Dans une opinion publiée en septembre dernier sur levif.be, Denis Rousseau, ex-journaliste RTBF et franc-maçon, expliquait qu'il était "devenu progressivement islamophobe grâce à son ADN maçonnique". D'abord parce que "l'islam n'a jamais fait son aggiornamento", ensuite parce qu'il "prône la charia et l'Etat théocratique". Denis Rousseau dénonçait "la justice dans les Etats musulmans qui condamnent jusqu'à la mort les blasphémateurs". Et il concluait: "Personnellement, je suis pour que l'on prive de leur passeport et de leur nationalité ceux qui ont choisi de rejoindre l'Etat islamique [...]. Je parle ici des majeurs, y compris ceux de la deuxième ou de la troisième génération." Des positions défendues par la seule N-VA et ce pour les individus condamnés pour terrorisme.
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Dans une opinion publiée en septembre dernier sur levif.be, Denis Rousseau, ex-journaliste RTBF et franc-maçon, expliquait qu'il était "devenu progressivement islamophobe grâce à son ADN maçonnique". D'abord parce que "l'islam n'a jamais fait son aggiornamento", ensuite parce qu'il "prône la charia et l'Etat théocratique". Denis Rousseau dénonçait "la justice dans les Etats musulmans qui condamnent jusqu'à la mort les blasphémateurs". Et il concluait: "Personnellement, je suis pour que l'on prive de leur passeport et de leur nationalité ceux qui ont choisi de rejoindre l'Etat islamique [...]. Je parle ici des majeurs, y compris ceux de la deuxième ou de la troisième génération." Des positions défendues par la seule N-VA et ce pour les individus condamnés pour terrorisme.Le texte a provoqué des haut-le-coeur dans les loges, notamment au Grand Orient de Belgique (GOB) - auquel appartient son auteur -, comme l'expose au Vif/L'Express Edouard Delruelle, professeur de philosophie à l'ULg. De son point de vue, des frères auraient apprécié une réaction officielle de l'obédience. Mais, rue de Laeken, siège bruxellois historique du GOB, on ne tient pas à épiloguer sur cet épisode. Le philosophe a dès lors décidé de dévoiler, dans Le Soir, son long compagnonnage en loge pour réfuter les liens que Denis Rousseau établit entre franc-maçonnerie et islamophobie. Il jure au Vif/L'Express que "dans son atelier, on n'aurait pas fermé les yeux", en assurant que "cette sortie de route aurait entraîné un fameux recadrage de la part de son vénérable (NDLR: président d'une loge)". Aujourd'hui, tant Rousseau que Delruelle affirment avoir reçu de camarades des dizaines de mails, de sms et de coups de téléphone de soutien.Initié il y a vingt-cinq ans, Denis Rousseau n'est pas un personnage très en vue et ne bénéficie d'aucune influence. Il n'empêche: la "querelle" qu'il a amorcée dit-elle quelque chose des francs-maçons? "Oui, dans ce milieu normalement éclairé qu'est la franc-maçonnerie, il y a des gens qui ont des idées proches de l'extrême droite", déplore Edouard Delruelle. "Avec plus de 25 000 maçons, je ne peux pas vous garantir que cela n'existe pas", répond Marc Menschaert, 56 ans, grand maître du GOB, première obédience maçonnique, ingénieur dans le civil.Au-delà de l'"affaire" Denis Rousseau, des maçons sont-ils donc des racistes soft ou décomplexés? Se laisseraient-ils séduire, à titre individuel, par des idées incompatibles avec les valeurs maçonniques? Tous, lors de l'initiation, ont pourtant prêté le serment de défendre la liberté absolue de conscience, la tolérance et le respect des minorités. Tous, aussi, ont promis lors de leur engagement de ne jamais rien révéler de ce qu'ils auront vu ou entendu en loges. C'est pourquoi quand on leur demande de parler, la plupart souhaitent se réfugier derrière l'anonymat. La réalité dévoilée est alors moins rose.Même si la proximité avec des idéologies racistes demeure incompatible avec les canons de la maçonnerie, des frères entendent des discours qu'ils qualifient d'"antimusulmans". Des propos dont une soeur du Droit Humain livre un échantillon. Récemment, raconte-t-elle, durant une planche (exposé) sur le phénomène djihadiste, un maître d'origine musulmane a décrit la pratique de la taqiya (la dissimulation de sa foi pour ne pas éveiller les soupçons). Puis, il s'est livré aux questions-réponses. Un frère à qui l'on vient de céder la parole affirme alors que "derrière chaque musulman, se dissimule soit un djihadiste qui souhaite islamiser la Belgique, soit un terroriste en puissance". Réplique ironique du frère, auteur de la planche: "Vénérable maître, je ne dirai qu'un mot: ''Boum!''