La démocratie est grippée. Comment peut-on la sauver ?
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La démocratie est grippée. Comment peut-on la sauver ? Marc Uyttendaele : Il est fondamental de dissocier deux maladies : la fragilisation de la démocratie et la fragilisation de la Belgique. Elles se recoupent, mais rien ne serait pire que de considérer cela comme une sorte de magma informe. L'essoufflement de la démocratie parlementaire n'est pas du tout une spécificité belge, on le retrouve partout. D'autre part, à force de mettre le contentieux communautaire belge sous le tapis, on va finir par le faire gonfler jusqu'à qu'il prenne toute la place. A supposer que l'hypothèse d'un gouvernement arc-en-ciel ( NDLR : socialistes, libéraux, écologistes, élargi au CD&V) fonctionne, aucun de ces deux grands maux auxquels nous sommes confrontés ne sera résolu. Cela aurait toutefois un avantage majeur, celui de donner un peu de temps au temps. Mais rien ne serait pire que de ne pas le mettre à profit. Vincent de Coorebyter : Je suis tout à fait d'accord avec l'idée qu'il faut séparer ces deux enjeux. La preuve en est que si l'on attend toujours un gouvernement fédéral de plein exercice, on a attendu l'installation des gouvernements régionaux, en Wallonie comme en Flandre, anormalement longtemps aussi. Or, là, on était entre Flamands ou entre Wallons, ce qui signifie bien qu'il y a un problème indépendant de la question communautaire. En Flandre, il a par ailleurs été troublant de voir, durant des semaines, le premier parti de la Région envisager sérieusement une alliance avec le Vlaams Belang, sans être d'emblée massivement dénoncé par les autres partis démocratiques. M. U. : Ces palabres étaient une manière de dire que ces extrémistes font désormais partie du paysage. C'était une manière cynique de préparer un avenir possible. La justification, c'était qu'il faut écouter le signal envoyé par les électeurs du Vlaams Belang... V. de C. : Jusqu'ici, on avait toujours fait la part des choses. On pouvait prendre en compte les motivations du vote pour le Vlaams Belang, mais le cordon sanitaire restait incontestable. Désormais, il ne reste plus rien de ce cordon sur le plan symbolique. Faut-il interdire les partis liberticides ? V. de C. : Toute pratique consistant à empêcher de voter pour un parti existant doit être maniée avec des pincettes. Cela supposerait de pouvoir faire la démonstration juridique implacable du caractère extrémiste de ce parti en rupture avec les standards démocratiques. A une certaine époque, on aurait pu envisager d'interdire la présence d'un parti d'extrême droite au scrutin - mais aujourd'hui, c'est trop tard. Politiquement et symboliquement, quand une formation politique a dépassé un certain niveau électoral, cela devient explosif de l'interdire. Imaginez, en France, une tentative de dissolution du Rassemblement national... M. U. : Je suis d'accord, il est trop tard pour interdire le Vlaams Belang. Cela dit, je pense qu'une démocratie doit être fière et forte. Elle ne doit pas accepter en son sein des formations qui remettent en cause ses valeurs fondamentales. Je regrette l'absence, chez nous, d'un instrument permettant l'interdiction de partis liberticides. Si cela n'existe pas en Belgique, c'est uniquement à cause des Flamands. Je trouve toujours que l'instrument doit exister car s'il est trop tard au nord du pays, il est grand temps au sud. On devrait pouvoir se donner les moyens juridiques d'étouffer toute extrême droite dans l'oeuf, en Wallonie et à Bruxelles. Il est urgent d'agir en ce sens. V. de C. : Je ne suis pas hostile par principe à cette idée, mais elle doit être maniée avec une infinie prudence. Les cas d'application incontestables seraient très rares. L'extrême droite actuelle ne prospère plus sur base d'une rupture avec la démocratie. Même s'il y a dans ces partis d'authentiques nostalgiques du fascisme ou du nazisme, leur propagande