Pourquoi existe-t-il en Belgique un essaim d'artistes un peu étranges qui écrivent en dehors des lignes artistiques classiques ? Dans un surprenant jeu de correspondances, l'exposition I Belgi. Barbari e Poeti trace les contours d'une réelle filiation (pas toujours consciente, ni évidente) entre nos artistes. Explosant joyeusement les conventions, n'ayant peur ni du grotesque ni du tragique, le Belge est un rebelle. De Breughel aux plasticiens contemporains, un nombre inouï d'artistes abordent la production plastique de manière décalée et libérée. Certes, des questions sérieuses y sont abordées avec humour et légèreté, mais n'est-il pas exagéré de leur flanquer le qualificatif de "barbare" (quotidiennement utilisé pour qualifier les actes cruels ou sauvages) ? En réalité, ce terme - un brin racoleur - doit être employé avec précaution, dans sa première acception. Sans connotation dénigrante, "barbare" désigne à l'origine simplement ce qui est étrange(r) : celui qui se place de l'autre côté de la barrière, qui ne se soumet pas aux conventions, que l'on ne comprend pas... Le barbare est aussi un peu le provocateur, celui qui tente d'autres choses.
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Pourquoi existe-t-il en Belgique un essaim d'artistes un peu étranges qui écrivent en dehors des lignes artistiques classiques ? Dans un surprenant jeu de correspondances, l'exposition I Belgi. Barbari e Poeti trace les contours d'une réelle filiation (pas toujours consciente, ni évidente) entre nos artistes. Explosant joyeusement les conventions, n'ayant peur ni du grotesque ni du tragique, le Belge est un rebelle. De Breughel aux plasticiens contemporains, un nombre inouï d'artistes abordent la production plastique de manière décalée et libérée. Certes, des questions sérieuses y sont abordées avec humour et légèreté, mais n'est-il pas exagéré de leur flanquer le qualificatif de "barbare" (quotidiennement utilisé pour qualifier les actes cruels ou sauvages) ? En réalité, ce terme - un brin racoleur - doit être employé avec précaution, dans sa première acception. Sans connotation dénigrante, "barbare" désigne à l'origine simplement ce qui est étrange(r) : celui qui se place de l'autre côté de la barrière, qui ne se soumet pas aux conventions, que l'on ne comprend pas... Le barbare est aussi un peu le provocateur, celui qui tente d'autres choses.C'est dans cette perspective qu'Antonio Nardone dresse le portrait d'une quarantaine d'artistes belges. Même en italien, le mot conserve quelque chose de brutal. D'où la volonté de le tempérer par un autre adjectif : "poète". Le commissaire s'explique : "Ces artistes belges - perçus comme inclassables, différents ou décalés - ne sont pas barbares pour le plaisir d'être barbares... Il y a toujours ce côté magritien. C'est étrange mais aussi, et toujours, poétique. Car il y a dans toutes ces créations une part de sensible." Que l'on soit convaincu ou perplexe, on applaudit l'audace de Nardone. Observer la production dans laquelle nous baignons et oser tirer des conclusions (même temporaires ou intermédiaires), sans le recul historique nécessaire, est un exercice brûlant mais passionnant. Ça commence comme une piqûre de rappel... Offrant un rapide mais excellent panorama de ce qui se faisait au XXe siècle, la première salle réunit des artistes qui ont exploré des voies singulièrement nouvelles. Rencontre frontale avec un tableau de Constant Permeke, peintre à la palette terreuse dont on ne peut saisir l'impact brutal qu'en se rappelant qu'au même moment, la scène artistique faisait les yeux doux au luminisme (mielleux) d'un certain Emile Claus. A quelques pas, le Pornokratès de Félicien Rops. Avec ce dernier, le décor est définitivement planté. Estimant qu'un petit scandale ne fait jamais de mal, Rops choisit le camp de l'opposition aux valeurs bourgeoises et conformistes. Autre figure passée maître dans l'art de la contradiction, René Magritte : il n'a cessé de développer un ensemble d'astuces visant délibérément à perturber le spectateur. Et déjà, une première conclusion. On peut être considéré comme barbare à une certaine époque puis voir cette réputation sulfureuse s'estomper avec le temps. Pour preuve : fustigés dans les années 1930, les tableaux de Magritte - reproduits à l'envi - apparaissent aujourd'hui d'une affligeante banalité.Le tour de force de Nardone ? Présenter