La guerre est finie et le canon qui se tait sur la ligne de front, le 11 novembre 1918, propulse des milliers de combattants au rang de vétérans. Ils sont quelque 320 000 Belges sur 360 000 mobilisés à sortir vivants de quatre années de tranchées. Et les héros sont fatigués. Comment " se civiliser " à nouveau ? La plupart n'imaginent pas refermer l'éprouvante parenthèse comme si de rien n'était. Ils sont décidés à puiser dans la douloureuse expérience du front le droit de parler haut et fort, de revendiquer, de jouer un rôle en vue dans la société rendue à la paix. Ne fût-ce qu'au nom de la dette morale dont ils se sentent porteurs envers leurs 40 000 frères d'armes qui n'ont pas eu leur chance de survivre à cinquante-deux mois de guerre.
...

La guerre est finie et le canon qui se tait sur la ligne de front, le 11 novembre 1918, propulse des milliers de combattants au rang de vétérans. Ils sont quelque 320 000 Belges sur 360 000 mobilisés à sortir vivants de quatre années de tranchées. Et les héros sont fatigués. Comment " se civiliser " à nouveau ? La plupart n'imaginent pas refermer l'éprouvante parenthèse comme si de rien n'était. Ils sont décidés à puiser dans la douloureuse expérience du front le droit de parler haut et fort, de revendiquer, de jouer un rôle en vue dans la société rendue à la paix. Ne fût-ce qu'au nom de la dette morale dont ils se sentent porteurs envers leurs 40 000 frères d'armes qui n'ont pas eu leur chance de survivre à cinquante-deux mois de guerre. Il y a cent ans, un pays de 7,4 millions habitants hérite brutalement d'une catégorie de Belges d'un genre nouveau, enfantée par la première guerre que la Belgique ait eu à subir depuis la lutte pour son indépendance en 1830. Il va falloir apprivoiser cette minorité potentiellement agissante de quelque 300 000 hommes dans la force de l'âge. " Jamais la Belgique n'avait été confrontée à un tel phénomène de masse auquel il faut réserver une place dans la société pacifiée ", explique au Vif/L'Express Alain Colignon, historien au Centre d'études et de documentation guerre et sociétés contemporaines (Cegesoma). Les anciens combattants sont de sortie, difficile de ne pas les remarquer. Ils prennent goût à défiler, drapeaux au vent, tête haute et visage grave, le torse bombé et la poitrine constellée de décorations. Ils aiment s'afficher en gardiens de la paix et en vigies de la patrie, s'érigent en donneurs de leçons, chatouilleux sur le respect qui leur est dû. Gare aux ingrats. En 1926, relève Alain Colignon, une Association nationale des combattants du front (ANCF) songe " à se doter d'une milice, la Garde du Drapeau, équipée de gourdins, chargée d'arracher les couvre-chefs de ceux qui ne se découvraient pas assez vite au passage des emblèmes nationaux ". C'est que le retour des tranchées n'incline guère à l'indulgence. Et les vétérans peuvent avoir la dent dure : admettre que les années perdues au front aient été mises à profit par d'autres leur est particulièrement insupportable. Alors ils prennent pour cibles ceux qui se sont acoquinés avec l'occupant, les profiteurs de guerre, les embusqués de tout poil, les élites politiques restées planquées dans leurs bureaux et qui osent à présent leur refuser des droits ou leur contester des dédommagements moraux et matériels pour réparer le sacrifice d'une jeunesse. Ainsi émerge un puissant mouvement social, " l'un des plus puissants, sinon le plus puissant en Belgique durant l'entre-deux-guerres " (1), dont on craint qu'il ne glisse vers une contestation violente de l'ordre établi si l'on ne comble pas son exaspération. Cette mouvance en état d'ébullition a tôt fait de se structurer, par affinités politiques, en une myriade d'associations qui a pour principaux pôles d'attraction une Fédération nationale des combattants (FNC) de 121 000 membres recensés en 1921 et un Verbond der Vlaamsche Oud-Strijders (VOS) fort de 74 000 affiliés. Elle préfère garder ses distances à l'égard des partis, par antipathie tenace et par souverain mépris pour la politique politicienne. Elle-même se tient à l'écart de l'arène politique et les rares formations de vétérans à briguer les suffrages se casseront les dents aux législatives et aux communales. Lors du premier scrutin d'après-guerre, en novembre 1919, un parti des combattants recueille 19 075 voix à Bruxelles et décroche deux élus à la Chambre. Un feu de paille. Au printemps 1939, un deuxième parti des combattants capte 10 630 voix à Bruxelles et obtient un seul député. Une aventure également sans lendemain. Exception à ce maigre bilan, un parti frontiste radicalement antibelge, forgé autour de la cause des soldats flamingants de 14-18, qui totalisera jusqu'à onze sièges en 1929. Conservateurs ou progressistes, modérés ou radicaux, flamingants mais surtout unitaristes, les vétérans peuvent céder aux penchants autoritaires. Qui traduisent une aspiration à renforcer les pouvoirs du roi et se traduisent " par une oreille parfois complaisante prêtée au premier rexisme dans sa phase populiste mais sans velléités putschistes, à la différence de ce qui se passait en France ou en Allemagne. Si beaucoup de fascistes ont été anciens combattants, tous les anciens combattants n'étaient assurément pas fascistes, loin de là ", prolonge Alain Colignon. La rue devient l'espace chéri par les