On peut ne pas avoir de principes et pourtant voir clair. Mais on peut aussi ne pas voir clair malgré cette absence de principes. Diplomate de génie et donc homme de peu de principes, Talleyrand, qui en avait signé quelques-uns et écrit encore plus, disait que " là où il y a un traité, il y a aussi un canif ". Mais, moyennement visionnaire pour l'occasion, le prince au pied bot disait aussi d'un royaume de Belgique, qu'il contribua à établir, que " ce n'est pas une nation, deux cents protocoles n'en feront pas une nation. Cette Belgique ne sera jamais un pays, cela ne peut tenir. "
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On peut ne pas avoir de principes et pourtant voir clair. Mais on peut aussi ne pas voir clair malgré cette absence de principes. Diplomate de génie et donc homme de peu de principes, Talleyrand, qui en avait signé quelques-uns et écrit encore plus, disait que " là où il y a un traité, il y a aussi un canif ". Mais, moyennement visionnaire pour l'occasion, le prince au pied bot disait aussi d'un royaume de Belgique, qu'il contribua à établir, que " ce n'est pas une nation, deux cents protocoles n'en feront pas une nation. Cette Belgique ne sera jamais un pays, cela ne peut tenir. " Et pourtant, ça tint, dans le vortex des intérêts des puissances, le tumulte d'une industrialisation violente, le tourbillon de deux guerres mondiales, les remous de la décolonisation. Brinquebalante, courbée, très vaguement vaillante, la Belgique, n'en déplaise à Talleyrand, est encore un pays. L'Espagne aussi, et la Catalogne, elle, aura bien besoin de deux cents protocoles, tandis que le plus grand parti de Belgique se verrait bien en enclencher quelques-uns. Comme Talleyrand, il ne voit pas la Belgique comme une nation, et espère qu'elle ne tiendra pas. Mais la N-VA, elle, n'est pas morte en 1834. Héritière d'un mouvement séculaire, présidée par un historien, elle sait combien la Belgique est, depuis des décennies, à peu près imperméable aux tempêtes géopolitiques. Les gouvernements du royaume ne se sont presque jamais défaits sur des questions de politique internationale, et celles-ci ont très rarement poussé des ministres à la démission. La conscience de cet héritage, conjuguée à la certitude de sa puissance, l'autorise à toutes les audaces autour de cette crise catalane : le gouvernement Michel ne tombera pas là-dessus. Il tiendra, fût-ce au prix de nouvelles tensions avec l'Espagne, fût-ce à celui de nouveaux recadrages libéraux, fût-ce à celui de nouvelles bravades nationalistes. La Belgique et ses gouvernements, pourtant, n'ont pas toujours été entièrement sourds au concert des nations. Ce sont d'ailleurs les puissances européennes qui ont validé, puis protégé, la sécession des provinces belges du royaume des Pays-Bas, en 1830. A l'époque, la vie politique nationale tout entière est conditionnée par les questions internationales. Le jeune pouvoir rassemble dans l'unité nationale des libéraux et catholiques, fédérés contre la menace extérieure hollandaise, mais aussi contre le danger intérieur : les orangistes, partisans d'une Belgique néerlandaise, seront puissants jusqu'à la signature, en 1839, du traité des XXIV articles par la Belgique et les Pays-Bas. John Cockerill aura été un des plus grands représentants de ce courant, surtout influent dans les centres industriels (Liège, Gand, Anvers). Le ministre-président flamand Geert Bourgeois (N-VA) n'a pas tort de rappeler que la révolution belge était aussi peu légitime, dans l'ordre constitutionnel néerlandais, que ne le sont les initiatives de Carles Puigdemont dans l'Espagne de Mariano Rajoy. Mais le légitimisme belgicain de Geert Bourgeois s'arrête là où commence son nationalisme, c'est-à-dire très tôt, et où celui-ci se teinte d'un peu d'orangisme : il omet de signaler qu'une frange de son mouvement flamand réclame toujours l'éclatement de la Belgique au profit d'un Etat dit thiois, celui d'une Grande Néerlande rassemblant Flandre et Pays-Bas. Une partie moins pesante de l'opposition belge des années 1830, affichait, elle, sous l'étiquette " réunioniste ", sa volonté d'un rattachement à la France. Les provinces wallonnes et les élites francophones y seront plus sensibles, traçant une - légère - opposition géopolitique entre nord et sud. On peut en dater l'origine symbolique lors du vote - inutile -du congrès national belge, qui voulut désigner comme roi des Belges Louis d'Orléans, héritier du roi des Français Louis-Philippe, en 1831. Les représentants des provinces flamandes optèrent majoritairement pour deux princes germaniques, au contraire de l'ensemble des Wallons. On peut en retrouver un reliquat aujourd'hui : contre les partis flamands de la majorité, c'est le MR qui considère le plus favorablement l'offre française de Dassault pour remplacer les F-16 belges. Cette inclination francophile des francophones, en particulier lorsqu'appliquée aux questions de défense nationale, a beaucoup pesé sur la politique intérieure jusqu'à la Seconde Guerre mondiale. De fait, c'est dans l'entre-deux-guerres, période