Branle-bas de combat. Les hopitaux bruxellois sont passés en phase 1B ce mercredi. Un quart des lits de soins intensifs (environ 500 sur un total de 2 000) sont dorénavant réservés aux patients Covid-19, au lieu des 15 % en phase 0. Ce mercredi, il y a 1.621 patients hospitalisés pour le Covid-19 dans les hôpitaux belges, dont 281 sont en soins intensifs. Le personnel des hôpitaux n'a pas encore récupéré de la première vague épidémique que déjà la seconde est là. "Nous nous sommes reposés, mais nous ne sommes pas reposés, ramasse d'une formule le docteur Philippe Devos, chef des soins intensifs au MontLegia (Centre hospitalier chrétien), à Liège. En théorie, on a bien dormi, mais on vit dans l'inquiétude de laisser des patients de côté parce qu'on n'aurait plus assez de lits en soins intensifs. Tout cela crée une fatigue morale." Le facteur humain, nerf de la guerre. Le professeur Jacques Creteur, responsable des soins intensifs à l'hôpital Erasme (ULB), à Anderlecht, ne cache pas que, dans son service, sur 120 infirmiers et infirmières, il en manque une vingtaine pour cause de maladie, congés, enfants à garder avec les écoles qui ferment, etc. "Qu'on ne se méprenne pas, précise-t-il, les soignants vont se décarcasser, mordre sur leur chique, ça va marcher, une semaine, deux semaines, puis, ça va craquer. C'est surtout cela qui nous rend tous très inquiets. Malheureusement, tous les hôpitaux sont dans ce cas-là. Certains disent qu'il faudrait aller puiser des ressources humaines dans les autres services, mais tout le personnel n'est pas formé en soins intensifs. Il ne suffit pas de rester à côté d'un respirateur..."
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Branle-bas de combat. Les hopitaux bruxellois sont passés en phase 1B ce mercredi. Un quart des lits de soins intensifs (environ 500 sur un total de 2 000) sont dorénavant réservés aux patients Covid-19, au lieu des 15 % en phase 0. Ce mercredi, il y a 1.621 patients hospitalisés pour le Covid-19 dans les hôpitaux belges, dont 281 sont en soins intensifs. Le personnel des hôpitaux n'a pas encore récupéré de la première vague épidémique que déjà la seconde est là. "Nous nous sommes reposés, mais nous ne sommes pas reposés, ramasse d'une formule le docteur Philippe Devos, chef des soins intensifs au MontLegia (Centre hospitalier chrétien), à Liège. En théorie, on a bien dormi, mais on vit dans l'inquiétude de laisser des patients de côté parce qu'on n'aurait plus assez de lits en soins intensifs. Tout cela crée une fatigue morale." Le facteur humain, nerf de la guerre. Le professeur Jacques Creteur, responsable des soins intensifs à l'hôpital Erasme (ULB), à Anderlecht, ne cache pas que, dans son service, sur 120 infirmiers et infirmières, il en manque une vingtaine pour cause de maladie, congés, enfants à garder avec les écoles qui ferment, etc. "Qu'on ne se méprenne pas, précise-t-il, les soignants vont se décarcasser, mordre sur leur chique, ça va marcher, une semaine, deux semaines, puis, ça va craquer. C'est surtout cela qui nous rend tous très inquiets. Malheureusement, tous les hôpitaux sont dans ce cas-là. Certains disent qu'il faudrait aller puiser des ressources humaines dans les autres services, mais tout le personnel n'est pas formé en soins intensifs. Il ne suffit pas de rester à côté d'un respirateur..." Pour garder ses troupes en bon état physique et psychique, la clinique Saint-Jean, à Bruxelles, a investi dans l'accompagnement, non seulement des soignants, mais aussi des patients et de leurs familles. "Tout le monde est fatigué, reconnaît la directrice générale, Vic De Corte. On fait le nécessaire pour garder de la force et de l'énergie pour affronter ce qui suit. Nous cherchons à ce que les gens puissent rester en contact avec leurs familles, car l'isolement total des patients fin mars-début avril a été quelque chose de traumatisant que ni les soignants, ni les familles ne souhaitent revivre. On va continuer à faire en sorte que, aux heures les plus difficiles, les familles puissent voir leurs proches dans un environnement sécurisé." Forts de l'expérience accumulée dans le monde entier, les médecins ont amélioré la prise en charge de la maladie, mais le décès d'un tiers des patients mis sous respirateur reste un fardeau psychologique pour les soignants. "Je suis parfois interpellé par l'attitude de ceux qui pensent que la maladie n'est pas dangereuse, médite Jacques Creteur. Ce genre de discours nous fait mal, car les malades, nous, on les voit. Si l'on part du principe qu'on veut, bien évidemment, tenter de ne pas arrêter l'activité économique de ce pays, combien de morts accepte-t-on par jour pour maintenir cette activité économique ? 