Banzaï. L'attelage fédéral engendré par le passage aux urnes de mai 2014 paraît à ce point bancal qu'il se voit peu charitablement taxé de " kamikaze ". Le cocktail bien frappé mêlant N-VA - MR - CD&V - Open VLD a tout du cabinet de curiosités. Avec son parti ouvertement séparatiste, la N-VA, dans le rôle du mâle dominant. Avec son unique formation francophone, le MR, sortie minoritaire des scrutins (26 % des voix en Wallonie, 23 % à Bruxelles). Avec un Premier ministre francophone de 38 ans, le plus jeune de l'histoire de Belgique, qui accède à la fonction au prix d'un gros reniement : jamais avec la N-VA, avait promis le candidat MR Charles Michel qui, dans ses habits neufs de chef de gouvernement, s'affiche toute honte bue au bras de cette même N-VA.
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Banzaï. L'attelage fédéral engendré par le passage aux urnes de mai 2014 paraît à ce point bancal qu'il se voit peu charitablement taxé de " kamikaze ". Le cocktail bien frappé mêlant N-VA - MR - CD&V - Open VLD a tout du cabinet de curiosités. Avec son parti ouvertement séparatiste, la N-VA, dans le rôle du mâle dominant. Avec son unique formation francophone, le MR, sortie minoritaire des scrutins (26 % des voix en Wallonie, 23 % à Bruxelles). Avec un Premier ministre francophone de 38 ans, le plus jeune de l'histoire de Belgique, qui accède à la fonction au prix d'un gros reniement : jamais avec la N-VA, avait promis le candidat MR Charles Michel qui, dans ses habits neufs de chef de gouvernement, s'affiche toute honte bue au bras de cette même N-VA. Priorité des priorités de l'équipage : opposer un démenti formel à la mission suicide que l'on prête avec insistance à cette coalition vraiment pas comme les autres. " Je veux un gouvernement qui rassemble et pas un gouvernement qui divise, un gouvernement des réformes nécessaires ", clame le jeune Premier à l'heure des traditionnelles présentations à la Chambre, le 14 octobre 2014. Ces belles intentions se perdent alors dans un chahut monstre alimenté par une opposition francophone déchaînée. Ceux par qui arrive déjà un premier " scandale " sont N-VA et membres du gouvernement : l'un, Theo Francken, secrétaire d'Etat à l'Asile et la Migration, s'est affiché tout sourire à l'anniversaire d'un ex-collabo, ancien du Front de l'Est et cofondateur d'une milice privée d'extrême droite, le Vlaamse Militanten Orde (VMO) ; l'autre, Jan Jambon, vice-Premier et ministre de l'Intérieur, a pensé tout haut que ceux qui avaient embrassé la croix gammée durant la Seconde Guerre mondiale devaient avoir leurs raisons. Le PS, délogé d'un pouvoir fédéral qu'il occupait depuis 1988, s'épargne un laborieux rodage dans l'opposition. Laurette Onkelinx, sa cheffe de groupe, assure alors entendre un inquiétant bruit de bottes. Benoît Lutgen, député-président du CDH, achève la montée dans les tours en promettant au chef de groupe MR Denis Ducarme, un peu seul dans la tempête : " Je ne serai jamais aussi collabo que vous. " Pour sûr, ces spécimens de la mouvance nationaliste flamande que l'on pense égarés dans le biotope fédéral seront à suivre de près. Eux, pour l'heure, font mine de ne pas comprendre pareil raffut autour de leur personne. La N-VA au pouvoir jouera loyalement le jeu, Jan Jambon s'en porte garant : " Nous avons un accord de gouvernement de 152 pages que nous exécuterons minutieusement. Nous avons à respecter la Constitution et les lois de ce pays. " Croix de bois, croix de fer, sinon que les nationalistes flamands aillent en enfer et Charles Michel avec. L'opposition, et c'est son job, touille déjà dans le chaudron bouillonnant. Elle répand la rumeur selon laquelle les libéraux francophones ne seront qu'un oiseau pour le chat nationaliste flamand et le MR une pauvre marionnette manipulée depuis le mayorat d'Anvers par le vrai patron du pays, Bart De Wever (N-VA). Elle se persuade que le communautaire, condamné à rester au frigo cinq ans durant, aura tôt fait de réintégrer le panier de la ménagère suédoise. Tenir une législature sans réforme de l'Etat à l'agenda, du jamais vu depuis vingt ans ? La bonne blague. Privée d'état de grâce, la suédoise frappe vite et fort. Engrange fissa un saut d'index, encadre les salaires et repousse sans crier gare l'âge légal de la retraite à 67 ans, " mesure phare qui ne figurait pourtant dans aucun programme des partis qui forment la majorité gouvernementale ", relève Pascal Delwit. Il fallait oser. C'est la rançon " d'une euphémisation de la vérité ", décode le politologue à l'ULB : surexposés sur les réseaux sociaux, les programmes électoraux sont expurgés sans vergogne des promesses les moins populaires. Entrés dans l'ère de la suédoise, l'homme et la femme de la rue se familiarisent vite avec un jargon propre à un centre-droit décomplexé : tax-shift ; flexi-jobs ; régime de disponibilité adaptée pour travailleurs âgés ; fonction publique en mode " redesign " et sécurité sociale " orientée clients ". Tout le monde n'est pas ravi de la tournure prise par les événements. La gauche s'enflamme, la mécanique syndicale s'ébroue, la rue gronde et fait régulièrement le plein de manifestants, la contestation sociale ne dédaigne pas les grèves sauvages hautement controversées. L'exécutif fédéral, lui aussi, apprécie volontiers la bagarre. Pascal Delwit : " Le gouvernement Michel a clairement annoncé qu'il gouvernerait contre les deux grandes organisations syndicales. La concertation sociale s'en est trouvée considérablement affaiblie, sinon exclue au profit d'un discours de stigmatisation envers les syndicats et les mutualités. " Ce gouvernement que l'on prétend à la solde " des riches et des nantis, des gros actionnaires et des fraudeurs ", que l'on dit être " le plus à droite depuis la Seconde Guerre mondiale ", passe pourtant son premier hiver. Et les suivants. Il surmonte bien des orages. Encaisse de plein fouet une vague terroriste sans précédent qui bouleverse les priorités gouvernementales, propulse le sécuritaire à l'avant-plan et oblige à gommer la sulfureuse image véhiculée aux quatre coins de la planète d'un " Belgikistan ", plaque tournante du djihad. Bref, la suédoise fonctionne, " mais fonctionne mal, presque par défaut. Elle fait le job mais sans audace. C'est un gouvernement de transition, sans véritable rupture sur le fond mais bien davantage dans la manière de fonctionner ", pointe Pascal Delwit. C'est un trait saillant de la législature fédérale : " On assiste à une plus grande fluidité des codes de fonctionnement entre ce qui est acceptable et ce qui l'est moins. C'est le président d'un parti qui traditionnellement exprime un désaccord entre partenaires de gouvernement. Avec la suédoise, on voit des ministres contredire d'autres ministres et même un secrétaire d'Etat (NDLR : Theo Francken) déclarer ouvertement que les propos tenus par le Premier ministre sont absurdes, tout en restant en place. " L'équipe fédérale se force à peine pour se forger une réputation de " kibbelkabinet " ou " gouvernement de chamailleries " à l'esprit d'équipe cruellement défaillant. A sa décharge, un redoutable semeur de zizanies se glisse dans les lieux du pouvoir. Les réseaux sociaux s'invitent sans frapper sur la scène du théâtre politique, la pimentent de leurs commentaires assassins. Ils prouvent tous les jours leur capacité de nuire à la sérénité d'un gouvernement lorsqu'un de ses membres en est accro. C'est le péché mignon du N-VA Theo Francken. Le secrétaire d'Etat à l'Asile et la Migration s'est pris d'affection pour Twitter. Il y confie ses états d'âme sur la délicate crise migratoire et les partage ainsi avec le plus grand nombre. Cette manie débouche sur des propos douteux en cascade qui paraissent indigner jusque dans les rangs de la majorité. " Theo Francken est commenté tous les jours, son ultracentralité est liée à ce qu'il tweete heure par heure " et la sphère médiatique en est toute saturée, observe Pascal Delwit. A Charles Michel de se dévouer pour recadrer, désamorcer, désavouer la forme mais non le fond d'une politique migratoire " humaine mais ferme ". Le distinguo échappe totalement à Ahmed Laaouej, au nom de l'opposition socialiste : " Avec Theo Francken, la forme, c'est le fond ! Et c'est un fond putride qui remonte à la surface. Il veut refouler des êtres humains à la mer, mais ce sont les idées immondes de l'extrême droite qu'il faudrait refouler. " A force de s'interposer et de renvoyer les balles, voilà le Premier gagné par la contagion du mot qui blesse : " Charles Michel, prolonge Pascal Delwit, par une posture et une parole très décomplexée, s'est souvent profilé en chef d'un exécutif de combat, ce qui a donné lieu à une législature très, très conflictuelle entre majorité et opposition. " Et aux accents très, très idéologiques. Car il se murmure de plus en plus fort qu'un péril que l'on croyait écarté pour de bon est en train de signer son grand retour. Alerte rouge, les bolcheviks avancent masqués, sous les traits du PTB, cette ultragauche qui a réinvesti la Chambre. Charles Michel n'est jamais le dernier à sonner le tocsin et à prendre la pose : " C'est le parti de l'innovation et le courant des Lumières qui se dressent face au conservatisme et à l'obscurantisme communistes ", relève le politologue de l'ULB. Peter De Roover, chef de groupe N-VA à la Chambre, ne voit derrière tout cela qu'un mauvais conte digne d'un " populisme de bas étage " : " En partant du principe qu'il faut faire payer la crise aux riches, on nous rabâche à tous les coups la même histoire du trésor rempli d'or qui serait enterré quelque part dans une grande forêt. Et pendant que le Petit Chaperon rouge part à la recherche de ce trésor, les méchants loups suédois lui barrent la route parce qu'ils veulent empêcher, sur ordre de grippe-sous aux dents pointues, qu'émerge la solution