"Resa SA devenant une nouvelle intercommunale au 29 mai 2019, nous demandons que Resa intercommunale s'affilie à un fonds de pension éthique et conforme à nos valeurs. La naissance de Resa intercommunale vous donne cette liberté. Saisissez-la!" La demande émane de la CGSP, principal syndicat au sein de l'intercommunale Publifin/Enodia, et figure dans un courrier daté du 23 avril adressé aux dirigeants de Resa, que Le Vif et Apache ont pu consulter. Resa, c'est le gestionnaire des réseaux de distribution (GRD) de gaz et d'électricité en province de Liège. C'était la "vache à lait" du groupe Nethys qui a permis, pendant des années, de compenser les activités déficitaires de l'opérateur Voo, ou d'investir de l'argent frais dans des journaux du sud de la France.

Pour le syndicat socialiste, la coupe est pleine. Il ne veut plus du fonds de pension Ogeo Fund qui, fin 2017, gérait 1,2 milliard d'euros pour payer les pensions actuelles et futures de 4.273 agents du service public issus principalement des grandes intercommunales liégeoises (Publifin, les pompiers de l'IILE, la Cile, AIDE...). Plus de la moitié de ces pensionnés (2.180) proviennent de l'intercommunale Publifin/Enodia. La prise de position de la CGSP n'est donc pas anodine, surtout juste avant le 1er mai. Et à la veille d'une restructuration majeure du groupe qui voit son fleuron Resa s'autonomiser.

Transparence et contrôle

La goutte qui a fait déborder le vase? Le Land Invest Gate, ce scandale lié à la gestion du promoteur immobilier anversois Land Invest Group (LIG), contrôlé à 50% par Ogeo Fund jusqu'en mai 2018. Comme Le Vif et Apache l'ont raconté, entre 2013 et 2017 des millions d'euros prêtés par Ogeo à LIG ont été "claqués" dans des restaurants étoilés et ont permis d'enrichir des proches de Bart De Wever mais aussi une amie architecte de Stéphane Moreau.

"Nous, représentants des travailleurs, voulons une transparence totale des investissements réalisés avec l'argent des pensions actuelles et futures", écrit la présidente de la CGSP-Admi-Enodia, Christine Planus, qui signe la missive. Pour atteindre cet objectif, elle réclame "un véritable droit de regard via un expert nommé par notre organisation syndicale au conseil d'administration, ou dans un comité social de ce nouveau fonds de pension". Christine Planus nous a confirmé que ce qu'elle demande à Resa - changer de fonds de pension - vaut également pour Publifin/Enodia.

Sa lettre est pour l'heure adressée au top de Resa, à savoir Gil Simon (directeur général, PS) et Luc Warichet (directeur adjoint, MR), ainsi qu'à Bernard Thiry (président du conseil d'administration, PS) et tous les administrateurs de Resa. Soit Pierre Stassart, Josette Michaux, Denise Laurent et Guy Coëme pour le PS ; Pol Guillaume, Adrien Croisier et Michel Grignard pour le MR ; Laurent Antoine et Philippe Knappen pour le CDH.

Ethique et cocaïne

Le syndicat socialiste s'alarme notamment des dernières révélations du Vif et d'Apache concernant des factures douteuses payées en 2016 par LIG. L'ex-filiale immobilière d'Ogeo Fund a en effet versé plus d'un quart de million d'euros à une obscure société qui n'a jamais publié ses comptes et est tombée depuis en faillite. Son propriétaire, Maati K., est lié à la "guerre de la cocaïne" que se livrent plusieurs gangs à Anvers pour contrôler le marché. Sa friterie s'est fait mitrailler, de nuit, en mai 2018.

Christine Planus estime que ces informations mettent en lumière le "manque de transparence" et le "peu d'éthique" qui règne au sein d'Ogeo Fund, qui s'est visiblement peu soucié des agissements de sa filiale LIG. "Quand nous parlons de nos valeurs, voilà exactement ce à quoi nous ne voulons pas adhérer et participer", tranche la syndicaliste, qui regrette qu'actuellement, chez Ogeo Fund, les syndicats de Publifin/Enodia n'ont aucun droit de regard, malgré leurs 2.180 affiliés.