géopolitiquement tourmentée s'il en fut, que le plus de gouvernements belges tombèrent sur des débats de cet ordre. " De 1918 à 1958 (...), sur vingt-deux crises gouvernementales, huit portent sur la politique économique, sociale, monétaire ou fiscale du gouvernement, quatre sur la politique linguistique ou ethnique, quatre sur la politique étrangère ou militaire, deux sur la personne même d'un ministre, une sur une réforme électorale, le suffrage féminin, enfin, deux sur la Question royale pendant la grave crise monarchique que traversa la Belgique de 1945 à 1950 ", rappelait le jeune François Perin dans un Courrier hebdomadaire du Crisp de 1959. En 1924, ainsi, le Premier ministre catholique Theunis perdait le soutien de vingt catholiques flamands, qui lui reprochaient une diplomatie trop francophile imposée par l'allié libéral, et devait jeter l'éponge. Theunis lui-même avait succédé à son coreligionnaire Carton de Wiart, dont le gouvernement tripartite n'avait pas survécu au départ de ses ministres socialistes. L'un d'entre eux, le Gantois Edouard Anseele, avait participé à une manifestation antimilitariste. L'autre après-guerre connut également plusieurs crises importées de l'extérieur. Ainsi, lorsqu'en mars 1947 le PCB quitte le gouvernement socialiste-libéral- communiste de Camille Huysmans, l'augmentation du prix du charbon n'est qu'un prétexte. Ce retrait n'est que la déclinaison bruxelloise d'un revirement décidé depuis Moscou, et qui concerne alors toute l'Europe occidentale. Et depuis ? Depuis ces heures héroïques, la politique intérieure belge n'a guère vibré au rythme des grands bouleversements de ce monde. Confortablement emmitouflée dans l'alliance atlantique, chaudement lovée au coeur de l'Union européenne, la Belgique pouvait, sans crainte de grand contrecoup, laisser éclater ses grandes voix. Paul-Henri Spaak, Pierre Harmel, Leo Tindemans ou même Louis Michel ont pu mener la carrière internationale qui fut la leur, incomparablement supérieure au poids réel de la Belgique, grâce à cette position, garantie de respect extérieur comme d'unanimité intérieure. La Belgique, capitale occidentale de la realpolitik, jouait à domicile en capitaine du camp mou. A deux occasions toutefois, la politique internationale s'invita bruyamment à la table d'un gouvernement national au point de la renverser. En 1977, le RW de François Perin fait sauter le gouvernement Tindemans II sur des raisons foncièrement communautaires, mais aussi parce que le parti régionaliste préfère les Mirage français aux F-16 américains, que veulent acquérir sociaux-chrétiens et libéraux. Et en septembre 1991, c'est la Volksunie qui abandonne le huitième gouvernement de Martens (CVP-PSC-PS-SP-VU). Traditionnellement pacifistes, les nationalistes flamands, qui ont dû avaler la participation de la Belgique à la première guerre du Golfe, refusent la délivrance, par le gouvernement belge, de licences d'exportation d'armes wallonnes vers le Moyen-Orient. Hugo Schiltz et André Geens démissionnent. La compétence, elle, sera régionalisée dès la réforme de l'Etat de 1993. Ce sera la dernière participation nationaliste flamande à un exécutif avant l'implosion de la Volksunie, sa transformation en N-VA et la constitution du gouvernement Michel. Ce qui nous ramène à la crise actuelle, à l'appel d'air de Theo Francken, à l'appel à l'Europe de Jan Jambon, aux manifestations d'envie de Geert Bourgeois, aux protestations d'amitié de Bart De Wever, à " l'huile sur le feu " de Charles Michel. Et, surtout, à la rageuse exigence d'excuses envoyée par Olivier Chastel au président d'un parti obnubilé, à ses yeux, par la question catalane : Elio Di Rupo. Celle-ci montre assez combien l'embarras provoqué, sur la scène extérieure, par l'activisme de la N-VA pour l'indépendance barcelonaise ne décrochera pas le Mouvement réformateur de son allié flamand. Celui-ci, certes pris dans une contradiction, ne posera pas non plus en 2017 le geste de 1991 : la Flandre de droite se fiche bien moins aujourd'hui d'un migrant catalan que des réfugiés soudanais, et chacun, à la N-VA, le sait. Conséquemment, personne ne s'y voit convoquer de nouvelles élections sur un sujet aussi lointain. Retrait collectif impossible, et démission individuelle peu probable. Pourtant, Theo Francken, particulièrement, aurait pu se trouver tout nu face à ses contradictions. Celle d'un secrétaire d'Etat à l'Asile qui le refuse aux sujets de dictatures, mais qui l'offre à des ministres d'une démocratie, d'abord. Celle d'un nationaliste flamand engagé pour l'indépendance de la Catalogne qui siège dans un gouvernement qui ne la reconnaîtra jamais, ensuite. Mais Theo Francken n'a pas voulu, ni osé, reprendre sa liberté. " Maintenant, me voilà libre de penser et d'écrire ", disait un ministre belge, en janvier 1937, en démissionnant d'un gouvernement qui ne soutenait pas assez le combat des régionalistes catalans. C'était Emile Vandervelde, pendant la guerre civile espagnole. Il faut croire que tout le monde n'est pas si prompt à sortir du camp mou, même quand on supporte le Barça.