"Je suis entièrement à toi". Le regard un peu flou, elle hausse les épaules tourne la tête et fait retentir un bip sonore. "Caresse mes tétons". Devant nous se trouve Robin : cheveux bruns, yeux sombres, les courbes fermes à peine cachées par une robe blanche et sans la moindre culotte. C'est le tout premier robot sexuel réalisé aux Pays-Bas, et, chose étrange, elle parle avec un accent flamand. "Nous avons trouvé que cela sonnait mieux", déclare Guido Dieleman, associé directeur de Motsudolls, la société néerlandaise qui a développé Robin. "Une voix hollandaise semble si autoritaire. Tu ne veux pas d'un robot sexuel qui donne l'impression de tout le temps donner des ordres."
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"Je suis entièrement à toi". Le regard un peu flou, elle hausse les épaules tourne la tête et fait retentir un bip sonore. "Caresse mes tétons". Devant nous se trouve Robin : cheveux bruns, yeux sombres, les courbes fermes à peine cachées par une robe blanche et sans la moindre culotte. C'est le tout premier robot sexuel réalisé aux Pays-Bas, et, chose étrange, elle parle avec un accent flamand. "Nous avons trouvé que cela sonnait mieux", déclare Guido Dieleman, associé directeur de Motsudolls, la société néerlandaise qui a développé Robin. "Une voix hollandaise semble si autoritaire. Tu ne veux pas d'un robot sexuel qui donne l'impression de tout le temps donner des ordres."Robin est assis sur une chaise de jardin dans un bureau poussiéreux situé en bordure du ring de Breda. Le siège social de Motsudolls n'est guère plus qu'un grand garage qui regorge de poupées sexuelles de toutes tailles, formes et couleurs de peau. Dans les armoires, on trouve un assortiment de têtes, de perruques et d'yeux. À une table haute, on a disposé quatre poupées en tenue décontractée. Elles semblent tout droit sorties d'une mauvaise réception du Nouvel An. Les poupées sont faites d'élastomère thermoplastique, un tissu de caoutchouc synthétique qui ressemble plus ou moins à la peau humaine. La température extérieure a refroidi la peau des poupées. Cela donne l'impression de toucher un cadavre. C'est pour cette raison que l'on conseille aux clients de les réchauffer avec une couverture chauffante pour davantage de confort. Le prix d'achat d'une poupée se situe entre 1000 et 4000 euros. Large choix de nuance de couleur de peau, divers dessins de poils pubiens, hanches étroites ou larges : les poupées s'adaptent parfaitement au goût de l'acheteur. Chaque poupée peut également être équipée de l'option dite shemale : un pénis d'insertion qui peut être rattaché au vagin factice. "Un détail que la clientèle apprécie puisqu'un client sur trois la choisit", dit Dieleman avec un clin d'oeil. Malgré tous ces gadgets, la plupart des clients n'optent pas pour des modèles exubérants. "La grande majorité opte pour des poupées qui ont l'air raisonnablement normales ", dit Dieleman. "Ils choisissent plutôt la fille d'à côté que la star du porno". La clientèle se compose - ce qui n'est pas surprenant - presque exclusivement d'hommes, mais cela ne l'empêche pas d'être très diversifiée. "Souvent, une telle poupée est une solution à un problème pratique ", dit Dieleman. "Ce sont parfois des messieurs un peu plus âgés, dont les femmes ne sont plus sexuellement actives et qui ne veulent pas aller voir les prostituées. Parfois, ce sont des hommes atteints d'une déficience mentale ou d'autisme lourd qui veulent tout de même être sexuellement actifs. Il y a aussi des hommes qui se sentent frustrés par les sites de rencontres. Mais parfois, ce sont aussi des types du genre gros durs, qui prétendent, en plus de leur petite amie officielle, avoir un appartement où il parque leur poupée".L'entreprise a le vent en poupe. L'année dernière, Motsudolls a vendu plusieurs centaines de poupées sexuelles, le meilleur chiffre d'affaires depuis longtemps. Dans un coin se trouvent douze poupées discrètement emballées dans d'énormes boîtes en carton et qui seront encore livrées aujourd'hui. Dans un mois, l'entreprise emménagera dans un bâtiment cinq fois plus grand qui lui permettra d'installer le plus grand showroom de marionnettes sexuelles des Pays-Bas. Une fois que la poupée sera totalement mise au point, l'entreprise