La sociologie a parfois des côtés méchants, et Pierre Bourdieu n'était pas le moins cruel de ses praticiens. A la fin de sa carrière - si tard qu'il avait auparavant été occupé à d'autres priorités -, le grand sociologue avait extrait une loi de la domination masculine. Elle disait que la féminisation d'une profession allait souvent de pair avec sa dévalorisation sociale. Pensez à la figure aussi crainte que respectée de votre premier instituteur, et comparez-là à la manière dont vous avez traité la prof de maths de vos enfants lors de la dernière réunion de parents... Pourtant, les femmes, en cette fin des années 1990, n'avaient pas encore investi les parlements de l'Occident comme elles l'ont fait ces deux dernières décennies. Et la démocratie parlementaire n'était pas encore décrédibilisée comme elle l'est aujourd'hui.
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La sociologie a parfois des côtés méchants, et Pierre Bourdieu n'était pas le moins cruel de ses praticiens. A la fin de sa carrière - si tard qu'il avait auparavant été occupé à d'autres priorités -, le grand sociologue avait extrait une loi de la domination masculine. Elle disait que la féminisation d'une profession allait souvent de pair avec sa dévalorisation sociale. Pensez à la figure aussi crainte que respectée de votre premier instituteur, et comparez-là à la manière dont vous avez traité la prof de maths de vos enfants lors de la dernière réunion de parents... Pourtant, les femmes, en cette fin des années 1990, n'avaient pas encore investi les parlements de l'Occident comme elles l'ont fait ces deux dernières décennies. Et la démocratie parlementaire n'était pas encore décrédibilisée comme elle l'est aujourd'hui. Mais si l'on doit donner quelque crédit à cette loi de la domination masculine, et l'appliquer à la Belgique politique d'aujourd'hui, il faut croire que le pouvoir, le vrai, a encore de la légitimité à revendre. Car si tous les parlements du pays présentent aujourd'hui un taux stabilisé autour de 40 % de femmes, grâce aux quotas paritaires progressivement imposés sur les listes à partir de 1994, les gouvernements, les présidences de parti, et, en gros, le vrai pouvoir qui compte, sont encore et toujours et même plus que jamais une manière de chasse gardée masculine. Encore plus, ironie suprême, dans une Belgique francophone qui incline à gauche que dans cette Flandre pourtant si conservatrice. En effet, en 2016, les francophones les plus puissants du pays sont désormais à nouveau tous des hommes, tandis qu'il y a quelques Flamandes parmi les Flamands qui comptent. Les quatre partis démocratiques flamands (social-chrétien, libéral, socialiste et écologiste) ont chacun été présidés par une femme à un moment ou l'autre au cours de ces dix dernières années, et l'Open VLD et Groen ! le sont du reste toujours. Et si la perspective d'une Première ministre semble plus éloignée que jamais, la probabilité que cette hypothétique première dame existât repose tout entière ou presque sur la Flandre. " Les trois partis qui composent les majorités fédérale et régionale en Flandre sont les moins féminisés, mais il reste que la Flandre a routinisé le fait que des femmes puissent diriger des formations politiques, ce qui n'est pas du tout le cas en Belgique francophone. Il faut dire que les mandats présidentiels sont tendanciellement plus courts au nord qu'au sud, ce qui ouvre davantage les portes ", constate Emilie van Haute, politologue au Centre d'étude de la vie politique (Cevipol). Le seul parti de la majorité fédérale à être présidé par une femme est flamand (l'Open VLD). Pourtant, Marianne Thyssen (CD&V), aujourd'hui commissaire européenne, fut un temps une première ministrable plus que plausible. Et les dames les plus proches de l'Olympe politique vivent en Flandre. Maggie De Block est la mandataire la plus populaire de Belgique (voir plus loin). Et même à la N-VA, dont les cadres sont les plus masculins du pays, et dont les N-VA babes, ces femmes à la naïveté revendiquée portées aux parlements par une vague électorale qui les dépassait, une femme a exigé la ministre-présidence flamande. Ce fut vain, et ce fut Liesbeth Homans en 2014. Reste que la tripartite régionale flamande de Geert Bourgeois, avec Liesbeth Homans pour la N-VA, Hilde Crevits pour le CD&V et Annemie Turtelboom pour l'Open VLD présentait le kern le plus féminin du pays, et c'est toujours le cas même après la démission de cette dernière, puisqu'il n'y a d'autre vice-Première ailleurs en Belgique que Céline Fremault (CDH) à Bruxelles et la libérale Isabelle Weykmans à Eupen. Elle paraît loin, si loin déjà, cette époque où deux vice-Premières, Laurette Onkelinx (PS) et Isabelle Durant (Ecolo) donnaient le ton dans la salle du Conseil des ministres tandis qu'une présidente de parti, Joëlle Milquet, au CDH, menait quasi seule l'opposition fédérale. Loin aussi ce moment où l'ascension d'une Marie Arena propulsée par le Parti socialiste ministre wallonne puis ministre-présidente - la second dans l'histoire après Laurette