Il avait dit " pas de fleurs ". Et l'allée menant au village de Sanon était flanquée de piquets ornés de spécimens mauves flétris par le soleil. Il avait dit " pas de comité d'accueil ". Et les habitants formaient une haie d'honneur d'au moins trois cents mètres. Il avait dit " ne préparez rien de spécial ". Et un portail tapissé d'orchidées blanches avait été édifié, un marché artisanal installé, des ballons colorés sous un chapiteau accrochés. " Heureusement que je leur avais demandé de ne surtout rien changer ! ", sourit Marc Vergara, responsable communication d'Unicef Laos.
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Il avait dit " pas de fleurs ". Et l'allée menant au village de Sanon était flanquée de piquets ornés de spécimens mauves flétris par le soleil. Il avait dit " pas de comité d'accueil ". Et les habitants formaient une haie d'honneur d'au moins trois cents mètres. Il avait dit " ne préparez rien de spécial ". Et un portail tapissé d'orchidées blanches avait été édifié, un marché artisanal installé, des ballons colorés sous un chapiteau accrochés. " Heureusement que je leur avais demandé de ne surtout rien changer ! ", sourit Marc Vergara, responsable communication d'Unicef Laos. Pourtant, dans ce hameau reculé du sud du pays, Mathilde pourrait tout aussi bien n'être qu'une grande farang blonde parmi quelques rares touristes et la Belgique un pays au coeur de l'Amérique du sud ou d'Afrique centrale. Sauf que, depuis une semaine, les grosses voitures défilaient. Une délégation Unicef et de la sécurité du Palais royal arpentait les moindres chemins sur lesquels la souveraine s'apprêtait à poser ses talons hauts. S'inquiétant de l'état des routes poussiéreuses, des itinéraires praticables par les 4×4 et les minivans, des endroits où des toilettes décentes pourraient accueillir les vessies pressées. Pas de doute, un hôte de marque se profilait. L'événement de l'année. Le jour J, l'interminable cortège de voitures, ambulance et véhicule de police achève de convaincre ceux qui n'avaient pas encore tout à fait capté le standing de l'invitée. L'ouragan Majesté a débarqué, entraînant dans son sillage deux équipes télé, quatre photographes et cinq (plus discrets) journalistes de presse écrite. Deux de ses trois gardes du corps veillent au grain, tout comme sa secrétaire particulière et la responsable communication du Palais. Plus l'ambassadeur de Belgique, le directeur d'Unicef Belgique, des membres d'Unicef Laos, des représentants du gouvernement laotien... Les habitants de Sanon garderont probablement un souvenir agité de cette ruche de quarante personnes, bourdonnant durant une heure trente au moindre battement d'ailes de la reine. Puis, le convoi fait demi-tour. La haie d'honneur se disloque, les ballons sont dépendus, le marché artisanal remballé. Mathilde vole vers un autre village mais a laissé, malgré elle, une trace concrète de son passage. Depuis avril dernier, la pompe à eau était cassée et les contacts pris pour la dépanner n'avaient rien donné. Deux jours après l'annonce du passage monarchique, tout était réparé. Dans la minuscule école maternelle de Kang, fondée et gérée par la communauté, les toilettes jadis inutilisées ont été réhabilitées. Le centre de santé de Tahouak - quatre pièces sommairement équipées censées soigner les habitants de sept patelins parfois éloignés - a pu s'offrir de nouveaux lits. C'était loin d'être un luxe. La mission menée du 20 au 23 février au Laos par Mathilde, présidente d'honneur d'Unicef Belgique, aura au moins servi à ça. Et pas qu'à ça. Les retombées sont réelles. Bien sûr, elles ont un coût. Même si le Palais voyage sur une ligne régulière (bien qu'en première). Même si les journalistes paient eux-mêmes billet d'avion et hébergement. Même si les autorités locales prennent en charge certains dîners de gala. Même si la souveraine a eu l'élégance de ne porter que des tenues déjà arborées ailleurs (c'est peut-être un détail pour vous, mais pour les observateurs affûtés, ça veut dire beaucoup). Restent quelques frais : de transport, de préparation, de boissons, de communication... A 6,70 euros la minute vers la Belgique, même Mathilde plaisantera en interview sur la nécessité de refréner ses appels à son mari. Mais ces dépenses restent bien inférieures à une campagne publicitaire, selon Olivier Marquet, directeur général d'Unicef Belgique. " Même les coûts en termes de ressources sur place sont largement compensés, ne fût-ce que parce qu'on vient repeindre une école, installer des toilettes... " Un excellent investissement, la reine. D'abord parce qu'elle-même ne lésine pas, niveau dépenses personnelles. Le professionnalisme incarné. Parfaitement au courant du programme, préparée depuis des semaines, totalement imprégnée des enjeux, jamais à court de questions pour ses interlocuteurs, toujours habile pour entrer en contact avec des enfants qui ne comprennent rien à ce qu'elle dit. L'épouse de Philippe n'économise