La création des Solidarités en 2013 a-t-elle résulté d'une volonté de concentrer sur un seul événement des moyens jusqu'alors répartis sur plusieurs actions, sachant que le patron de la mutualité Solidaris, Jean-Pascal Labille, dégage alors quelque 700 000 euros pour les lancer ?
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La création des Solidarités en 2013 a-t-elle résulté d'une volonté de concentrer sur un seul événement des moyens jusqu'alors répartis sur plusieurs actions, sachant que le patron de la mutualité Solidaris, Jean-Pascal Labille, dégage alors quelque 700 000 euros pour les lancer ? Cela ne se passe ni comme cela, ni dans ce tempo-là. Les mutuelles de santé représentent en Belgique 11 millions de clients, un chiffre d'affaires de 30 milliards d'euros, et toutes mutualités confondues, 7,5 millions d'euros de dépenses de communication par an. L'industrie pharmaceutique qui, en principe, ne peut pas faire de publicité, dépense annuellement 75 millions pour la com ; l'automobile 400 millions ; et l'Institut belge d'information et de communication (Inbel) 59 millions à lui seul. A mon sens - cela n'engage que moi -, une mutuelle ne devrait pas acheter d'espaces publicitaires. Si on doit investir dans des activités de communication, faisons en sorte que cela ait du sens et que cela apporte quelque chose aux gens. Le métier d'une mutualité - c'est coulé dans la loi - est de veiller au bien-être des gens. Quelle est la motivation qui préside à la création des Solidarités ? En 2011, Jean-Pascal Labille pose la question : que veut-on être dans cinq ans ? Trois grands axes sont arrêtés : garder notre core business et être reconnus comme experts de la gestion des soins de santé ; développer tout ce qui est full service et orientation clients ; et être un acteur social et citoyen. Quelque 40 % des Wallons, soit 1,4 million de personnes, sont membres de Solidaris : on dispose donc de la capacité d'être un mouvement citoyen, de faire bouger les lignes. En toute indépendance du Parti socialiste ? Oui, c'est évident. Nous n'avons aucun lien statutaire ou financier avec le PS. Sur certains combats, on se retrouve très vite. Sur d'autres, on s'en écarte, même si on fait partie de la même famille. Les Solidarités partent de l'idée de faire un grand rassemblement du gabarit de la Fête de l'Humanité, en France, très populaire, très accessible, qui place la culture au centre et suscite le débat. La Fête de l'Huma a dépassé l'amplitude du Parti communiste français, son créateur, en matière de succès public. Comment transposer ce modèle en Belgique ? En ayant une identité politique au sens noble, totalement progressiste, de gauche. Au contraire de la Fête de l'Huma, on n'a pas envisagé de s'associer à un parti. On a pensé un moment collaborer avec la FGTB, le syndicat qui est un autre grand mouvement social, mais il est déjà tellement complexe de monter Les Solidarités avec une seule entité... Son premier budget était de 1,5 million d'euros. Aujourd'hui, on en est à 3,2 millions dont 600 000 euros destinés à l'artistique, avec de la bonne musique qui peut être populaire. Les dirigeants de gauche ont loupé un virage en étant un peu trop méprisants à l'encontre de la culture populaire. Je pense profondément que la Fête des Solidarités vaut le coup, même si elle ne change la conviction que de 100 festivaliers sur les quasi 50 000 tickets, soit 35 000 personnes différentes, vendus en 2017. Au départ, notre volonté est d'aller à contre-courant du modèle prédominant dans le secteur de la culture, qui est de segmenter et viser des niches de marché. Aujourd'hui, la plupart des festivals ont un ADN qui répond à une cible. Les festivals en Belgique n'ont-ils pas, au contraire, la fâcheuse tendance à faire tous un "peu de tout" et donc à se ressembler ? La preuve, la plupart programment du rap belge, y compris Les Solidarités. On ne joue pas du tout dans la même cour que les festivals du type Dour ou Werchter. On s'inscrit plus dans la cadre d'une grande fête populaire que d'un festival. Sinon, regardez Tomorrowland qui est totalement ciblé, Les Ardentes, qui sont de plus en plus connectées sur le hip-hop, et Les Francos qui tentent de garder le cap chanson française après vingt-cinq éditions. Comment gérez-vous l'affiche artistique dans un marché ultraconcurrentiel où les cachets semblent parfois ridiculement élevés ? On a grandi très vite et en cinq ans, on est passé de 23 000 entrées la première année à 50 000 en 2017. Il n'est pas nécessaire d'aller plus loin, le site ayant de toute façon atteint ses limites. Contrairement à ce que