souhaite se concentrer principalement sur le secteur de la santé. "Nous voulons voir si Robin peut servir de robot de compagnie", dit Dieleman. "Surtout chez les personnes âgées, il y a beaucoup de solitude. Les acteurs des soins de santé semblent ouverts à cette idée."Robin n'est pas le seul robot de compagnie qui est actuellement en développement. En 2010, la société américaine True Companion a lancé Roxxxy, une poupée en silicone qui a ravi les utilisateurs avec quelques remarques obscènes. Il y a aussi la poupée sexuelle espagnole Samantha, qui peut raconter mille blagues différentes et a la capacité de vivre un orgasme avec son utilisateur. Le robot sexuel le plus sophistiqué du moment s'appelle Harmony, un androïde américain qui peut prendre douze expressions faciales différentes et entamer une conversation rudimentaire grâce à l'intelligence artificielle. La société chinoise Exdoll travaillerait même sur l'un des rêves de l'homme traditionnel : un robot sexuel qui fait aussi la vaisselle.Ce qui est frappant dans tous ces développements, c'est qu'ils n'ont que peu à voir avec le sexe. Les principaux investissements dans les robots tels que Harmony et Samantha concernent l'intelligence artificielle afin que ces robots puissent avoir une interaction sociale. Sauf que dit de façon plus crue: le sexe avec un robot sexuel est en fait du sexe avec une poupée sexuelle qui dit de temps à autre quelque chose de vaguement excitant. "Nos clients réguliers ne trouvent pas vraiment ce robot sexuel très intéressant ", admet Dieleman. Tout ce qu'ils veulent, c'est faire leurs petites affaires avec leur poupée. Ils n'aiment pas trop le fait que la poupée commence à leur parler."Toute cette sensualité robotisée fait aussi polémique. Depuis 2015, la professeure d'éthique britannique Kathleen Richardson (Université Montfort) fait campagne pour une interdiction légale des robots sexuels. Richardson considère les robots sexuels comme un "développement misogyne" qui "normalise une culture où les corps féminins ne sont considérés que comme la propriété de l'homme". "Cette peur du remplacement est souvent perceptible lors d'avancée technologique ", explique Katleen Gabriels, éthicienne des TIC à l'Université de Maastricht. Dans l'État américain du Texas, les jouets sexuels sont interdits, en partie parce que les hommes avaient peur qu'ils deviennent superflus.L'humanité changera-t-elle bientôt en masse, et dans quelques décennies, dormira-t-on tous à côté d'un robot ? La question mérite d'être posée. Pour la personne lambda, un robot sexuel comme Robin ne suscite pas immédiatement le désir. L'homme qui a testé le robot sexuel Harmony ne semblait lui non plus pas déborder d'enthousiasme. "Si le sexe avec une vraie femme obtient un 10 sur 10, le sexe avec un robot n'obtient une cote que de huit ou huit et demi ", dit ce spécialiste qui se promène en ligne sous le pseudonyme sensible Brick Dollbanger. Dans la prostitution aussi, on ne constate pas, pour l'instant, un tsunami de poupées et de robots. Des telles maisons closes se sont ouvertes à Meise, Herentals et Sint-Martens-Latem, mais aucune de ces initiatives n'a connu un succès retentissant.Les histoires étranges entre hommes et robots ne manquent pas pourtant. En 2013, un Américain d'une quarantaine d'années a révélé qu'il avait été marié à sa poupée sexuelle pendant 13 ans (il vient cependant d'annoncer qu'il avait une deuxième poupée comme maîtresse). En 2017, le gallois Arran Squire raconte à la télévision britannique qu'il s'asseyait chaque matin à la table du petit déjeuner avec sa famille et son robot sexuel. La même année, l'ingénieur chinois Zheng Jiajia connaît une gloire mondiale en annonçant qu'il était marié à un robot qu'il avait lui-même construit. Avec de telles histoires, on ne sait jamais si ces témoignages sont sincères ou uniquement motivés par l'appât du gain. Gabriels souligne que la génération actuelle de robots sexuels n'a que peu d'intelligence artificielle. Nous sommes encore loin du moment où ces robots disposeront d'un quelconque libre arbitre. En attendant, ces robots sexuels ne sont rien de plus qu'un autre sex toy.Avec tout cela, on oublierait presque que les gens sont des êtres rationnels qui savent que les