Onkelinx ! - de la Communauté française ne semblait devoir souffrir aucun plafond. Aujourd'hui, " le constat est clair : il y a un recul ", souligne, Christine Defraigne (MR), la présidente du Sénat, une fonction qui s'est, soit dit en passant, notablement féminisée au fur et à mesure que la haute assemblée perdait ses pouvoirs législatifs (coucou Bourdieu !). Entre-temps, beaucoup des pointures qui ont quitté la politique (Sabine Laruelle ou Inge Vervotte), qui se sont mises en retrait (Marianne Thyssen, Marie Arena, Joëlle Milquet, Marie-Dominique Simonet, voire Jacqueline Galant), ou qui ont dû ravaler certaines ambitions (Laurette Onkelinx n'est plus favorite à la succession d'Elio Di Rupo au boulevard de l'Empereur) sont des femmes. Les mâles sont plus dominants que jamais. " Je crois, explique la coprésidente écologiste Zakia Khattabi, qu'en période de crise, lorsque le climat se tend, on retombe dans les vieux travers : lorsqu'il y a moins de places à se partager, les hommes se servent d'abord. " Catherine Fonck, cheffe de groupe CDH à la Chambre, renchérit, en s'excusant presque toutefois : " J'appelle ça le club des copains, qui, dès lors que les parlements se sont féminisés, se disent "maintenant, c'est bon, on n'a plus rien à se reprocher'', et se conservent les vrais postes de pouvoir... " Son parti, le CDH, est pourtant de ceux qui ont le plus donné de place à des personnalités féminines. Catherine Fonck elle-même, pas même quinqua, a déjà été deux fois ministre. Comme Marie-Martine Schyns, elle-même encore plus jeune. Un incontestable héritage de Joëlle Milquet, qui " a imposé une évolution très forte en interne. Elle a cherché spécifiquement des femmes, et notamment des femmes qui faisaient tout autre chose, et elle les a amarrées à la politique ", explique encore Catherine Fonck. Benoît Lutgen n'a pas dilapidé cet héritage. Mais c'est avec un homme, Maxime Prévot, qu'il cogère sa formation. Au PS, Laurette Onkelinx est le seul membre féminin du G9 avec Anne Poutrain, qui a du reste quitté la direction de l'Institut Emile Vandervelde pour diriger le cabinet wallon de Paul Magnette. Chez DéFI, qui fut pourtant présidé par Antoinette Spaak (du temps du FDF), les bouts de nez qui pointent pour l'après-Maingain-Clerfayt-Gossuin sont masculins : ce sont ceux d'Emmanuel De Bock, de Michael Vossaert, voire de Fabian Maingain. Le MR de Louis et Charles Michel, de Daniel et Denis Ducarme, d'Olivier Chastel et de Didier Reynders présente davantage que des apparences de gentlemen's club (" c'est historique chez nous, une tradition que je ne parviens pas à expliquer ", enchaîne Christine Defraigne). Même Ecolo, coprésidé par une femme, compte toujours au moins deux fois plus d'hommes dans ses propres instances dirigeantes. " Quand je suis arrivée à la coprésidence avec Patrick Dupriez, nous avons lancé un appel à candidatures pour le poste de directeur politique. Sur les douze qui nous sont arrivées, il n'y avait qu'une seule femme ", soupire Zakia Khattabi. Bref, les partis, surtout francophones, restent, au moins autant que les gouvernements, un apanage masculin. C'est donc sur eux et sur leurs patrons qu'il faut peser. Au quotidien. Parfois sur des questions de détail, comme les invités des plateaux télé : " Combien de fois n'ai-je pas déploré que le PS y envoie systématiquement des hommes ? ", rappelle Marie Arena. Qui lance une idée : " Pourquoi chaque fédération socialiste ne proposerait-elle pas, à chaque élection, deux candidats ministres, un homme et une femme, de façon à ce que le président ne doive plus arbitrer seulement sur des bases régionales ? Les socialistes européens sont partisans de cette méthode pour désigner les commissaires européens. Pourquoi ne pas nous en inspirer ? " Catherine Fonck, elle, met autrement les patrons au défi : " Pourquoi ne s'engageraient-ils pas, dès la campagne électorale, à installer des gouvernements paritaires ? Il suffirait qu'un parti lance l'idée, les autres seraient forcés de suivre ", croit-elle savoir. L'engagement se rapprocherait de la technique des quotas qui a fait ses preuves dans les parlements, mais à laquelle Catherine Fonck n'est pas favorable : " C'est un peu dénigrant pour les femmes, au fond, parce qu'on met de côté leurs compétences. " Christine Defraigne y est plus ouverte : " J'étais contre il y a vingt ans, pour la présence sur les listes, mais j'ai changé d'avis : sans les quotas, on ne serait nulle part ! Alors, pourquoi ne pas y réfléchir pour les exécutifs ? " Ils pourraient en tout cas accélérer l'émergence, au plat pays, d'une Hillary, d'une Theresa ou d'une Angela. Parce qu'il en va, mine de rien, de l'honneur de la démocratie belge. " Je n'y avais jamais pensé, mais il n'est pas impossible que la Belgique ait avec Elisabeth une reine avant d'avoir une Première ministre. C'est assez interpellant, non ? ", se demande ainsi Catherine Fonck. Comme si un ordre monarchique de succession était plus juste que des institutions démocratiques. La sociologie, disions-nous, est parfois cruelle.