, pour pouvoir les faire accéder à des postes importants. L'une des critiques à leur encontre est que cela risque d'exposer des femmes médiocres. Et alors? S'inquiète-t-on des hommes médiocres en place? Selon vous, "pouvoir affirmer "j'ai été victime", c'est ça la puissance". Les femmes doivent-elles toujours être ramenées à ce statut? Il faut réhabiliter ce statut de victime. Vider ce mot de sa charge de honte, de faiblesse, d'inutilité. En finir avec l'idée qu'il faut forcément se montrer fort, dominant, gagnant... En revenir au sens profond du mot "victime", c'est affirmer "j'ai été flouée, on m'a manqué de respect et j'exige réparation". A vos yeux, l'unique solution est la révolution féministe. Comment la mener? Je ne sais pas, mais je la sens frémir. Elle converge avec la colère écologiste, antiraciste, de la communauté LGBTQI+... Beaucoup réalisent que le système néolibéral est producteur d'inégalités. Par révolution, je n'entends pas recourir à la violence, mais véritablement changer de système Pour ça, manifester est important, c'est la base de tout mouvement social.