est désormais orientée contre le multiculturalisme, l'islamisme, l'insécurité, la perte d'identité... Un instrument juridique permettrait sans doute d'étouffer dans l'oeuf telle ou telle formation naissante, ce qui serait sain, mais on en verrait immédiatement apparaître d'autres, défendant le même projet. M. U. : Dans un tel instrument, je vois surtout la symbolique d'une démocratie qui se défend. Les pires régimes que le xxe siècle a enfantés sont quand même arrivés au pouvoir par les urnes. Par ailleurs, ce qui me préoccupe toujours davantage, c'est la nécessité d'éviter que le fossé entre le monde politique et le citoyen ne devienne une vérité communément admise. On doit réinstaurer un concept de responsabilité collective. Certains défendent bec et ongles la démocratie délibérative : cela peut être un outil intéressant, mais il faut reconnaître que certaines expériences sont des fiascos. Il y a un grand danger à donner aux citoyens des pouvoirs qu'il réclament, mais dont ils ne font rien une fois qu'ils en disposent. Il faut oser une démocratie beaucoup plus agressive. Un pouvoir référendaire, des assemblées citoyennes, des budgets participatifs, tout cela ne me dérange pas, pour autant que cela soit lié à une vraie obligation. Etre citoyen, ce n'est pas simplement avoir droit au service self-service d'un Etat, c'est aussi avoir des obligations à son égard. Quel type d'outils peut-on imaginer ? M. U. : L'exemple classique pour les assemblées citoyennes, ce sont les jurys d'assises : en principe, quand on y est convoqué, c'est une obligation juridique, sanctionnée si on ne se présente pas. La première chose à faire serait d'ailleurs d'appliquer véritablement les sanctions liées à l'obligation de voter aux élections. On peut exiger, à juste titre, que les politiques soient plus responsables qu'ils ne le sont aujourd'hui mais cela implique, dans le même temps, une responsabilisation accrue des citoyens. V. de C. : Il est frappant de constater, d'un point de vue sociologique, que la demande de participation ou de prise de parole reste finalement assez modeste. Le nombre de personnes qui exigent cela est bien plus limité que l'importance médiatique accordée à ces initiatives - même si c'est très bien qu'on en parle, parce qu'elles ouvrent potentiellement de nouvelles voies. Je n'irais pas forcément vers quelque chose de plus contraignant parce que je suis moins optimiste que Marc : je ne pense pas que cela fonctionnera forcément bien parce que c'est obligatoire. Intellectuellement, le projet de démocratie délibérative est séduisant, mais il ne me paraît pas encore mûr. Il demeure en effet une ambiguïté autour de cette dynamique : est-elle d'abord destinée à permettre à un maximum d'idées de s'exprimer, sous forme de propositions adressées au monde politique, ou est-ce une alternative assumée au gouvernement et au parlement ? Si on veut effectivement accorder du pouvoir aux citoyens, dans le cadre de cette alternative, alors pourquoi ne pas aller vers cette obligation, en effet. Mais pas dans le cas où cela reste consultatif... M. U. : Personnellement, je n'ai aucune envie d'avoir une alternative à la démocratie classique, j'ai envie de la sauver ! Pour y arriver, il faut sortir le régime parlementaire de son carcan ; pour l'instant, il meurt à petit feu. Oxygéner le débat public et le monde politique est capital. Mais c'est inimaginable sans placer les citoyens devant leurs responsabilités et leur demander de rendre des comptes. Il faut en revenir à la notion des droits et devoirs du droit romain, c'est essentiel et constitutif de ce qu'est le civisme. Le service militaire a heureusement disparu, mais le service civique doit être réinventé. Les citoyens doivent prendre part au processus décisionnel, non pas pour remplacer ceux qui décident, mais pour les alimenter, les faire bouger ou s'opposer à ce qu'ils entendent faire. C'est cette démocratie-là qu'il faut inventer.