robots n'ont pas de sentiments réels. Néanmoins, il n'est pas exclu que ce soit le cas un jour ", déclare Sven Nyholm, éthicien des TIC à l'Université technologique d'Eindhoven. "Les gens ont vite tendance à voir quelque chose d'humain dans un robot. S'il parle ou ressemble à un être humain, beaucoup de gens seront prêts à le traiter comme un être social. Nyholm évoque le cas de Boomer, un robot militaire de déminage qui a explosé juste au nord de Bagdad en 2013. "L'unité militaire dont dépendait Boomer a organisé de véritables funérailles, avec un salut honorifique de 21 tirs et des médailles d'honneur pour courage avéré. Boomer ressemblait pourtant à une tondeuse à gazon et ne pouvait pas parler ou interagir avec son entourage. Pourtant, de nombreux soldats lui ont attribué toutes sortes de qualités humaines et ont été touchés par cette perte. Je n'exclus donc certainement pas la possibilité qu'à un moment donné, les gens ne fassent plus une distinction nette."Une chose est cependant certaine. "Toutes les nouvelles technologies ont une influence notable sur la façon dont nous envisageons la sexualité. En tant qu'êtres humains, nous pensons souvent que nous déterminons nous-mêmes la moralité, alors que la technologie détermine tout autant notre moralité ", dit Marli Huijer, professeur de philosophie à l'Université Erasmus de Rotterdam. À titre d'exemple, Huijer donne le développement de la pilule comme point de départ de la libération sexuelle. Dans les années 1950, nous avions encore une morale sexuelle extrêmement stricte. Celle-ci a disparu avec la pilule, soit en même temps que la crainte de tomber enceinte. La pilule a aussi fait des merveilles pour l'acceptation de l'homosexualité. Elle a permis que la sexualité ne soit plus nécessairement liée à la reproduction, de sorte que l'hétérosexualité et l'homosexualité ont été mises sur un même pied d'égalité en quelque sorte.Huijer souligne aussi l'explosion des applications de rencontres lors de la dernière décennie. Outre le célèbre Tinder et le Grindr, à orientation homosexuelle, il existe une multitude d'applications à la disposition des internautes. Les personnes qui ne veulent aucune forme d'engagement choisissent Casualx. Down est pour les flirteurs qui préfèrent rester dans leur groupe d'amis Facebook. L'application Pure s'adresse elle aux célibataires à la recherche d'un partenaire sexuel. Il y a aussi une pléiade de réseaux sociaux et d'applications pour ceux qui recherchent des plaisirs spécifiques. Pour les plus motivés, il y a Whiplr ou Fetlife, une communauté où se rencontrent les amoureux du BDSM, des transsexuels, des kinksters et des fétichistes de toutes sortes. Les amateurs de trios peuvent visiter Feeld, anciennement connu sous le nom de 3nder.On dit parfois de Tinder qu'on y commande un partenaire sexuel aussi vite qu'une pizza Margherita, mais ce n'est pas nécessairement le cas. Les recherches menées par Elisabeth Timmermans (de l'université Erasmus à Rotterdam), spécialiste de la communication, montrent que le sexe n'est pas un objectif principal pour la plupart des utilisateurs. La plupart des utilisateurs voient Tinder comme une forme de divertissement ", dit Timmermans. Seule une petite minorité d'utilisateurs utilise l'application pour des rencontres sexuelles. Même si la possibilité d'avoir des rapports sexuels avec une Tinderdate est plus importante qu'avec un rendez-vous plus classique".Il est évident que les applications de dating sont en train de changer radicalement notre façon de nous rencontrer. Les applications de rencontres créent des opportunités pour des Casanova virtuels moins tape-à-l'oeil dans le monde réel. Celui qui n'osait pas aborder quelqu'un dans un café par peur d'être rejeté ne courra plus le risque d'être douloureusement écarté. "Tinder élimine certaines incertitudes ", dit Timmermans. "Si vous correspondez, vous pouvez supposer par exemple que l'autre est célibataire et qu'il vous trouve quelque peu attrayant. Au café on ne peut que deviner cela. Sur ces applications il est beaucoup moins fréquent d'être rejeté avec force. De plus, Tinder est avant tout un défi linguistique, poursuit Timmermans. Il faut maitriser la langue, avoir de l'humour et être capable de communiquer facilement