(NDLR: simulant le bruit d'une bombe)" "Tous, frères et soeurs d'origine musulmane, avons vécu au moins une situation comme celle-là", commente notre interlocutrice, soulignant que cet état de fait s'accentue petit à petit.Ce type d'incidents reste rarissime lors de tenues. Lors de ces réunions, les règles encadrant les discussions sont extrêmement strictes. Pour pouvoir s'exprimer, chacun doit demander la parole et ne peut s'adresser directement qu'au vénérable, chargé de diriger les débats. Ce dialogue triangulaire est la base pour une réflexion saine et empêche l'agression. C'est dans les salles humides, où les maçons se retrouvent pour boire et manger après les tenues, que des mots malheureux peuvent être entendus. "Ce n'est pas du tout une proportion majoritaire, mais c'est devenu un sujet. Malheureusement, nous sommes le reflet de la société", diagnostique un dignitaire, pas du tout étonné par les propos rapportés.A l'entendre, la parole raciste s'est désinhibée et la récupération par l'extrême droite du concept de laïcité a eu des effets jusque dans les loges. Pourquoi les maçons seraient-ils les seuls immunisés? Ce dignitaire incite les loges à plus de vigilance dans leurs recrutements en veillant à ce que chaque candidat soit animé d'un authentique esprit de fraternité: "Des gens sont entrés chez nous alors qu'ils n'ont rien à y faire." Jiri Pragman, initié au GOB et auteur de plusieurs ouvrages sur la franc-maçonnerie, lui donne raison: "En plus des filtres habituels qui permettent de mettre en place une sélection à l'entrée, il faut mener une véritable investigation en passant au peigne fin les comptes Facebook et Twitter des candidats."La franc-maçonnerie se dit en tout cas inquiète. Et prête à reprendre l'offensive pour "défendre des valeurs de liberté, d'égalité et de fraternité" qu'elle estime menacées et pour "jouer un rôle utile dans la réflexion de fond". Signes de cette volonté, après le silence radio au lendemain de l'attentat au Musée juif de Belgique, le 24 mai 2014, les responsables des cinq obédiences - à l'exception de la Grande Loge Régulière de Belgique (GLRB), purement spiritualiste - se sont unis pour fédérer leur communication et parler d'une seule voix. Le GOB veut aussi conduire des opérations auprès du grand public. Ainsi Hassen Chalghoumi, président des imams de France et imam de Drancy, un habitué des loges, est-il convié ce 29 mai à débattre, en public, sur le thème de la "rencontre entre la franc-maçonnerie et celles de l'islam".Cette rencontre, prévue avant les attentats de Bruxelles, le 22 mars dernier, ne fait pas l'unanimité. Dans quelques endroits et sur des blogs maçons, des frères dénoncent ce "rapprochement contre nature", certains comparant l'islam et le fascisme. "Assez, c'est assez! Il est proposé de faire se rencontrer ces deux "mondes" si différents que sont franc-maçonnerie et islam. La contradiction n'exclut pas le dialogue. Et j'ose espérer qu'aucun maçon n'ira jusqu'à estimer qu'il n'y a aucune valeur dans l'islam. Un tel déni supposerait une absence totale de fraternité", fustige un collègue.Ces prises de bec sont révélatrices du malaise qui règne dans des loges, où le débat sur la laïcité reprend vigueur, notamment vis-à-vis de l'islam. "Je pense que la franc-maçonnerie peut jouer un rôle dans la réflexion de fond sur l'islam", déclare le grand maître Marc Menschaert, insistant sur le fait que les ateliers sont "des foyers de liberté, sans tabou, des écoles de la controverse". Si, à l'inverse du Grand Orient de France, le GOB n'invite pas ses 116 loges à débattre de manière active sur "la crise des valeurs" ou "les extrémismes politiques et religieux", partout, dans toutes les obédiences, on peut parler d'éthique et de sujets de société. Et au GOB, on discute politique, à l'exception de quelques ateliers orientés vers le symbolisme. Ainsi le port de signes religieux, le soufisme, les