Stéphane Moreau s'est toujours opposé à une représentation syndicale de Publifin au sein du fonds de pension, qu'il a jalousement contrôlé jusqu'à son éviction, en juin 2017, par la FSMA, le gendarme financier. Ce régime strict contraste avec la situation des syndicats de la Cile, l'intercommunale liégeoise qui produit et distribue de l'eau potable à plus d'un demi-million d'habitants. Avec quatre fois moins d'affiliés que Publifin/Enodia, ils disposent, eux, d'un comité social au sein d'Ogeo Fund.

La CSC inquiète aussi

Le 6 décembre dernier, Le Vif et Apache révélaient qu'en quatre ans la direction de LIG a dépensé plus de 720.000 euros en "frais de bouche", le plus souvent dans des restaurants étoilés. Soit 15.000 euros par mois. Ogeo Fund, "banquier" et coactionnaire de LIG à 50%, a laissé faire. Au lendemain de ces révélations, les délégués CSC de la Cile ont exigé une réunion extraordinaire du comité social Ogeo-Cile. Trois jours ouvrables plus tard, Emmanuel Lejeune, président du comité de direction d'Ogeo Fund, se déplaçait à la Cile pour tenter d'éteindre l'incendie syndical. Un dialogue inexistant chez Publifin/Enodia. Mais ça pourrait changer.

Le 29 mai prochain, Resa SA sortira définitivement du giron de Nethys en quittant l'intercommunale Publifin/Enodia. Resa deviendra alors une nouvelle intercommunale à part entière. C'est la mise en oeuvre d'une des principales recommandations de la commission d'enquête du parlement wallon mise en place en février 2017, peu après l'éclatement du scandale des emplois fictifs au sein des fameux "comités de secteur" chez Publifin. Cette "intercommunalisation" de Resa va littéralement vider Publifin/Enodia de sa substance puisque plus de 750 travailleurs sur 900 quitteront Enodia pour la nouvelle structure. En effet, la plupart des travailleurs actuels de Resa sont des statutaires de Publifin/Enodia "détachés" chez Resa SA. Quid de la gestion de leur pension?

Contacté par Le Vif et Apache, le président du CA d'Ogeo Fund, Pol Heyse, fait remarquer que "les travailleurs de Resa sont affiliés à l'Office national de sécurité sociale des administrations provinciales et locales (ONSSAPL) depuis 2009 ou 2010". "C'est une demi-vérité ou un demi-mensonge, rétorque Christine Planus. Les agents statutaires de Resa, soit plus de 80% des plus de 750 travailleurs concernés par le transfert vers Resa intercommunale, dépendent toujours de leur fonds de pension Ogeo Fund. En effet, c'est Ogeo qui leur versera un cinquième de leur pension via Ethias. Cela afin qu'ils jouissent d'une pension complète correspondant à 75% de leur dernier salaire. Sans ce complément géré par Ogeo, ils ne toucheraient que 60% de leur dernier salaire..."

Apathie politique

La CGSP s'inquiète aussi du peu d'écho politique reçu l'an dernier par sa lettre ouverte fustigeant "la gestion opaque, calamiteuse et politiquement opportuniste" du fonds de pension. Elle y dénonçait des millions perdus dans des investissements immobiliers hasardeux à Liège et au Canada, et le fait qu'Ogeo Fund était utilisé par Stéphane Moreau comme une "banque" pour aider des "amis" en difficulté (et s'attirer leurs faveurs): Mithra (10 millions investis pour sauver l'entreprise d'une possible faillite en 2014), la bourgmestre PS de Verviers Muriel Targnion (rachat pour 3 millions d'un bâtiment pour débloquer un projet de centre commercial), le bourgmestre PS de Liège Willy Demeyer (sauvetage du projet de réaménagement de la friche de Bavière juste avant les élections communales de 2012), le bourgmestre PS de Seraing Alain Mathot (près de 8 millions avancés pour le complexe immobilier Cristal Park)...

Pour toutes ces raisons, la permanente syndicale réclamait la mise sur pied d'une commission d'enquête parlementaire sur Ogeo Fund. "Nous sommes étonnés que l'opacité concernant l'utilisation de tout cet argent n'émeuve pas le monde politique, écrit-elle aujourd'hui. Il s'agit de fonds destinés à des agents et travailleurs du service public et cette situation ne peut donc plus durer. (...) Lorsqu'en février 2018 nous interpellions le parlement wallon, les chefs de groupe, les commissaires qui ont participé à la commission d'enquête parlementaire Publifin et les actionnaires de Publifin... Rien! Enfin... presque rien. Une interpellation de Monsieur Hazée (Ecolo) en mars 2018 où Madame De Bue, ministre de tutelle (MR), a considéré que la FSMA était seule compétente" pour infléchir la gouvernance d'Ogeo Fund.