10, 100 ? Ce sont des questions lourdes..." Entre le 4 et le 10 octobre, le virus a fait plus de 18 morts en moyenne par jour.Lors de la première vague de l'épidémie, l'Intercommunale de santé publique du pays de Charleroi (ISPC) s'était immédiatement organisée en cohortes. Un groupe d'infirmières travaillait douze heures d'affiliée et sept jours d'affilée, puis, prenait une semaine de congé - qui faisait office de quarantaine -, pendant qu'une autre cohorte prenait le relais. "Les Italiens nous avaient recommandé ce système pour éviter les contaminations entre personnes qui se croisent et, de fait, très peu d'entre elles ont été contaminées, indique le porte-parole de l'ISPC, Frédéric Dubois. Chez nous, le taux d'absentéisme est inférieur à 1 %. C'est exceptionnel de voir comment les gens se sont retroussé les manches !" La généralisation des tests a changé la donne. "Aujourd'hui, le personnel non malade est d'office écarté pendant sept jours s'il a eu des contacts suspects. Tester les gens prend du temps et il faut recommencer cinq jours après le contact." Si l'ISPC maintient son cap - assurer les consultations et opérations courantes en même temps que l'accueil des malades Covid -, "cela va devenir plus compliqué de constituer des équipes", craint Frédéric Dubois. En cause : une "année blanche" où, du fait de l'allongement des études d'infirmier/infirmière de trois à quatre ans, moins de personnel arrive sur le marché du travail. Le recours à de la main-d'oeuvre étrangère n'est pas, non plus, une solution, car les diplômes ne sont pas équivalents et le marché international est déjà très tendu. "Puisque notre hôpital ne peut pas travailler avec des bénévoles pour des questions d'assurance, on va faire appel à des jobistes", annonce le porte-parole de l'ISPC. Arnaud Bruyneel, infirmier dans l'unité de soins intensifs du CHU Tivoli à La Louvière et vice-président de l'Association des infirmiers de soins intensifs en Belgique, a réalisé une étude sur un échantillon de 100 patients de trois institutions hospitalières du Hainaut. Elle démontre qu'un patient Covid en soins intensifs "consomme" une infirmière à plein temps. "Ce sont des patients très instables, qui nécessitent beaucoup de temps et d'appareils, explique-t-il. Il n'y a donc pas 36 solutions : soit on diminue l'activité non urgente des hôpitaux, soit on réquisitionne des infirmières dans d'autres services et on doit aussi arrêter certaines consultations et opérations, soit on gèle nos congés, ce qui ne fera qu'augmenter la sortie du métier par dégoût. C'est un cercle vicieux", conclut-il. Le facteur humain, nerf de la guerre, décidément. Une bonne nouvelle, toutefois : on ne revivra pas la saga des masques, la pénurie de curare (anesthésie) ou de pièces de rechange des respirateurs. Tous les hôpitaux ont reconstitué leurs stocks stratégiques. Le SPF Santé est ainsi à la tête de 160 millions de masques chirurgicaux, 5,7 millions de masques FFP2 et 45 millions de masques KN-95 ; ces deux derniers types de masque offrent une protection au porteur et à son entourage. "On a loué des hangars pour entreposer notre matériel, les respirateurs et surtout leurs pièces jetables, les seringues, les médicaments..., détaille le docteur Devos (MontLegia). Ces stocks peuvent résister à une épreuve comparable à deux fois la vague d'avril dernier." L'hôpital voisin de la Citadelle (CHR) est paré, lui aussi. "Nous n'avons jamais été en pénurie lors de la première vague, rappelle Antoine Gruselin, le porte-parole du CHR liégeois, car nos acheteurs avaient été très proactifs." Même satisfaction rétrospective du côté de Charleroi, où, dès que l'épidémie est apparue en Europe, le service achat de l'ISPC a écumé les marchés publics. Sans compter les 80 bénévoles qui ont cousu 35 000 masques chirurgicaux dans des champs opératoires... "L'ISPC a de quoi tenir trois mois sans réassort, promet Frédéric Dubois. On est juste un peu serrés avec les gants en nitrile qui ne sont pas arrivés..." A la différence des ressources humaines, la logistique paraît au top ou presque. "Il y a une tension sur les réactifs pour les tests PCR, reconnaît Vic De Corte (clinique Saint-Jean, Bruxelles), mais la pression sur le personnel soignant reste un défi, surtout dans les circonstances actuelles, avec la hausse des chiffres Covid. Les soins pour un patient Covid demandent