certains imaginent, on n'a pas de budget illimité. L'enveloppe de Solidaris de 700 000 euros est fermée ! On a mis fin au contrat de quatre ans de marché public nous liant à l'équipe des Ardentes qui assurait la programmation. Après réflexion, on n'a pas attribué d'autre marché et on a décidé de l'organiser nous-mêmes avec Denis Gérardy (NDLR : l'actuel directeur du Cirque royal et ex-directeur du Brussels Summer Festival). Les Solidarités sont aussi un très gros événement d'entreprise : on a 3 500 collaborateurs qui invitent leurs conjoints et leurs enfants. Qu'en est-il de l'obligation du marché public ? Les Solidarités sont une émanation du groupe Solidaris et, à ce titre, doivent suivre toutes ses règles de gouvernance, qui sont strictes. Notamment, la question des marchés publics, gérée de façon ultrarigoureuse au sein de Solidaris par une entité qui nous facture ses prestations : le cahier des charges de ces juristes est aussi complexe que celui pour la construction d'un bâtiment ! Le résultat est que, très souvent, les entreprises flamandes ne s'emmerdent pas à répondre à un cahier des charges de 40 pages. Et puis, il y a les incertitudes liées à l'implantation à la citadelle de Namur, notamment par rapport au projet d'installation à son sommet du pavillon belge de l'Exposition universelle de Milan en 2015 (NDLR : retardé pour une question de pollution du sol). On a perdu 40 % de l'esplanade par rapport à 2017. Chaque année, il faut donc réinventer le site. N'êtes-vous pas confronté à une pesanteur administrative de la part de la Fédération Wallonie-Bruxelles en matière de culture ? La politique culturelle est éparpillée entre plein de cases, comme si les gouvernants n'avaient pas effectué de choix précis sur la stratégie à mener. Un contre-exemple a été fourni dans le passé par le ministre français de la culture Jack Lang qui n'était pas arrivé à ce poste par hasard parce que la culture était son combat de toujours. Votre édition 2018 donne une place appréciable au rap avec La Smala, L'Or du commun, Lomepal, Caballero & Jeanjass, Eddy de Pretto. Cédez-vous à une certain conformisme ? On n'a pas voulu échapper au rap. Les textes de Lomepal ont du sens. Ceux d'Eddy de Pretto aussi. Dès la deuxième année des Solidarités, en tant que directeur marketing, j'ai créé l'institut Solidaris, institut de sondage du non-marchand sur des thématiques sociétales. A travers un panel de 1 000 jeunes de 18 à 30 ans en Belgique francophone, on s'est rendu compte de notre décalage. Cette génération est certes pleine de doutes mais aussi emplie d'espoir et décomplexée. Elle fout d'ailleurs la trouille aux plus vieux. Mais les gens de 20 ans n'interviennent pas dans des débats. Le seul courant qui parvienne à rester contestataire est le hip-hop ! Pendant très longtemps, on a eu l'impression que la Wallonie s'intéressait davantage à Frédéric François qu'à, disons, Neil Young... Cela change-t-il et quel est l'impact de la culture ? L'impact de la culture est formidable mais la question est : pourquoi est-il limité ? Il manque en Belgique francophone d'une force de frappe, bien présente en Flandre, au Québec ou en France. Il y a une opportunité pour redonner de la place à la chanson française à texte, et aussi au rap signifiant. Les Solidarités sont une toute une petite pierre à l'édifice. Mais on croit à un effet de contamination positive et générationnelle. Beaucoup de visiteurs sont âgés d'environ 18 ans. Ils en avaient 13 lors de la première édition. Ils sont aussi les électeurs des prochaines élections d'octobre, libres de choisir qui ils veulent. On ne sort pas des Solidarités avec une consigne de vote mais en étant un peu plus conscient de la direction dans laquelle il ne faut pas aller. Cette année, on consacre énormément de temps et de moyens à la question des migrants, qui, commercialement, ne rapporte rien. On utilisera le tunnel de 120 mètres de longueur de la citadelle de Namur - pas du tout obligatoire -, pour faire percevoir aux visiteurs ce qu'est le parcours d'un migrant. Pourquoi n'envisageriez-vous pas une soirée consacrée à la musique de migrants ? Cela fait partie des projets pour l'année prochaine. On propose cinquante concerts. Un peu trop peut-être. Mais au final, on veut une programmation qui corresponde à nos envies. Cette année, on a 43 % d'artistes féminines ! Et on est aussi attentif à présenter des artistes flamands. L'année dernière, Slongs Dievanongs, qui chante en dialecte anversois et est ultra-engagée, a fait un concert devant 2 500 personnes. Les spectateurs ne comprenaient rien mais ils ont trouvé ça génial.