Resa aux manettes d'Ogeo?

Or aujourd'hui, une autre piste semble se dessiner. L'"intercommunalisation" de Resa pourrait avoir des conséquences majeures sur Ogeo Fund et la façon dont le fonds de pension est géré. C'est passé complètement inaperçu, mais la tête de liste PS à la Région wallonne, Jean-Claude Marcourt, l'a exprimé de manière sibylline il y a quelques jours dans les colonnes de La Meuse: "On a déjà trouvé une solution pour que Resa reste performant et autonome, et pour qu'il reprenne le contrôle d'Ogeo Fund."

Selon nos informations, l'idée politique qui fait son chemin à Liège est la suivante: parallèlement au transfert de personnel d'Enodia vers Resa intercommunale, s'opérerait un transfert de fonds d'Enodia vers Resa au sein même d'Ogeo Fund. Autrement dit, un nouveau "canton" serait créé pour Resa chez Ogeo, et ce canton hériterait de plus de 80% des 815 millions d'euros d'actifs sous gestion dans le canton actuel de Publifin/Enodia. Resa deviendrait alors ultramajoritaire au sein du fonds de pension et en prendrait de facto le contrôle. Ce serait un fameux camouflet pour Stéphane Moreau qui perdrait toute son influence au sein d'Ogeo Fund. Or actuellement, via Nethys, il tire les ficelles de son actionnaire Enodia. Qui domine Ogeo.

Contacté pour réagir à la demande radicale de la CGSP qui ne veut plus d'Ogeo Fund, le président du comité de direction du fonds de pension, Emmanuel Lejeune, n'a pas répondu aux sollicitations du Vif et d'Apache. ""Le CA de Resa ne s'est pas encore positionné sur la formule de financement des pensions des travailleurs au sein de la nouvelle intercommunale"", nous a pour sa part laconiquement répondu le directeur général de Resa, Gil Simon.

David Leloup et Tom Cochez

Un comité de pensionnés "écoeuré" par le Land Invest Gate

Il n'y a pas que la CGSP et la CSC qui ont vivement réagi aux révélations du Land Invest Gate. Porte-parole d'un comité de pensionnés de l'ex-ALE (Association liégeoise d'électricité devenue Tecteo en 2007, Publifin en 2014 puis Enodia en 2018), Dany Olivier est pour sa part "écoeurée" par les dépenses réalisées à Anvers par l'ex-filiale immobilière d'Ogeo Fund. "Les retraités de l'ex-ALE ne comprennent pas que leur fonds de pension Ogeo Fund ait servi à financer une filiale anversoise qui a payé des notes de restaurants faramineuses, des honoraires pharaoniques à une architecte alors qu'elle était peu présente, des projets immobiliers hasardeux voire foireux au Canada, alors qu'on leur rabote leur retraite. C'est grâce à eux si le fonds de pension existe!"

Ce comité informel regroupe quelque 300 ex-travailleurs qui se battent depuis 2013 pour récupérer leur pécule de vacances et leur "prime de troisième âge" inscrits dans les statuts de l'intercommunale ALE. Ces avantages extra-légaux pour lesquels ils ont cotisé toute leur carrière ont été supprimés lors de la restructuration du groupe menée par Stéphane Moreau en 2009. En juin 2018, de manière surprenante, la cour d'appel de Liège a donné raison à la direction du groupe. Le comité, qui avait eu partiellement gain de cause en première instance, ne s'est pas pourvu en cassation.

"Les retraités de l'ex-ALE ne comprennent pas pourquoi la direction de Publifin fait des "bâtards" au sein du groupe, poursuit Dany Olivier. Concernant le paiement de ces deux avantages extra-légaux, la direction applique la loi Wijninckx de 1978 différemment pour les pensionnés historiques de l'ALE que pour ceux de l'ALG et de la Socolie (NDLR: deux autres intercommunales absorbées par Tecteo-Publifin). Deux poids, deux mesures. Ogeo Fund possède pourtant une "surcouverture" de 550 millions d'euros qui permet, selon leurs dires, de payer toutes les pensions jusqu'au décès desdits pensionnés."

D.Lp et ToC.