par chat. Il est très important d'écrire plus ou moins correctement : les fautes d'orthographe peuvent sérieusement plomber vos chances.Le célèbre sexologue américain Robert Weiss, qui étudie comment l'ère numérique modifie la sexualité, pense également que la révolution des rencontres provoque des changements majeurs. "Nous n'apprenons plus à négocier l'intimité", dit Weiss, qui a mis sur pied l'un des premiers centres de traitement de la dépendance sexuelle en 1995. Avant lorsqu'on rencontrait quelqu'un, on apprenait la norme avec la pratique. Vous avez ainsi appris quand c'était OK de marcher main dans la main, quand vous pouviez embrasser quelqu'un, quand vous pouviez coucher avec quelqu'un. Ce processus d'apprentissage est en train de disparaître chez les jeunes générations. Weiss souligne le nombre croissant de patients dans son cabinet pour qui il est difficile d'établir une relation. Je travaille avec des jeunes d'une vingtaine d'années qui ont une vie sexuelle florissante, mais qui sont incapables de construire une relation. Ils n'ont jamais appris à faire face à l'incertitude ou au rejet. Ils ont aussi moins de patience pour tolérer les défauts de l'autre."De plus", affirme Huijer, "toutes ces applications peuvent aussi restreindre notre liberté sexuelle. Dans le passé, votre identité sexuelle était le fruit de rencontres fortuites. En tant que femme, par exemple, vous pouviez par hasard tomber amoureuse d'une autre femme, alors que vous n'y aviez jamais songé. Maintenant, c'est l'inverse, vous devez déterminer votre identité sexuelle à l'avance. Vous devez dire à l'avance si vous aimez les hommes ou les femmes, si vous voulez de la passion ou quelque chose de plus tranquille, si vous souhaitez coucher immédiatement ou si vous préférez construire quelque chose avant. Les applications de rencontre partent de l'hypothèse erronée que votre identité sexuelle est une donnée fixe, alors que votre sexualité se façonne par les rencontres. Mais si je commence avec Tinder et que je me définis comme un hétérosexuel à cent pour cent, alors je pourrais me priver de toutes ces expériences.""Fondamentalement, les applications de rencontre compliquent l'instauration d'une relation qui s'inscrit dans le temps", dit encore Huijer. "Surtout pour les femmes, il devient plus difficile de trouver des partenaires qui veulent des enfants avant l'âge de 30 ans. Du point de vue de l'homme, ce n'est pas illogique : pour eux, l'horloge biologique ne commence que dix ans plus tard, et à cause de toutes ces applications il y a beaucoup plus de potentiels partenaires disponibles. Aujourd'hui, les jeunes ont, façon de parler, un milliard de partenaires potentiels."On pourrait penser que toutes ces applications ont conduit à une explosion de notre vie sexuelle. Que, libérés des objections morales et connectés à un véritable buffet de partenaires sexuels potentiels, nous avons plus de sexe que jamais auparavant. Rien n'est plus faux. En 2016, le psychologue américain Jean M. Twenge (Université de San Diego) a calculé que l'adulte américain moyen avait des rapports sexuels en moyenne 62 fois par an à la fin des années 1990. En 2014, ce nombre est tombé à 54. Twenge attribue ce déclin à la numérisation, ce qui signifie que les gens passent plus de temps en ligne et donc moins de temps dans le monde analogique.Le phénomène est particulièrement bien connu au Japon, où vingt pour cent des hommes âgés de 25 à 29 ans indiquent qu'ils n'ont aucun intérêt ou n'aiment pas les relations sexuelles. Weiss voit aussi de plus en plus de patients dans son cabinet avec un certain manque d'intérêt pour le sexe physique : " Surtout parmi les personnes dans la vingtaine, je rencontre régulièrement des hommes qui se sentent mal à l'aise avec la sexualité classique. Ils préfèrent se masturber en regardant du porno. Ils trouvent trop difficile une relation sexuelle avec une femme.Cette évolution ne semble pas s'arrêter pour le moment. Timmermans soupçonne que la réalité virtuelle fera bientôt son apparition dans le circuit des rencontres. Notre fauteuil devient de plus en plus le centre de notre vie sociale. C'est déjà l'endroit où nous nous swapons. Bientôt, ce sera probablement aussi l'endroit où nous nous rencontrerons"..