des tableaux de tout premier plan. "Ce n'est pas une exposition sur le XXe siècle. Il y a peu de pièces d'où l'importance de réunir des pièces clés d'une extraordinaire qualité. L'écrasante majorité provient de collections privées." Un Ensor magistral. Un Alechinsky avec de divines remarques marginales, un Broodthaers et un Dotremont dans l'héritage direct du maître du surréalisme...L'art du XXIe siècle s'ouvre sur des créateurs outsiders. Car si être barbare, c'est être différent, alors les artistes différents - souffrant de pathologies mentales - sont barbares. Des créateurs qui oeuvrent dans la marge, libéré de la raison pour nous livrer des concentrés de pure spontanéité. Le tango surréaliste de deux squelettes fait le bonheur des visiteurs... mais la sensation est ailleurs ! Le grand mur s'anime d'une oeuvre qui, à elle seule, vaut - très amplement ! - le déplacement... Une installation composée à quatre mains, signée Fred Penelle et Yannick Jacquet. Koen Vanmechelen, Jacques Charlier, Wim Delvoye, Michel Mouffe, Peter Buggenhout, Mario Ferretti, Walter Swennen, le collectif Hell'O Monsters ou encore Jan Fabre composent la suite du parcours. Bientôt, un couloir "sacré" à traverser : les hosties de Vincent Solheid et les Christs tatoués de Jean-Luc Moerman nous conduisent vers la dernière salle. Les dialogues sont audacieux, mais toujours judicieux. Une installation murale de Leo Copers vient taquiner une oeuvre monumentale de Berlinde De Bruyckere. Mélange des genres saisissant complété de deux photographies carrément flippantes de Phil Van Duynen. La visite se termine sur la même sensation d'inconfort... On saisit mieux que jamais toute la brutalité de nos "barbares". Rire nerveux face aux scories de la vie d'Alessandro Filippini. Cette pièce réunit quarante ans de rognures d'ongles. Presque toute son existence. Autre moment dérangeant, ce cercueil d'enfants réalisé en cartes-mères. Une réalisation angoissante signée Patrick van Roy. Avec son éloquence unique (propre au charme des Italiens), Antonio Nardone incarne un personnage atypique - mais néanmoins incontournable - sur la scène artistique belge. Se qualifiant volontiers d'entrepreneur culturel, il est animé d'une formidable énergie l'amenant à diversifier - sans cesse et avec une agaçante facilité - sa palette d'activités (galerie d'art, édition, conception d'expositions...). Après Wunderkammer (au Botanique en 2011), Nardone récidive avec I Belgi (présentée l'été dernier au Macro, musée d'art contemporain, à Rome). A l'entendre, ça paraît presque trop simple. Il suffirait d'avoir une excellente idée, d'emprunter des oeuvres, de trouver un lieu stratégiquement situé (même s'il faut complètement le transformer). Aussi risqué soit-il, le projet - qu'il a mis un an et demi à cogiter - est bel et bien sur pied. Cette initiative absolument privée est sans doute sa prise de risque la plus audacieuse. Dangereuse aussi. L'homme a tout financé ou presque ! C'est aussi ce qui le rend si particulier : cette volonté farouche de conserver une totale liberté. Reconnaissant, Antonio Nardone admet avoir reçu quelques enveloppes, modestes mais précieuses : un petit subside par-ci, une remise par-là. Il aurait souhaité que tout cela soit plus copieux mais il en est néanmoins heureux. Plus encore, il apprécie l'intervention de la Ville de Bruxelles qui lui a prêté des locaux à deux pas de la Grand-Place. Une fameuse épine hors du pied. Liberté d'action... et de parole ! N'hésitant pas à dire tout haut ce que beaucoup pensent tout bas, Antonio Nardone aime souligner l'immobilisme d'institutions qui profitent de belles subventions. Il regrette de les voir proposer de grandes expositions monographiques, coproduites ou achetées "clé sur porte". Des "produits culturels" formatés, sans originalité.Seule certitude : son exposition est réussie. Initiative d'autant plus sympathique qu'elle pourra se visiter en toute fin d'après-midi. Une attractivité confortée par le prix (8 euros, soit la moitié de ce que coûte une expo temporaire classique). Seul bémol, I Belgi - dont on ressort avec un léger goût de trop peu - n'offre quasiment aucune clé de lecture (exception faite du riche catalogue). Le visiteur aborde le parcours en appréhendant les oeuvres de manière instinctive... Une façon un peu "barbare" de sauter à pieds joints dans l'art contemporain ! ?Gwennaëlle Gribaumont