vétérans pour afficher leur présence et mener leurs luttes. Ils vont s'y déployer à 1 412 reprises entre le 11 novembre 1918 et le 31 décembre 1939, ont très précisément calculé les historiens de l'université de Gand Antoon Vrints et Martin Schoups. Soit une moyenne plutôt affolante de 1,3 sortie par semaine durant l'entre-deux-guerres. Toutes n'ont évidemment pas la contestation pour moteur d'action. A côté de 903 commémorations à caractère patriotique et inaugurations de monuments, figurent néanmoins 253 réunions et meetings, ainsi que 193 manifestations. Bruxelles, coeur du pouvoir, est l'épicentre de cette mobilisation qui ne faiblit guère. Les anciens combattants s'y manifestent généralement avec retenue, la brutalité ne sera jamais leur marque de fabrique. A leur actif en vingt ans, tout de même 39 actions émaillées de bagarres et d'accrochages violents. Engagés dans la lutte contre la vie chère, il leur arrive ainsi " de descendre sur les marchés, par groupes, équipés de triques, pour forcer les commerçants à baisser leur prix ", rapporte Alain Colignon. Les gilets jaunes d'aujourd'hui n'ont rien inventé. La plus fameuse de ces éruptions de colère se produit le 29 juillet 1920 : ce jour-là, des dizaines d' anciens combattants particulièrement remontés investissent le Parlement, gagnent la séance plénière où les députés planchent sur un projet de pension de guerre. C'est du jamais-vu. Des drapeaux sont agités, des slogans subversifs scandés, le ton se fait menaçant, des coups se perdent, ils sont le fait d'une minorité tandis que la plupart des envahisseurs, la pipe aux lèvres, devisent avec les parlementaires quand ils ne déballent pas leurs tartines dans l'hémicycle... Il n'y a pas mort d'homme, juste quelques plaies et bosses mais qui font mauvais genre. Les associations désapprouvent l'action, non sans accuser le pouvoir d'avoir poussé à bout les anciens combattants, lesquels décrocheront au passage 75 francs d'allocation par mois passé au front. Les élus en sont quittes pour une grosse frayeur et la désagréable sensation qu'on vient de porter gravement atteinte à leur dignité. Ils n'ont pas fini de trembler : cinq mois plus tard, le 8 décembre, c'est un ancien prisonnier de guerre au bord du désespoir qui fait feu en fin de séance plénière. Plus de peur que de mal, l'une des trois balles tirées perfore néanmoins le pupitre d'un député (2). Plus jamais ça. Du coup de force de l'été 1920 jaillit une grille de fer qui, depuis lors, ceinture la cour avant du Parlement. La sécurisation des lieux s'achèvera par un statut légal conféré à la zone neutre en 1954. Car les abords du Palais de la Nation subiront encore l'ire des anciens combattants au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Comme au printemps 1947 lorsque l'entrée du bâtiment est le théâtre, plusieurs mois durant, d'un " Vivant Reproche ", une garde permanente au drapeau " pour faire honte aux députés et sénateurs oublieux de leurs promesses ". Vu leur passé de guerre, de tels manifestants sont à maîtriser avec ménagement. Nouveau coup de sang en juin 1937 : un cortège d'anciens combattants, électrisés par un projet d'amnistie des activistes flamingants, est à nouveau à deux doigts d'envahir le Parlement. Débordés par la masse, les gendarmes mettent sabre au clair, mais on évite de justesse la charge policière en mobilisant les pompiers bruxellois qui douchent l'ardeur de la masse à la lance d'incendie. La technique soft de maintien de l'ordre est promise à un bel avenir. Face à ces frondeurs d'un genre particulier, le pouvoir s'ingénie à exploiter la terre de dissidences et de rivalités que devient vite la grande famille des vétérans. Car c'est à qui aura le mieux servi la patrie, aura été le plus téméraire, le plus héroïque. Rien de tel pour nourrir une désunion que d'alimenter l'envie et la jalousie en créant une catégorie de super-héros, distingués pour avoir été au contact avec l'ennemi là où les autres n'ont servi qu'à l'arrière. Ainsi naît la Croix du Feu, insigne créé en 1933 et réservé aux " braves des braves ", détenteurs d'une " Carte du Feu ". Une guerre mondiale chasse rapidement l'autre. Celle qui éclate en mai 1940 pour se clôturer en 1945 aggrave le malaise. Elle engendre une nouvelle vague d'anciens combattants parfaitement incapables de tenir la comparaison avec les glorieux vainqueurs de l'Yser, ces vétérans du Roi Chevalier " initiateurs du mouvement combattant et des premières conquêtes sociales, formés à la dure, qui avaient tendance à considérer de haut les jeunots de 1940 qui n'avaient "tenu" que dix-huit jours ", observe Alain Colignon. " Le top du top en 14-18, c'était d'avoir été au feu durant quatre ans. Le top du top en 40-45, c'est d'avoir été prisonnier de guerre durant cinq ans. " Mais le temps qui passe et qui érode la Belgique s'avère être le plus implacable ennemi de l'ancien combattant. Et l'historien du Cegesoma de conclure : " Pour les associations patriotiques, le temps avait cessé de couler en 14-18 ou en 40-45. Leur communauté soudée par la force du passé ne put que très imparfaitement projeter ses aspirations vers les jeunes générations. Avec elle s'éteint peu à peu une certaine idée de la Belgique, celle d'un Etat-nation "un et indivisible" ". Les défilés patriotiques prennent des airs de marche funèbre.