frères en terre d'islam, le blasphème...Mais les attentats semblent avoir compliqué les positions. "L'état de santé de la franc-maçonnerie, pur produit des Lumières, est en ce sens intéressant", analyse Edouard Delruelle. Selon lui, les francs-maçons se posent la question existentielle de leur utilité. "Une tentation agite les loges, c'est de transférer l'anticléricalisme, né en réaction aux Eglises dominantes, vers l'islam." Ces frères estiment que l'on ne doit pas donner à l'imam ce que l'on a enlevé aux évêques. Ils considèrent que la maçonnerie se montre trop molle sur la laïcité, regrettant que celle-ci ne soit pas une évidence comme l'air qu'on respire."On ne dit pas assez qu'en matière de laïcité, nous avons aujourd'hui un problème avec l'islam", épingle l'un d'entre eux. Ils souhaitent une inscription réelle de la laïcité dans la Constitution et jouent de leur influence, via leurs contacts et leurs réseaux, partout où ils le peuvent. Ce débat génèrerait aussi son tissu d'antimusulmans. Des maçons pointent ces frères qui se servent du projet laïque - partie intégrante de la maçonnerie - comme d'un repoussoir face à l'islam. Dans ces ateliers, certains profils sont blackboulés, c'est-à-dire qu'ils recueillent davantage de boules noires que de boules blanches lors du vote pour leur admission en loge. Les personnes d'origine musulmane y seraient très minoritaires, voire absentes.Mais tous ne campent pas sur cette ligne. Pour certains, ce n'est pas la même chose de combattre l'Eglise catholique là où elle est hégémonique, liée aux pouvoirs de l'argent et de l'Etat, ou de s'en prendre à des populations minorisées et prolétarisées. Une autre "ligne de fracture" se dessine peut-être, entre une ville plus habituée à la diversité, en l'occurrence Bruxelles, et la Wallonie.Difficile d'évaluer la proportion des uns et des autres. La vérité, selon un frère d'origine musulmane, c'est que l'on retrouve le clivage classique gauche-droite, tant les débats semblent faire écho aux querelles politiques. "Aujourd'hui, il y a des frères, sans doute parmi les plus militants, qui considèrent que l'islam nous empoisonne; de l'autre ceux qui considèrent que la laïcité est un prétexte pour stigmatiser les musulmans." Peut-on dire dès lors qu'il existe des loges de gauche et des loges de droite? Oui. "La liberté de conscience, le libre examen, la tolérance... Ces valeurs ne suffisent pas à faire des frères un peuple de gauche", résume une soeur du Droit humain. Ainsi un frère bruxellois, homme politique socialiste de premier plan, a été initié dans une loge libérale. Il précise qu'il a choisi cet atelier par souci "d'ouverture aux autres et à leurs idées". Et partout, on trouve au sein des loges des sympathisants des deux bords, dans toutes les obédiences. "Nous n'avons rien à craindre. Qu'ils soient de droite ou de gauche, les frères sont habitués à débattre ensemble. Chaque fois que nous avons progressé sur certains sujets, c'est parce que nous avions dans nos loges quelqu'un pour apporter de la contradiction au discours majoritaire", note Henri Bartholomeeusen, ex-grand maître du GOB et actuel président du Centre d'action laïque. "Les loges ne sont pas parvenues à renouveler leur discours sur la laïcité, qu'elles abordent comme au XIXe siècle, ni à apporter une réponse originale et convaincante au retour du religieux", rétorque un ex-grand maître.Il existe pourtant une troisième voie, la ligne Aristide Bertrand, qui tente d'incarner un consensus et que défendent une partie des maçons. Il s'agit de "rendre audible la laïcité auprès de communautés qui n'en n'ont pas la culture, et de la rendre acceptable", nous signale un frère rapportant la conviction d'un vétéran influent.Objectifs affichés: métisser les rangs et présenter la franc-maçonnerie sous son vrai visage, afin de balayer les fameuses idées reçues. Car les maladresses de certains frères ont pour effet pervers d'alimenter le sentiment que la franc-maçonnerie est antimusulmane et sioniste. Rappel d'une évidence maçonnique consignée dès 1723 dans les textes fondateurs d'Anderson: "Rassembler ce qui est épars. Réunir des individus qui n'avaient pas vocation à se rencontrer. Créer le centre de l'union."