du "tout gratuit". " L'atmosphère achève de s'électriser lorsque s'étale au grand jour une volée d'insultes à une saine gouvernance publique. Sous le coup des révélations du Vif/L'Express (Publifin/Nethys, Kazakhgate, Samusocial), le monde politique est rattrapé par de fâcheuses habitudes. Cumul exagéré de mandats, conflits d'intérêts, rémunérations plantureuses et autres estompements de la norme : l'éthique en politique prend des coups, bafouée par une culture du profit voire de la cupidité qui persiste à prospérer en Wallonie et à Bruxelles comme en Flandre. L'homo politicus au rapport. Sommé de se racheter une conduite, prié comme jamais auparavant de prêter enfin attention à la parole citoyenne portée par des indignés qui partout se lèvent et marchent. Houspillée, la démocratie représentative devra s'accommoder d'une variante participative bien décidée à lui livrer une rude concurrence. La politique autrement : c'est aussi ce que réclame à cor et à cri toute une jeunesse qui s'ébranle et se met à battre chaque semaine le pavé pour que l'on se décide à sauver le climat. Le discrédit ambiant qui s'abat sur le sérail politique fait plus que laisser des traces. Il provoque un séisme en bord de Meuse. Le 19 juin 2017, Benoît Lutgen annonce tout de go le divorce du CDH d'avec son partenaire PS à la Région wallonne et l'intention de passer l'anneau au doigt du MR. Au parlement de Wallonie, Dimitri Fourny, chef de groupe CDH, se charge de justifier le geste ou d'emballer le prétexte : " Depuis des mois, la coupe se remplissait, la répétition de scandales impliquant de lourdes responsabilités politiques a achevé de la faire déborder. Il y a une mécanique, un rapport à l'Etat, à l'argent et au pouvoir, qui prédispose structurellement à la répétition de ces déviances graves. " Intronisé ministre-président du nouveau couple MR-CDH, Willy Borsus (MR) promet d'ouvrir portes et fenêtres : " Il est temps, il est grand temps de mettre fin aux abus divers, hélas beaucoup trop nombreux et qui, à juste titre, écoeurent les citoyens. Chaque euro dépensé, Mesdames et Messieurs, doit être un euro efficient, efficace au service des Wallons. " Chiche... Et pendant ce temps-là, quoi de neuf au pays ? Les chômeurs se sentent de plus en plus surveillés et les malades de longue durée incités à reprendre le collier sans trop tarder ; les prisons restent surpeuplées et les matons toujours aussi grognons, les palais de justice délabrés et les magistrats au bord de la crise de nerfs ; tandis que des musées prennent l'eau, les centrales nucléaires inspirent de vives inquiétudes jusque chez les voisins néerlandais et allemand ; les trains peinent toujours autant à arriver à l'heure en gare et le RER n'en finit pas d'être annoncé. Le territoire bruxellois prend volontiers sa part du fardeau : ses tunnels routiers ne peuvent plus cacher qu'ils sont au bout du rouleau ; sa mobilité ne cesse de patiner ; le projet d'accueillir un nouveau stade national sur le site du Heysel sombre sans gloire ; les avions continuent de survoler ses 162 kilomètres carrés, indifférents à l'interminable bras de fer politico- communautaro-judiciaire engagé pour cause de nuisances sonores. Et depuis ce 22 mars 2016 submergé par l'horreur terroriste, la peur s'installe sur la ville et le treillis de combat redouble sa présence dans les rues. Il faut résister à la tentation de transformer la capitale en " panic room ", quitte à contredire le ministre de l'Intérieur Jan Jambon qui jure avoir vu une " partie significative " de la communauté musulmane danser après les attentats de Bruxelles. Du haut de ses trente printemps, la Région de Bruxelles- Capitale doit encore faire ses preuves et son modèle reste à parfaire. L'équipe au pouvoir (PS - DéFI - CDH - SP.A - Open VLD - CD&V), emmenée par Rudi Vervoort (PS), s'acquitte pourtant honorablement de sa tâche. Sans panache mais sans voler en éclats. Elle échappe au brutal renversement d'alliances fomenté à Namur, décroche au passage une relation apaisée avec la puissante Ville de Bruxelles ébranlée par le scandale du Samusocial qui a emporté son remuant bourgmestre Yvan Mayeur (PS). Chahutée, échevelée, la législature s'achève comme elle a débuté, sur un mélange de rage et de désespoir. Sur une double note assassine. Fin 2018, fatal bris de vaisselle dans le ménage fédéral. La suédoise trébuche avant terme, incapable de sauter l'obstacle dressé par la signature du pacte des Nations unies sur les migrations que la N-VA juge contraire à sa religion identitaire. Ses ministres plient bagages et Charles Michel doit jeter l'éponge. Namur ne paie rien pour attendre : c'est une paralysie subite qui frappe au printemps le duo MR-CDH, privé de majorité parlementaire par la défection d'une obscure députée libérale qui choisit de rallier le panache du sécessionniste Alain Destexhe. 2014-2019 : le bail est arrivé à expiration. Fermez la parenthèse ?