Luciano Pachioli a la voix serrée quand il s'adresse à ses collègues de la RTBF, auxquels il dit adieu. " Longtemps, j'ai été régisseur de l'Orchestre symphonique de la RTBF. Quand des responsables l'ont dissous en 1991, je me demande s'ils mesuraient ce qu'ils faisaient. Le tort qu'ils causaient aux musiciens, à l'équipe, aux jeunes qui sortaient des conservatoires et venaient cachetonner en renfort. " Notre société a-t-elle besoin d'orchestres comme elle a besoin d'écoles, d'hôpitaux, de scientifiques, de prestations sociales et de prisons ? En période de crise, la question de la nécessité s'imprime sur plus ou moins toutes les lignes budgétaires. En politique, l'inaltérabilité de la culture est pourtant un sujet tabou, car les hommes et les femmes qui transitent par des fonctions rarement pérennes n'ont aucune envie d'être les fossoyeurs d'institutions phares. C'est ainsi que s'est installé un étrange ballet autour de l'Orchestre national de Belgique et de l'Orchestre symphonique de La Monnaie. Nécessité de réduire les coûts, mais pas au point de tirer la prise. Comment prélever assez de sang, sans tuer la bête.
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Luciano Pachioli a la voix serrée quand il s'adresse à ses collègues de la RTBF, auxquels il dit adieu. " Longtemps, j'ai été régisseur de l'Orchestre symphonique de la RTBF. Quand des responsables l'ont dissous en 1991, je me demande s'ils mesuraient ce qu'ils faisaient. Le tort qu'ils causaient aux musiciens, à l'équipe, aux jeunes qui sortaient des conservatoires et venaient cachetonner en renfort. " Notre société a-t-elle besoin d'orchestres comme elle a besoin d'écoles, d'hôpitaux, de scientifiques, de prestations sociales et de prisons ? En période de crise, la question de la nécessité s'imprime sur plus ou moins toutes les lignes budgétaires. En politique, l'inaltérabilité de la culture est pourtant un sujet tabou, car les hommes et les femmes qui transitent par des fonctions rarement pérennes n'ont aucune envie d'être les fossoyeurs d'institutions phares. C'est ainsi que s'est installé un étrange ballet autour de l'Orchestre national de Belgique et de l'Orchestre symphonique de La Monnaie. Nécessité de réduire les coûts, mais pas au point de tirer la prise. Comment prélever assez de sang, sans tuer la bête. En mars 2013, Peter de Caluwe - directeur de La Monnaie - organisait sa conférence de presse au Sénat, lieu lardé de signifiants pour une institution fédérale. Son but : insister sur l'onction nationale de la maison qu'il dirige, un an - précisément - avant des élections législatives qui verraient les nationalistes flamands s'installer au gouvernement. Pourtant, Peter de Caluwe ne s'était pas particulièrement ému du sort que pourrait réserver la N-VA aux quelques opérateurs culturels fédéraux. L'heure était à la confiance, malgré la prémonition d'une régionalisation totale des compétences culturelles. Les élections ont lieu, le gouvernement est formé et, fin septembre 2015, le rapprochement de l'Orchestre national de Belgique et de La Monnaie - avec option de fusion - est évoqué pour la première fois. L'annonce repose pourtant sur une problématique qui n'est pas sans fondement. Les difficultés rencontrées par les deux maisons ont pu sembler évidentes et réelles. L'Orchestre national souffre d'un modèle économique qui s'accommode assez mal d'une situation de crise où les pouvoirs publics sont moins soutenants. Des recettes propres préoccupantes avec une perspective de déficit à très court terme inquiète les observateurs. On dénonce une offre symphonique trop abondante à Bruxelles et on souligne également que nos deux orchestres fédéraux sont en léger déclin qualitatif. Cela se discute. La Monnaie, en l'espace de quelques années, a connu deux changements assez brutaux de directeurs musicaux. Il a semblé utile au fédéral d'intervenir et il l'a fait en nommant un expert prié de dégager des pistes de réflexion constructives autour du rapprochement des orchestres. Jean-Marie Blanchard a dirigé plusieurs maisons d'opéra importantes, comme l'Opéra Bastille et le Grand Théâtre de Genève. Son rapport est présenté fin septembre 2015 à Didier Reynders, ministre des Institutions culturelles fédérales, qui invite l'Orchestre national de Belgique et l'Orchestre symphonique de La Monnaie à adopter la quasi-totalité des préconisations comme base de travail. Le vaste chantier culturel visant à optimiser l'offre musicale à Bruxelles est enfin ouvert. La fusion, elle, pourrait s'opérer aux alentours de 2026, avec la promesse qu'il n'y ait aucun licenciement sec - ni dans les orchestres, ni dans les administrations. En attendant, une série de mesures artistiques se mettraient graduellement en place pour favoriser le rapprochement des musiciens. Comme quand un matou s'installe sur le territoire d'un autre matou, avec prudence et psychologie. Les mesures préconisées par Blanchard ne font pas l'unanimité. Certains murmurent qu'on n'avait pas besoin d'un rapport pour en arriver là. C'est l'avis de Hans Waege, le nouveau directeur ad interim de l'ONB. Les préconisations évoquent, par exemple, la nomination d'un compositeur en résidence propre aux deux orchestres, la mise en place d'une académie de musique visant à favoriser le cross-generation ; on parle aussi de la formation d'un orchestre baroque et d'un orchestre de musique contemporaine impliquant les musiciens des deux formations. Bref, une sorte de gros et long team building visant à transformer cette fusion en une vague consolidation de musiciens qui auront pris l'habitude de se côtoyer. Si le rapport