Spécialiste des relations entre sport et politique, Jean-Michel De Waele dresse une première analyse du marché des transferts de l'été en football tout en insistant sur le fait qu'il n'est pas encore clôturé.
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Spécialiste des relations entre sport et politique, Jean-Michel De Waele dresse une première analyse du marché des transferts de l'été en football tout en insistant sur le fait qu'il n'est pas encore clôturé. Les clubs anglais dictent-ils toujours la tendance du marché des transferts grâce à la manne des droits télé ? Oui. L'essentiel des transferts est réalisé en Angleterre, avec des tendances nouvelles, et en Espagne. Suivent l'Allemagne, l'Italie et la France, un cran en dessous. Les droits télé permettent effectivement aux Anglais et aux Espagnols de disposer de ces moyens financiers. Ils amènent du merchandising parce que plus vous êtes diffusé dans le monde, en Asie, en Amérique latine, en Australie, plus les supporters ont envie d'acheter le maillot de tel ou tel joueur... Les droits télévisés sont à la base de tout. Le dernier de la Premier League, le championnat anglais, gagne bien plus en droits télévisés que le champion de Belgique. Sur l'achat de joueurs, des stratégies différentes sont mises en oeuvre. Soit l'acquisition dont on a absolument besoin au plan sportif, soit l'investissement sur de jeunes recrues, ce que Genk, Bruges et des clubs portugais font très bien depuis des années. On achète un footballeur pour ses qualités mais aussi pour son prix de revente. Le championnat belge fait office de salle d'attente, de tremplin. Et on affirme que tout le monde est gagnant. Partagez-vous cette idée d'un jeu gagnant-gagnant ? Non. Dans le monde des affaires, le win-win n'existe pas. Un rapport de force s'installe inévitablement. Les grands perdants sont d'abord les joueurs belges. Il n'est pas certain que l'argent récupéré par la Jupiler Pro League, le championnat de Belgique, aille bien dans les clubs belges et percolent dans les plus petites formations. A côté de quelques joueurs nationaux, comme Leandro Trossard, Youri Tielemans ou Leander Dendoncker, qui ont été vendus ces dernières années à des clubs anglais, il faut être conscient que les grandes écuries belges achètent surtout des joueurs qui évoluaient en première division slovaque ou en deuxième division italienne, et pas dans des équipes des échelons inférieurs en Belgique. Il n'y a pas énormément de transferts entre équipes belges. On nous vend un schéma idéal de win-win où le grand club belge reçoit de l'argent d'Angleterre, achète des joueurs dans des formations plus modestes qui, elles-mêmes, vont utiliser le montant du transfert pour investir soit dans la formation soit dans l'achat d'éléments de troisième ou quatrième division... Cette dynamique vertueuse n'existe pas. En Belgique, on va tendre de plus en plus vers un groupe de clubs qui vont constituer le Top 6 chaque année. La différence avec les autres va croître. C'est un alignement sur le modèle des championnats anglais ou espagnols. N'y voyez-vous pas un signe de professionnalisme ? Les clubs se sont remarquablement professionnalisés. Bruges et Genk ont bâti des projets avec des plans à trois, cinq ou dix ans. Une grande professionnalisation a aussi été opérée à La Gantoise, même si l'équipe ne vise pas à être championne tous les ans. Un doute demeure par rapport au Standard avec le rôle de Michel Preud'homme ( NDLR : entraîneur et vice-président). Mais il y a un projet. Le grand point d'interrogation concerne Anderlecht où l'on peut se demander si la gestion de Marc Coucke est réellement plus professionnelle que celle de la famille Vanden Stock. Les clubs belges se professionnalisent. Ils existent en Europe. Ils entrent dans un modèle. Mais ce modèle se fait au détriment des plus petits clubs et peut-être au détriment de l'intérêt du championnat en tant que tel. Il est important de rappeler que même en première division belge, des " petits " joueurs de clubs modestes ne gagnent pas si bien leur vie. Les inégalités sociales et salariales dans le football sont considérables. Le mercato 2019 s'est caractérisé en Belgique par le retour de grandes gloires. Epiphénomène ou prémices d'un plus grand attrait du championnat belge ? La compétition belge véhicule l'image d'un championnat qui n'est pas facile, dispose de bons formateurs, et où un joueur peut se mettre en évidence. Le retour de grandes vedettes est un point positif. Je distinguerais cependant deux types de transferts. Vincent Kompany et Simon Mignolet, arrivés cet été respectivement à Anderlecht et à Bruges, auraient pu continuer à évoluer dans un grand club et gagner plus d'argent. Ils ont décidé de s'investir dans des projets professionnels. Ils vont continuer à jouer mais ils pensent déjà à leur reconversion. Le cas de Samir Nasri et de Nacer Chadli est différent. Ils constituent des paris parce qu'ils n'ont plus réellement joué ces deux dernières années. Quelle est encore leur valeur ? S'ils reviennent à leur niveau d'il y a deux ou trois ans, le championnat belge en sera extraordinairement enrichi. Mais j'attends de voir. Quelles sont les nouvelles tendances du mercato anglais ? Il n'y a pas de nouveau record dans les transactions. Donc, contrairement à ce que l'on pense, on ne dépense pas de plus en plus. Des clubs comme Manchester City, Liverpool ou Tottenham ont déjà une telle qualité dans leur noyau de 25 joueurs que trouver un 26e, un 27e ou un 28e élément qui améliorerait encore l'effectif est vraiment très compliqué. Tottenham a engrangé des résultats assez extraordinaires en n'achetant personne pendant deux ans. Le gagnant de la Ligue des champions, Liverpool, n'a pas acquis, hormis deux ou trois jeunes, de nouveaux joueurs cette année. On a cessé d'acheter pour acheter sauf les clubs qui montent, comme Aston Villa, qui a dépensé quelque 145 millions d'euros. Les revenus des droits télé sont-ils durables ou relèvent-ils en partie d'une bulle artificielle qui pourrait exploser ? Certains spécialistes parlent d'une bulle et estiment que le streaming, cette façon de regarder les matchs de façon illégale, va se répandre et que les amateurs de football vont de moins en moins acheter des abonnements auprès des chaînes traditionnelles. Les diffuseurs qui payent ces droits télé risquent donc de ne plus s'y retrouver. D'autres jugent que l'on a atteint un plancher et que le nombre d'abonnements ne va pas diminuer. Faut-il passer à d'autres modèles économiques et à d'autres niveaux de structuration ? C'est une vraie question.