pas ses sourires, ni les poses naturellement étudiées pour les objectifs. Royale, même lorsqu'un enfant distrait, couché sur un muret, lui tapote les fesses du bout de sa sandale avant de se faire reprendre par sa mère horrifiée. Souveraine, même en grimpant les marches raides menant au temple de Wat Phu, classé au patrimoine mondial de l'Unesco. Tout le monde suffoque, elle papote et galope. Sans sa présence, quels échos auraient eu les enjeux humanitaires au Laos ? Cet effilé pays où près de 40 % des enfants souffrent d'un retard de croissance dû à une alimentation non adaptée et où le taux de mortalité des bébés comme de leur mère reste le plus élevé de l'Asie du Sud-Est. " Grâce à elle et aux médias, un éclairage est apporté sur ces enjeux majeurs mais presque invisibles. En Belgique, les gens prennent conscience que les problèmes que nous traitons sont plus complexes que de nourrir les enfants, que les besoins sont nombreux et qu'il s'agit d'un travail sur le long terme ", expose Olivier Marquet. Les tournées en tant que présidente d'honneur (environ une tous les deux ans, la septième à ce jour) offrent une visibilité médiatique incomparable et touchent un plus large public, qu'aucune autre campagne ne rendrait possible. Bingo ! " La mission de 2015 en Ethiopie nous a permis d'atteindre une audience potentielle de 13 millions de personnes. Les articles mentionnant l'Unicef avaient plus que doublé, relate le directeur. Si l'on convertit ces articles "gratuits" en coûts qu'il aurait fallu payer pour des inserts publicitaires, le bénéfice pour nous est énorme. Pour le Laos, il est encore trop tôt pour tirer un bilan global, mais durant le voyage, les mentions sur Twitter ont augmenté de près de 300 %. " Les dons devraient suivre la même courbe ascendante. Impact royal il y a, même s'il est difficile à quantifier. Il y a les élans de générosité immédiats, puis ceux qui ne se concrétisent qu'au bout de quelques mois. Aussi, ce type de campagne ne fait pas l'objet d'une levée de fonds spécifique. Sauf celle du Laos, qui permettra prochainement une estimation précise. Au Laos non plus, la visite n'a pas laissé médiatiquement indifférent. Des journalistes ont couvert l'événement : en cinquante ans pile-poil de relations diplomatiques entre les deux pays, jamais un officiel belge de haut rang n'avait fait le déplacement. L'avantage, dans un pays communiste, c'est qu'il est possible d'appeler la rédaction pour la sommer d'insister sur tel ou tel aspect. L'entrevue avec le vice-président Phankham Viphavanh a fait la Une du Vientiane Times, le lendemain. Mathilde ne visite pas que des écoles. Elle serre des mains. De ministres ou de leurs représentants, de gouverneurs, de la présidente d'une puissante organisation, la Lao Women's Union. Elle délivre des messages. " En tant que défenseur des objectifs de développement durable pour les Nations unies, j'aborde des thèmes comme la malnutrition et le droit pour chaque enfant d'avoir accès à un enseignement de qualité. J'ai essayé d'en parler le plus ouvertement possible. J'ai eu l'impression que toutes les autorités rencontrées ont été sensibles aux messages que nous voulions faire passer ", nous a confié Sa Majesté. Un mot souverain ne peut à lui seul tout transformer, mais l'écoute serait réelle. " Les retours que nous avons eu d'Unicef Laos et de la Lao Women's Union insistent sur l'importance d'une telle visite pour faire progresser certaines thématiques auprès des autorités locales ", rapporte Olivier Marquet. " Cela peut servir de déclencheur au niveau des districts, des provinces, voire de l'Etat, confirme Marc Vergara. Surtout que d'autres personnalités se préoccupent également de ces problématiques. Nous avons, par exemple, récemment accueilli une princesse saoudienne. Le fait que des gens importants se penchent sur ces sujets sociaux, ça compte. Le pays est en train de réaliser de grandes avancées économiques, mais il a aussi besoin de progrès au niveau social. " Cerise sur le gâteau, les relations entre le Fonds des Nations unies pour l'enfance et les autorités s'en trouvent à nouveau facilitées. " Ce genre de visite est par ailleurs utile pour la motivation des troupes au sein des communautés locales, prolonge le responsable communication d'Unicef Laos. Les habitants voient que des personnalités connues, venant de l'étranger, s'intéressent à leurs écoles, leurs centres de santé, leurs programmes de formation des parents... Des choses auxquelles eux-mêmes accordent peu d'importance. Alors, ils se disent : "Tiens, en fait, tout cela compte" ". Cela méritait bien quelques fleurs. Mathilde n'est pas repartie qu'avec d'innombrables bouquets. Mais aussi avec la volonté affichée du Laos de désormais développer ses relations commerciales avec le plat pays. Ainsi qu'avec la confirmation du soutien des autorités à la candidature de la Belgique pour l'obtention d'un siège non permanent au Conseil de sécurité des Nations unies. Cadeau.