de Blanchard n'a pas vocation à révolutionner notre étrange paysage musical, il aura au moins permis de parler plus librement de sujets problématiques, de questionner profondément le fonctionnement des orchestres, même si certaines mesures ont déjà été adoptées. L'angoisse d'une fusion avait figé tous les acteurs du dossier dans une inconfortable prostration. La prudence était palpable. Par exemple, en arrivant à La Monnaie en 2007, Peter de Caluwe pensait réunir les forces de son orchestre et de l'ONB sous les auspices de Bozar à l'occasion de sa production des Gurre-Lieder d'Arnold Schönberg. " Toutes les institutions fédérales marchant main dans la main, s'émeut de Caluwe. Mais cela ne s'est pas fait car, déjà, planait l'angoisse de la fusion. On l'a rarement dit, mais quand je suis arrivé, les musiciens m'ont soupçonné d'avoir reçu l'ordre de fusionner les orchestres. Rien n'était moins vrai. " Un climat peu propice au dialogue. Climat auquel le directeur d'opéra impute partiellement la mise à l'écart du premier directeur musical qu'il nomma, l'anglais Mark Wigglesworth, mangé tout cru par ses musiciens et renvoyé à la maison en cours de saison inaugurale. Dans ce contexte, on comprend que les orchestres se soient longtemps regardés en chiens de faïence. Pourtant, une loi prévoit depuis les années 1960 que certains échanges de musiciens salariés puissent s'envisager entre les deux institutions. De Caluwe regrette que cette loi n'ait jamais réellement pu être appliquée tant l'angoisse de la fusion était grande. Le rapport Blanchard aura permis de lever cet interdit. Désormais, si La Monnaie a besoin d'un corniste et qu'il se trouve qu'un corniste de l'Orchestre national peut intervenir, il sera appelé à le faire. Reste que la complexité des plannings d'orchestre risque de complexifier cette mesure au point de la rendre inapplicable. Jean-Marie Blanchard, dans son rapport, la condamne sévèrement. Si nos édiles et nos économistes tiennent l'arithmétique en haute estime, elle est dans ce dossier pour le moins pernicieuse. Car mettons qu'il y ait 40 musiciens équivalent temps-plein dans un orchestre et 40 musiciens dans l'autre : si 20 musiciens prennent leur retraite de part et d'autre en l'espace de cinq ans, il semble évident que les 40 musiciens subsistants peuvent former un seul orchestre. Du point de vue mathématique, c'est imparable. Bien sûr, il faudrait pour cela qu'une harpiste puisse jouer de la grosse caisse et qu'un violoniste s'imprègne rapidement des subtilités de la flûte traversière. Car les départs se font sur la base de l'âge sans tenir compte des qualifications. Si tous les violoncellistes s'en vont, on peut difficilement imaginer programmer la moindre pièce de répertoire. Or, il serait dommage de ne plus jouer Verdi, Mozart, Wagner ou Beethoven à Bruxelles. Didier Reynders semble avoir très bien compris que des mesures radicales seraient inopérantes dans ce dossier très spécifique et favorise des solutions plus poétiques, plus acrobatiques, plus imaginatives. On est à l'opéra, après tout. Aujourd'hui, un musicien de l'ONB nous le dit sans détour : " On ne sait rien sur l'agenda de la fusion, ou du rapprochement, si ce n'est quelques initiatives isolées. " Il est remarquable qu'en l'espace de quelques mois, ce rapprochement qui semblait jadis téléguidé par le pouvoir politique ait été laissé au leadership des organisations. A telle enseigne qu'il ne serait pas extravagant que l'exécution de cette manoeuvre tellement délicate soit élégamment laissée aux bons soins de la prochaine législature. Pudiquement, Jean-Marie Blanchard déclare qu'il n'a pas encore pris acte de la mise en place de ses préconisations. En attendant, Hans Waege, le directeur de l'ONB, veille au moral de ses troupes, qu'on a beaucoup malmenées. Il insiste pour que l'orchestre trouve enfin une salle de répétitions digne de ses ambitions. A l'heure actuelle, l'ONB travaille dans une oubliette sinistre de la galerie Ravenstein. " Je veux les sortir de leur cave ", clame le dynamique manager flamand qui se réjouit de concerts sold out et de critiques très encourageantes. Les anciens magasins Vanderboght - en face de la galerie du Roi - constitueraient un choix idéal. Chemin faisant, ils pourraient accueillir également La Monnaie, qui siège tout près. Des liens encore plus étroits se tisseraient alors entre les musiciens, autour du gigot de la cantine. Reste à convaincre la tutelle et à débloquer les fonds. L'essentiel, pour l'heure, semble avoir été atteint : personne ne perdra son emploi, un cadre sécurisant a été mis en place pour que ces longues noces ronronnent tranquillement. Même si dans les rognures budgétaires, tout le monde a perdu des plumes. " On doit payer notre dîme ", commente avec philosophie le directeur de l'Opéra royal de Wallonie. Peter de Caluwe tente de positiver : " Les travaux de rénovation de La Monnaie devaient durer un an. Ils en dureront probablement trois. Chaque saison extra-muros est un gouffre financier. Parallèlement, La Monnaie aura perdu 20 % de subsides entre 2008 et 2018, mais au moins, nous avons une vision plus claire de l'avenir et des engagements de stabilité de la part des pouvoirs publics. " On attendra la prochaine législature pour voir si ces noces font florès et si l'horizon 2026 sera réellement synonyme de fusion. En attendant, comme dans tous les mariages arrangés, le curé aura beau être charmant, la mariée meringuée des pieds à la tête, l'hôtel constellé de fleurs rares et capiteuses ; le couple qui s'avance dans l'allée - lui - arbore une mine un peu amère. Par Camille de Rijck.