non seulement plus de ressources humaines mais aussi plus de résilience et de flexibilité de la part de tous." D'où l'intérêt de départager le plus rapidement possible ceux qui sont infectés par le virus et les autres. Or, le dépistage reste un point noir dans la gestion de la pandémie. Le gouvernement fédéral a promis de créer une plateforme fédérale bis, dont le lancement a été reporté au 1er novembre prochain, pour assurer le back office des prélèvements. Cette plateforme à l'initiative du professeur Fabrice Bureau, vice-recteur à la recherche de l'ULiège, repose sur une association entre les universités et les grands laboratoires de biologie clinique. Son objectif : contrôler l'ensemble de la filière du testing pour ne plus dépendre de produits en pénurie comme les réactifs commerciaux. Le modèle a expérimenté à l'ULiège, championne belge des tests massifs. "L'autoprélèvement salivaire, qui ne nécessite pas l'intervention du personnel médical, permettrait de faire un pré-tri. Seule les personnes positives à ce test seraient envoyées dans les centres hospitaliers", plaidait Fabrice Bureau sur les ondes de la RTBF. Le temps presse, car l'arrivée de la grippe saisonnière imposera de distinguer le plus rapidement possible ce qui relève de celle-ci ou de la Covid-19, avec des symptômes qui, au début, se ressemblent. Heureusement, il semblerait que les précautions prises pour la Covid (distanciation, lavage des mains, port du masque) ont quelque peu freiné l'épidémie classique de grippe. "Ce matin (NDLR : le 8 octobre), on a réalisé 700 tests, avec 10 % de positivité, rapportait le porte-parole de la Citadelle, Antoine Gruselin. On est full au niveau du dépistage. Et dire "qu' à un moment, l'incidence de la Covid était tellement faible qu'à Erasme, on ne frottait plus tout le monde", glisse le docteur Creteur. Dans de nombreux cas, la réorganisation spatiale des hôpitaux a été maintenue, avec ses espaces Covid et non-Covid, ses circuits séparés sans possibilité de retour en arrière, ses distributeurs de gel hydroalcoolique... La cohabitation entre les patients contagieux et les autres, ainsi que les routines de sécurité - toujours aussi lourdes -sont désormais bien rodées. Mais l'hiver et son cortège de détresse respiratoire pour les enfants et de grippe saisonnière pour les adultes va se superposer aux urgences Covid. Gérer les deux flux "va devenir de l'ordre de l'impossible", s'inquiète Philippe Devos (MontLegia). Le CHU de Liège a fermé une salle d'opération sur trois, faute de personnel suffisant : cela signifie que 30 % des patients ne seront pas opérés. "Pour l'instant, on ne déprogramme pas d'opérations", rassure Alexandre Gruselin, porte-parole de la Citadelle. "Les hôpitaux ont un peu soufflé en été, mais cela n'a pas duré, car on a dû rattraper notre retard dans la prise en charge des patients non-Covid, prolonge le docteur Creteur (Erasme). Si l'épidémie progresse, il faudra encore augmenter le nombre de lits réservés (NDLR : on est en phase 1A depuis le 14 octobre), alors qu'il n'y a pas assez de personnel infirmier pour s'en occuper. Le nombre de places en soins intensifs n'est pas extensif. Faudra-t-il tomber à 25 % des lits pour les patients non-Covid ? Cela va mettre à mal tout le système hospitalier." Pour tenir la proportion de 15 %, puis, 25 % de lits Covid en soins intensifs, les hôpitaux se délestent entre eux sur une base régionale ou au sein des 25 réseaux hospitaliers du pays. Des patients bruxellois sont souvent transférés dans le Hainaut. Ceux dont le bourgmestre d'Alost, Christoph D'Haese (N-VA), ne voulaient pas continuent à être pris pris en charge dans ses établissements alostois, à une trentaine de kilomètres de la capitale. "Le transfert d'un patient instable est parfois compliqué", constate l'infirmier en soins intensifs de La Louvière, Arnaud Bruyneel. "Lors de la première vague, nous avons pu tester la répartition des patients entre différents hôpitaux au niveau de notre réseau hospitalier et sur une base régionale ou nationale, prolonge Vic De Corte (clinique Saint-Jean). C'est ce qui nous a permis de continuer à soigner en même temps les patients Covid et non-Covid. Cela se passe plutôt bien pour le moment, mais on doit être prêts à faire face au pire. Il faut éviter à tout prix d'être contraint de choisir entre les patients. Les dégâts collatéraux seraient trop importants pour la santé globale." Au printemps dernier, 30 % des victimes d'AVC (accident vasculaire cérébral) ne se sont pas présentés aux urgences...